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Grand amateur de mots, depuis plus de 40 ans, je n'envisage pas la vie sans un livre et sans un stylo. Du coup, j'en ai fait mon métier... Collectionneur dans l'âme, je suis un nostalgique  [+]

Un sous sol froid et humide. Un mur de briques usées par le temps. A deux mètres du sol, une étroite fenêtre avec trois barreaux rouillés qui laissent à peine pénétrer la lumière du jour. Le sol est fait de vieux pavés, taillés grossièrement et décolorés. Ils étaient de toute façon dépareillés quand on les a posés. Quelques insectes osent s'y aventurer, en évitant les minuscules flaques d'eau qui lui donnent un aspect miroitant.
Au centre de la pièce, un vieux lit d'hôpital, datant à première vue du siècle dernier. Le vent qui souffle et s'infiltre avec prudence sous une lourde porte en bois. Derrière cette porte, on entend sans la voir une ampoule qui grésille, comme si elle aussi, hésitait à rester seule dans ce sous sol. Sur le lit, on distingue la forme d'un corps. Quelqu'un est couché là, semblant dormir, car même si on ne l'entend pas, on perçoit sa respiration, à travers ses paupières et ses lèvres closes.
Aucun lien ne semble maintenir ce corps sur le lit. Il n'est relié à aucun appareil médical, il repose simplement, paisiblement sur cette paillasse. Le vent qui s'engouffre avec plus de force fait bouger une mèche de ses cheveux.
Soudain derrière la porte, on entend un bruit de pas. Une marche lente et décalée, avec un son métallique, comme si quelqu'un approchait en boitant ou en utilisant une canne. Puis le bruit d'un trousseau de clefs que l'on manipule, et qui tombe lourdement sur le sol. Le corps endormi au milieu de la cave sombre ne réagit pas.


Alice eut l'impression d'avoir dormi plusieurs jours d'affilée. Un de ces sommeils lourds mais réparateurs, dont on a parfois besoin. Comme à son habitude, elle décida de ne pas ouvrir les yeux, et de laisser son corps se réveiller par étape, un bruit, une odeur, un frisson qui lui confirmerait tout en la rassurant qu'elle était bien chez elle.
Elle fut surprise de ne percevoir aucun son de ce quartier si animé déjà très tôt le matin. Un calme olympien semblait régner autour d'elle. Elle se concentra alors sur les odeurs, et la seule qu'elle réussit à identifier était celle, désagréable, de la moisissure. Elle avait l'impression de se réveiller dans une cave, ou une champignonnière. Ce qui expliquerait ce silence pesant.
Elle se crut prisonnière d'un de ces fichus rêves dont elle avait parfois du mal à se dégager. Il fallait qu'elle se réveille, et alors elle retrouverait les sonorités et les parfums si familiers des commerçants du quartier. Elle savait, depuis toute petite, lutter contre ses emprises nocturnes et inconscientes. Au terme d'un effort éprouvant, elle réussit à soulever sa tête, puis la laissa retomber sur l'oreiller. Ce qu'elle pensait être son oreiller n'était en fait qu'un vulgaire édredon défraîchi, elle en prit conscience avec la douleur qui suivit le choc. Elle comprit également qu'elle était bel et bien réveillée, mais ne savait pas où elle se trouvait. Toujours aucun bruit, et toujours cette odeur d'humidité. Elle tenta alors d'ouvrir discrètement un œil.



Sa paupière semblait comme collée. Elle essaya avec l'autre, puis les deux en même temps, rien à faire. Elle sentait la panique monter en elle. Ce n'était pas possible, elle devait vraiment rêver. Mais alors comment cette odeur pouvait elle être aussi réelle ?

Elle finit pas s'asseoir, dans ce qui semblait de plus en plus ne pas être son lit. Portant lentement les mains à son visage, elle comprit l'horreur de la situation. Ses lèvres, ses paupières et ses oreilles avaient été cousues. Elle sentait tout son corps endolori, comme au sortir d'une opération chirurgicale, lorsque l'on a subit une anesthésie. Elle était maintenant privée de trois de ces cinq sens. Qui avait bien pu lui infliger de tels sévices ? Sa tête se mit à tourner, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Le noir autour d'elle se fit plus oppressant, le froid et l'humidité pénétrèrent son corps qui fut prit de tremblements.
Elle voulut hurler, mais les mots, les cris et les larmes qui exprimaient toute sa peur, sa rage et son incompréhension ne purent sortir, bloqués par une barrière de fils noués et de chairs secrètement tuméfiées.



