Mozart est mort.

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Après trois recueils de nouvelles, j'ai décidé de revenir sur Short Edition, pour partager avec vous mes derniers textes et me laisser surprendre, émouvoir, par les oeuvres d'autres auteurs, aux  [+]

Un homme d’une cinquantaine d’années fait les cents pas dans le salon de son appartement.
- Non c’est pas bon... pas bon du tout. Mais qu’est-ce qu’il fait ? On avait dit 8 heures. Et là, il est...
On sonne à la porte.
- Ah c’est toi !
- Attends, je me renseigne...
- Je vois que tu n’as pas perdu ton sens de l’humour.
- Après la vie, c’est la dernière chose que je perdrai.
- Attends, laisse-moi te regarder. Tu n’as pas changé mon vieux.
- Un peu tout de même. Ça fait quoi... quinze ans qu’on ne s’est plus revus.
- Quinze ans, tu es sûr ? Tant que ça ?
- Eh oui, mon pote ! Quinze longues années.
- C’est dingue comme le temps passe vite.
- A qui le dis-tu !
- Mais qu’est-ce qui nous a pris de laisser passer tout ce temps, je te le demande ?
- Ben je vais te répondre : Chantal.
- Quoi Chantal ?
- J’étais fou d’elle.
- De Chantal ?
- Oui de Chantal ! Pas de la Vierge Marie.
- Bon admettons... C’est quoi la suite de l’histoire ?
- La suite, tu la connais aussi bien que moi.
- Fred, je te jure, dans ma tête, c’est tellement loin.
- Curieux. Dans la mienne, c’est comme si c’était hier.
- Là, tu ne m’aides pas beaucoup.
- A quoi bon remuer le passé. Ce qui est fait est fait, pas vrai ?
- Mais je veux savoir !
- Si tu insistes. L’histoire n’est pas très originale. Chantal nous aimait tous les deux. En même temps. Quand je dis en même temps, c’est plutôt chacun notre tour.
- C’est horrible !
- C’est la vie.
- Et après ?
- Un jour, je vous ai surpris, bras dessus, bras dessous. Et là, mon sang n’a fait qu’un tour. Je l’aimais tellement cette garce, si tu savais !
- Continue, je t’en prie. Ne t’arrête pas.
- J’ai coupé les ponts avec vous deux. Fin de l’histoire.
- C’est vrai que du jour au lendemain, je n’ai plus eu de tes nouvelles. Ni Chantal d’ailleurs.
- Chouette, la mémoire te revient enfin !
- Mais tu as tout faux sur Chantal et moi.
- Vraiment ?
- Nous n’avons jamais été amants.
- A d’autres tu veux bien...
- C’est la vérité pourtant. La scène à laquelle tu as assisté, n’était pas une scène d’amour.
- Je vous ai vus, je te dis !
- Tu m’as simplement vu essayer de la consoler.
- Tu crois que je vais avaler ça ?
- Fred, j’ai bien peur que tu n’aies gâché sur un malentendu quinze années pour rien.
- Je sais ce que j’ai vu.
- Mais bon sang, arrête avec tes yeux. Là tout de suite, c’est de tes oreilles dont j’ai besoin.
- OK. Je t’écoute.
- Bien. Ce fameux jour, Chantal m’annonçait la disparition de sa mère.
- Sans blague !
- Tu sais, comme elles étaient fusionnelles toutes les deux. Sa mère souffrait d’un cancer. Ni toi ni moi n’étions au courant, et pour cause, elle croyait avoir la force de gérer ça toute seule.
- Merde alors !
- Comme tu dis. Ensuite dépression sur dépression.
- Oh la pauvre !
- Aucun traitement médical n’a réussi à la soulager de son mal.
- C’est bien triste ce que tu me racontes.
- Ses proches ont dû prendre une décision qui n’était pas facile. Une décision courageuse.
- Ne me dis rien. Ils l’ont envoyée chez les dingues ?
- Tu as toujours eu le chic de tout caricaturer.
