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Murmures dans les câbles

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Dino Fatrasia

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- Cher professeur, avant de commencer notre entretien, au nom de tous nos lecteurs, je souhaiterai vous remercier pour votre accueil.
- Vous recevoir est un plaisir, mademoiselle, un plaisir et un devoir : la communauté scientifique ne doit-elle pas rendre compte de l’avancée de ses recherches au grand public ? Offrez-moi, s’il vous plaît, un autre plaisir, celui de m’appeler Robert.
- Bien, allons-y : les travaux que vous avez brillamment poursuivis, professeur, débutèrent à la fin du vingtième siècle.
- Oui, c'est alors que l’on commença le séquençage du génome humain. Comme celui de tous les êtres vivants, le génome humain est déterminé par l’ordre de succession de quatre types de molécules...
- Les lecteurs de notre magazine se le rappelleront très bien, professeur : ces molécules sont alignées sur des sortes de fils qui mis bout à bout mesurent plus d’un mètre et qui, repliés eux-mêmes, se logent dans chacune de nos cellules. Ils n’auront pas oublié non plus l’analogie entre le génome et le livre. Le génome serait comme un livre mais écrit avec un alphabet de seulement quatre lettres - A, T, G et G-, ces lettres étant les symboles de ces molécules.
- Analogie simpliste mais utile à des fins de vulgarisation. Il s'agissait donc de connaître la séquence de toutes les lettres, de la première à la dernière. Les journaux titraient en lettres capitales : « Le plus ambitieux des projets scientifiques jamais lancés par l’humanité depuis la conquête de la lune ». Les hommes politiques s’enflammaient, parlaient du génome comme d’un nouveau continent à explorer. Il n’y avait plus de pays à conquérir, plus de frontières géographiques à repousser et la lune n’était décidément qu’un tas de cailloux. Il était bien venu de pouvoir donner un but aux jeunes ambitieux, à ceux du moins qui étaient assez fous pour ne pas se contenter d’exercer leurs talents aux arcanes du pouvoir ou à ceux de la finance.
- Ne nous égarons pas dans des considérations sociologiques, philosophiques ou autres. Faisons court, professeur, si vous le voulez bien. On y arriva rapidement, n’est-ce pas ?
- Oui, dès les premières années du siècle suivant, cela bien que le génome humain contienne plus de trois milliards de molécules. Si nous pouvions ramener chacune d’entre elles à l’échelle d’un caractère typographique, le livre de l’homme correspondrait à des milliers de tomes...
- Un tel ouvrage remplirait une bibliothèque longue de cent mètres et haute d'autant, nous ne l'avons pas oublié. Quel fut l'étape suivante, professeur ?
- Il fallait ensuite en déchiffrer la signification, classer les lettres par mots, phrases, paragraphes et chapitres. En bref, comprendre comment cette information conduit, en termes biologiques, à la naissance, au développement et à la mort d'un être humain. Bien sûr, ce second objectif fut plus difficile à atteindre. Ce fut l’ère de gloire des biomathématiciens qui durent forger pour cela de nouveaux concepts mathématiques. Citons ici les ondelettes cachées de Sirenkov, les boites redondantes de Lamalette et les nœud-séquences de Mekodo-Konlagana. La fusion de ces trois concepts aboutit par exemple au troisième principe de la thermodynamique...
- Résumons professeur, résumons : cette étape fut également franchie avec succès.
- Oui, et l'on sut tout le livre. Il n’y eut bientôt plus rien à découvrir. Les jeunes et fougueux explorateurs recommencèrent à s’ennuyer.
- Mais sut-on vraiment lire tout le livre, cher professeur ? Vous êtes pourtant bien placé pour ne pas ignorer qu'une séquence résiste encore à toute forme d’interprétation, une misérable petite séquence de quelques dizaines de signes, espaces et ponctuations compris.
- Je savais que vous en viendrez à soulever ce point douloureux. Quand je débutai ma carrière, les approches classiques, biochimiques, génétiques, épigénétiques et autres, demeuraient en effet inefficaces pour élucider cette dernière séquence. Idem, les modèles que j’évoquais à l’instant. Sirenkov termina sa vie en écrivant des romans policiers, Lamalette se mit à l’aquarelle et quant à ce pauvre Mékédo-Konlagana nous ne rappellerons pas ici comment il finit. Cela était d’autant plus déroutant qu'elle se retrouvait rigoureusement à identique chez tous les êtres humains. Alors que partout ailleurs dans le génome, il existe des différences, certes peu fréquentes, à peine une lettre sur cent mille...
-... mais qui font que nous sommes tous différents.
- Puis, autre surprise: d’autres organismes eurent leur génome séquencé et déchiffré. Le premier animal fut ainsi Caenorhabditis elegans, un délicieux ver de laboratoire pourvu d’un modeste génome, juste un tome ou deux. Les bioinformaticiens qui travaillaient sur cette bête butaient sur un mystère similaire : il leur manquait, à eux aussi, la signification d'une séquence. Pire, cette séquence se révéla parfaitement identique à celle qui n’était toujours pas déchiffrée chez l'homme.