Alice n'avait plus aucune notion de temps et d'espace. Après avoir quitté ce lit, qu'elle aurait tant aimé entendre grincer, elle essaya tant bien que mal de se déplacer, à tâtons, le dos un peu courbé. Dans cette obscurité glaciale, chacun de ses mouvements se faisait au ralenti, à chaque pas, elle tâtait le sol du bout du pied pour s'assurer qu'elle pouvait continuer. Ses bras étaient tendus droit devant elle, cherchant désespérément un contact. Elle savait qu'elle ne pouvait maintenant compter que sur ses doigts.
Soudain sa main gauche rencontra un obstacle, elle eut un geste de recul, son pou s'accéléra. Après quelques secondes, elle tendit à nouveau la main gauche, ses cinq doigts prêts à voir et entendre.
Une surface froide, rugueuse et poisseuse. Essayant de calmer sa respiration, elle tenta, après avoir pivoté légèrement sur sa gauche, de tendre la main droite. Celle ci rencontra la même surface froide, pleine d'aspérités.
Son corps tout entier se figea, elle avait senti un mouvement, ou une ombre derrière elle, elle n'était pas seule. Les mains toujours agrippées à cette paroi, elle ne bougeait plus. A nouveau cette sensation de mouvement, comme quand la queue d'un chat vous frôle le mollet et vous fait sursauter.

Alors Alice se retourna et vit, à travers ses paupières closes, deux yeux jaunes briller dans le noir...

La pluie incessante inonde toits, balcons et jardins depuis ce matin. Dans la maison, ce ne sont que cris, soupirs, portent qui claquent, armoires fouillées, sifflements et autres injonctions félines.
Tout le monde est à la recherche du "greffier" qui a disparu depuis hier soir. Les apitoiements, grelots et promesses de double ration de croquettes n'ont rien donné, Dagobert reste introuvable. La météo a heureusement permis de limiter le champ des recherches, ce sac à puces détestant l'eau, il ne peut pas être dehors, il est donc forcément quelque part dans la maison, que l'on continue de fouiller de la cave au grenier.
La cave, c'est justement l'endroit qu'Alice décide d'aller inspecter pour la seconde fois. Une ampoule suspendue au plafond éclaire de son mieux les vingt mètres carrés poussiéreux. L'examen des lieux est rapide, il n'y a ici en tout et pour tout, que quelques cartons vides, deux vélos abandonnés à leur triste sort, et un casier à bouteilles qui ferait rougir de honte ce pauvre Bacchus. Pas de Dagobert en vue, elle s'apprête à regagner le rez-de-chaussée, quand elle entend un léger miaulement, presque imperceptible. Elle tend l'oreille et l'entend à nouveau. Pas de doute, il est ici. Elle tourne deux fois sur elle même, un peu perdue, puis se souvient de l'ancien abri, condamné par son père et maintenant accessible par une étroite galerie, elle même cachée par un panneau de bois.


Après en avoir dégagé l'entrée, elle y plonge la tête et appelle ce stupide chat, qui lui répond, mais ne montre pas le bout d'une moustache. Alice prend alors son courage à deux mains et s'enfonce dans la galerie pour aller chercher ce brave Dagobert. C'est à ce moment que dehors, les prémices d'un orage se font entendre. A peine a-t-elle parcouru un mètre que, la foudre et le tonnerre qui semblent s'être donné rendez-vous ici, à cette heure précise, plongent la maison dans le noir. Alice s'immobilise, elle entend sa mère lui crier de ne pas s'inquiéter, que ce ne sont que les plombs qui ont sauté. Elle n'avance plus, préférant attendre que la lumière revienne.
Quelques secondes, qui lui paraissent une éternité, seule dans ce boyau étroit, les mains appuyées sur cette paroi froide, poisseuse et rugueuse, avec des relents d'humidité qui lui emplissent les narines.

Alors qu'elle redresse la tête, elle voit deux billes jaunes, semblables à deux pépites tombées au fond d'un puits, qui apparaissent comme par magie dans son champ de vision. Elle ne peut refréner un sursaut, suivit d'un fou rire, tant la situation lui semble comique.

Deux yeux qui la regardent avec malice...




...et puis qui s'évanouissent, tel un reflet à la surface de l'eau effacé par une onde trop forte.

Elle était toujours seule, dans le noir, sans aucun chat derrière elle. Alice comprit que c'était le contact avec ce mur de briques, qu'elle avait enfin identifié, qui avait réveillé ce souvenir. Toutes ces images avaient déferlé, comme un robinet ouvert dont on ne peut contrôler le débit. Elle était surprise de la netteté et de la précision de ces images, mais surtout elle se demandait pourquoi ce souvenir, finalement assez plaisant, mais si banal qu'elle l'avait complètement oublié, lui revenait à un moment si tragique de sa vie. Elle était paniquée, affolée, coupée du monde et se sentait prisonnière de son propre corps.
Elle essayait de remettre de l'ordre dans ses idées, qui se bousculaient de plus en plus. Que lui était il arrivé ? Était-elle à la merci d'un dangereux détraqué ? Comment allait elle sortir d'ici sans rien voir, ni entendre, et ne pouvant ouvrir la bouche ?