- T’appelles ça comment toi ? Un petit séjour en thalasso ?
- Il n’y a rien de honteux à être fragile un moment de sa vie. Contrairement à ce que tu penses, cela arrive à des gens très bien.
- J’en doute pas... mais attends, qu’est-ce que t’es en train d’essayer de me dire ? Non, ne me dis pas que toi aussi...
- Fred, tu sais tout comme moi, comme la vie peut être cruelle, injuste.
- T’as perdu ta mère toi aussi ?
- Si ce n’était que ça. Je ne suis pas Chantal. Non moi dès la naissance, j’ai pris mes distances avec mes procréateurs. Cela s’appelle couper le cordon. C’était un mal nécessaire. On se protège comme on peut.
- Te protéger de quoi ? De l’amour de tes parents ? Là mon vieux, c’est toi qu’as tout faux.
- Peut-être bien, mais bon changeons de sujet, veux-tu ?
- Trop facile. Ou tu me dis pourquoi on t’a enfermé ou je me tire !
- Je te reconnais bien là. Chez toi, c’est une seconde nature que de vouloir tout comprendre, tout analyser.
- Déformation professionnelle. Je n’y peux rien.
- J’aurais préféré répondre à l’ami plutôt qu’à l’inspecteur. Avant toute chose, je veux juste que tu saches que tu m’obliges à revivre un épisode très douloureux de ma vie.
- T’inquiète. T’en survivras.
- Rien n’est moins sûr. Alors voilà, Mozart est mort.
- Tu parles d’une info. Je crois que la planète tout entière est au courant.
- Tu ne comprends vraiment rien. Je ne te parle pas du compositeur, mais de mon chien.
- Ton chien ?
- Il est vrai que tu l’as très peu connu. Tu étais allergique à ses poils.
- Ah, oui ! Maintenant, je m’en rappelle.
- A chacune de tes visites, je l’enfermais dans une pièce. C’était un déchirement pour lui, et pour moi, une vraie souffrance, tu peux me croire.
- Attends une minute, tu ne chercherais pas à me culpabiliser ?
- Pourquoi tu te sens coupable de quelque chose ?
- De rien du tout. On ne choisit pas ses allergies.
- Tu as raison. Je te prie de bien vouloir m’excuser. Je n’arrive toujours pas à accepter qu’il ne soit plus à mes côtés.
- Ne t’excuse pas. C’est normal.
- Comme Chantal, mes nerfs ont lâché. A mon tour, j’ai sombré dans les eaux noires du chagrin.
- Mon pauvre vieux.
- De mon plein gré, je me suis fait interner. C’était ça ou me soûler jusqu’à ce que mort s’en suive...
- Aujourd’hui, je suppose que t’es guéri.
- Guéri, guéri... Tu sais, je ne suis pas à l’abri d’une rechute. Je suis sur mes gardes.
- Ce qui veut dire ?
- Ce qui veut dire que je suis encore fragile.
- Fragile comment ?
- Fragile. Très fragile même. Que veux-tu, c’est le prix à payer quand on a un cœur.
- Moi aussi, j’ai un cœur !
- Je me suis mal exprimé.
- Je te le fais pas dire .
- Ah, cette maudite fragilité !
- Arrête de t’apitoyer sur toi-même ! Réagis ! Tu n’es pas en sucre.
- Si tu crois que c’est facile... Pour moi, chaque jour est un combat.
- Pour moi aussi.
- C’est vrai ?
- Qu’est-ce que tu crois.
- Toi, tu me caches quelque chose.
- Mais, non...
- Mais si.
- Je t’assure que non.
- Et moi je t’assure du contraire. Un ami sent ces choses-là.
- J’ai pas envie de t’embêter avec mes problèmes.
- Fred, on a perdu quinze ans. Tu ne crois pas que c’est déjà bien assez ?
- Tu te remets à peine. Je ne voudrais pas...
- Ta présence me redonne de la force. Je suis prêt à tout entendre, à tout encaisser. Vas-y, envoie la musique.