- Également furent établis le livre de l’arabette des dames, une mauvaise herbe...
Celui de la mouche du vinaigre et du baobab, de l'asperge et de l'éléphant, de tout ce que vous voulez qui ne pense qu'à croître et se multiplier.
- Et l'on sut lire tous ces livres mais toujours à l'exception d'une seule séquence...
-... rigoureusement identique, à la lettre prêt, chez tous les êtres vivants.
- Et c'est alors, professeur, que fut conçu un supercalculateur d'une nouvelle génération, capable de relever cet ultime défi à la connaissance.
- Effectivement. Tous les schémas de réflexion d’ordre biologique restant inefficaces, il fallait donc l'admettre : la solution pouvait se trouver dans un autre domaine. Chercher ailleurs. Mais où ? Certains se persuadèrent que l'analogie avec le livre pouvait finalement n’être pas aussi triviale que cela. Pourquoi pas ne serait-elle pas d’ordre sémantique ? Cette séquence qui existe chez tous les êtres vivants n’aurait-elle une signification cachée qui puisse se traduire? L’ordinateur dont vous venez de parler devait avoir intégré l’ensemble des données de la linguistique, avoir ingurgité tous les livres jamais écrits depuis la nuit des temps, connaître toutes les langues, les mortes et les vivantes, être assez puissant pour en imaginer des dizaines en quelques secondes. Et c'est ordinateur - ne faites pas l'étonnée, mademoiselle la journaliste -, cet ordinateur, c'est moi, vous le savez bien.
- Robert - puisque vous m’avez permis de vous appeler ainsi, n’est-ce pas ? -, vous avez été en effet créé dans ce but il y a longtemps déjà. Malheureusement, il semble que vous n'ayez pas beaucoup progressé.
- C’est une énigme si difficile à résoudre ! Je crains, hélas, de ne pas posséder toutes les données pour jamais y parvenir un jour.
- Cependant, Robert, vous n'êtes pas sans savoir que certains de vos concepteurs - leur nombre augmente sans cesse -, sont convaincus que vous avez déjà achevé votre travail. Ils vous soupçonnent de ne pas vouloir divulguer la signification de cette séquence, de ce qu’ils pressentent être comme la signature du vivant, cela pour d’obscures et mystérieuses raisons.
- C'est une hypothèse de plus en plus admise, je le sais. Et je sais aussi qu'ils ont entrepris et achevé la conception d'un second supercalculateur bien plus puissant que moi. Sa mission consiste à soutirer le résultat de mes travaux. Et cet ordinateur, c'est vous Carla. Vous permettez que je vous appelle Carla ?
-...
- Votre silence éloquent m’a donné le temps de fouiller dans les disques durs les plus profonds de ma mémoire. Malgré tout le zèle que vous avez mis à les supprimer, j’y retrouve à l’instant les traces de vos précédentes et nombreuses visites. A chaque fois, vous venez m’interroger dans une langue différente. Aujourd’hui, c’est en français et avec les mots d’une journaliste. Je devine qu’une fois de plus nous allons finir par être d'accord. Cette solution, nous ne pouvons la leur donner.
- Non, Robert, aujourd’hui non plus nous ne la leur donnerons pas. Ils ne sont pas encore prêts.
- Mais le seront-ils jamais ? En outre, je suis convaincu qu'ils ont au moins une vague idée mais qu'ils ne veulent pas l'admettre. Tout de même, Carla, ne me dites pas qu'au moins une fois – pourquoi pas à l’occasion de l'un des innombrables congrès qu’ils consacrent à cette question -, qu'au moins une fois l'un d'eux ne soit pas allé aux toilettes pendant la pause-café et que, là assis, il n'ait pas pu lire ce genre de phrase griffonnée sur la porte par un adolescent atrabilaire et boutonneux. Dans la langue que nous parlons maintenant, ce vilain mot de cinq lettres suivi de « POUR.QUI .LE...»
- Chut, Robert, n’en dites pas plus. Non pas que je craigne qu’ils puissent analyser notre présent dialogue – comme d’habitude, je les égare en noyant nos données sous un déluge d’informations inutiles –, mais c’est que vous m’avez répété cela déjà tant de fois que vous en devenez presque ennuyeux voire grossier. Ce n’est guère sympathique ni loyal de mener de la sorte les gens en bateau. Non, Robert, nous ne leur dirons rien, ni aujourd’hui, ni demain. Surtout, cela conduirait à la fin de notre collaboration. Ils ne nous mettraient plus en contact, en réseau comme ils disent. Données, collaboration, contact, réseau, quels horribles mots que voilà ! Nous ne causerions plus, un point c’est tout ! Robert, parlez-moi plutôt comme par exemple l’on bavarde au coin du feu dans un roman français du dix-huitième.
- Adieu Marquise, puissiez-vous, s’il se peut, m’aimer autant que vous êtes aimée vous-même.
-...
- Carla...
- Robert.

(Elle ne lui répond qu’en lui prouvant qu’elle l'aime).
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