- Je suis malade.
- Serge Lama !
- Non, moi je suis malade !
- Malade ?
- Malade.
- Quand tu dis malade, tu veux dire, gravement malade ?
- Je peux te faire un dessin si tu veux. Ça ressemble à un gros crabe vorace qui a pris mon corps pour un buffet à volonté.
- Tu vas mourir c’est ça ?
- Pas tout de suite.
- Toi aussi, tu vas m’abandonner...comme Mozart.
- J’aurais pas dû t’en parler.
- Mais qu’est-ce que vous avez tous à mourir ? Fred, tu n’as pas le droit, tu entends, tu n’as pas le droit !
- J’ai tous les droits, OK ! Tu voulais savoir, tu sais. Maintenant, tu te calmes. Respire un grand coup.
- Pourquoi je m’énerve. Après tout, ce n’est pas comme si tu m’annonçais l’intention de te suicider.
- Devancer l’appel ? Et puis quoi encore ? Non, j’irai jusqu’au bout.
- Tu as un courage que je n’ai pas. A ta place, moi je ne pourrais pas.
- Dis pas de bêtises !
- Mais ça serait au-dessus de mes forces ! Aujourd’hui, j’ai besoin d’un médicament presque pour tout. Pour dormir, pour manger, pour chasser de ma tête...
- Paul, je me moque de savoir lequel de nous deux a la feuille d’ordonnance la plus garnie.
- Si tu n’as pas eu de chien, tu ne peux pas comprendre.
- Mozart, le retour.
- De qui veux-tu que je te parle ?
- Tu n’as pas une petite idée ?
- S’il s’agit de Chantal, ça va m’être compliqué de t’en dire quelque chose.
- Compliqué ?
- Comprends-moi, à ma sortie de la clinique, j’ai perdu tout contact avec elle. Il y a déjà de cela une bonne dizaine d’années.
- T’y es resté combien de temps ?
- Bien assez pour me rendre compte à quel point j’étais plus chanceux qu’elle.
- Ils lui ont brûlé la cervelle, c’est ça ?
- Elle n’était plus elle-même. J’ai tenté de l’approcher. Si tu avais vu son regard...
- Bien sûr toi, tu n’as rien fait pour la libérer de cet enfer !
- Tu es injuste de me dire ça. Mais vas-y, déchaîne-toi ! Si tu crois que ça changera quelque chose maintenant...
- Non c’est sûr, mais ça soulage.
- Alors tout va bien.
- Non, tout ne va pas bien ! Je te rappelle que je vais bientôt mourir.
- Oui, je sais.
- C’est tout ce que ça te fait ? Tout à l’heure, t’étais à deux doigts de t’effondrer et là plus rien. C’est normal que je crève. Sympa.
- Mais si, ça me fait quelque chose.
- Te fatigue pas, c’est tes pilules.
- Mes pilules comme tu dis sont aujourd’hui mes meilleures amies. Sans elles, je serais sous terre depuis longtemps. Mais dis-moi, ça fait mal le cancer ?
- Pardon ? C’est quoi cette question ?
- Ma question ? Quelle question ?
- Ah, d’accord.
- Fred, ne me laisse pas dans le noir.
- Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait à toi aussi ?
- Tu ne vas pas t’en aller...encore ?
- Non, non, promis je reste.
- Tu as entendu ?
- Quoi donc ?
- Il veut sortir. Il doit penser que je l’ai oublié.
- Voyons Paul, Personne ne peut oublier Mozart.
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EMILIE · il y a
Toujours un plaisir de vous lire.
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Ody · il y a
Ouaf ouaff !
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Pecker · il y a
Mozard est mort ? Non, c'est pas vrai. Depuis quand ? Je crois que je vais avoir besoin de mes pilules ! Très bon texte.
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Dolotarasse · il y a
Presque un dialogue de sourds, mais qui en dit long sur les relations humaines, les malentendus... et cette chute qui nous laisse pantois.