Et pourquoi ce souvenir là précisément ? Etait ce le simple fait d'avoir touché ce mur de briques qui avait réveillé sa mémoire, ou était ce un signe inconscient de ce que l'on appelle l'instinct de survie ?


Réflexe ou habitude, la peau fine et exercée de ses doigts cherchait en vain à déchiffrer quelque chose. Alice avait l'impression d'avoir sous les ongles un texte écrit dans une autre langue que la sienne. Elle dégagea ses deux mains, secoua ses dix doigts et les fit craquer, comme pour les réveiller ou les déshabituer d'une tâche trop répétée. Puis elle les replaça contre la paroi humide, et là, elle sentit enfin le mur, le contour de chaque brique, l'inégalité des joints de ciment. Elle commença à se déplacer lentement sur sa droite, en gardant la même distance et le contact avec le mur. Puisque mur, il y avait, elle finirait bien par rencontrer une porte ou une ouverture quelconque. Même si elle devait pour cela parcourir toute cette pièce, dont elle ne pouvait deviner ni la forme, ni la taille.
De temps en temps ses doigts, qui étaient d'habiles lecteurs, s'arrêtaient sur une aspérité, un sillon plus profond dans la brique. Alors elle prenait le temps de décrypter ces signes, et découvrait ici un nom, là une date, plus loin une suite de chiffres décomptés. Elle se demandait combien de personnes avaient séjournes avant elle dans cette prison de briques.
Puis, tel un félin à l'affût de sa proie, elle continuait avec minutie et prudence sa quête tactile.



De l'autre côté de la lourde porte en bois, il était là, silencieux. Sa canne, prolongée d'une pointe en fer blanc, était appuyée contre le vieil établi, auquel il faisait face, debout, cachant un peu la lumière projetée par une ampoule toujours hésitante. Ses gestes, lents et méticuleux, étaient la preuve d'un grand calme et d'une vraie détermination, en même temps que d'un certain détachement.
L'heure était venue, sa seringue à la main, il se dirigea vers la lourde porte, introduisit une vieille clef dans une antique serrure, et tira le panneau de bois vers lui, faisant grincer des gonds rongés autant par la rouille que par le remords.
Il fut surpris de ne pas la trouver étendue sur la paillasse centrale, endormie par les drogues qu'il lui avait injectées quatre heures plus tôt.

Alors qu'elle allait commencer à se désespérer de ne trouver sous ses doigts que les rugosités de la brique, elle eut l'impression que quelque chose autour d'elle avait changé. Son touché étant déjà bien occupé, elle se concentra sur le dernier sens qui lui restait, son odorat.
L'odeur d'humidité se faisait moins persistante, elle était remplacée peu à peu par une odeur de fraîcheur, puis elle sentit un léger courant d'air sur son bras. Son coeur se mit à tambouriner contre la peau tendue de sa poitrine.
Oui, quelque part, tout prêt d'elle, une brèche, si mince soit elle, s'était ouverte !


Après une tentative avortée de ne pas céder à l'affolement, elle se précipita, autant que son état le lui permettait, les doigts toujours agrippés aux briques, vers cet air qui l'appelait.
Elle fut stoppée net dans sa course maladroite, lorsque ses doigts ne palpèrent plus que le néant. Elle respira un grand coup, puis tendit à nouveau les bras, pensant s'être éloignée du mur par mégarde. Mais non, ce dernier semblait avoir disparu. Elle écarta légèrement le bras gauche, jusqu'à ce que celui ci trouve l'arrête du mur de briques. Le sang lui montait à la tête. Elle se trouvait bien face à une ouverture, porte ou autre chose, découpée dans le mur. Elle tendit le bras droit pour essayer d'évaluer la largeur de cette issue providentielle.

Avant qu'il n'ait eu le temps d'inspecter la pièce, elle surgit tout à coup devant lui, les deux bras tendus dans le vide, comme si elle cherchait à attraper quelque chose qui lui échappait sans cesse.

Elle crut que son coeur allait jaillir hors de sa poitrine, et que ses jambes allaient se dérober sous elle. Sa main droite venait de heurter un obstacle, mais qui n'était pas fait de briques et de ciment.
Elle du faire un effort surhumain pour tendre à nouveau la main, et tenter de reconnaître du bout des doigts, eux aussi tétanisés par la peur, ce qui se dressait maintenant devant elle.



Elle ne mit pas longtemps à identifier la texture d'un tissu noble, sous lequel battait un coeur humain. Elle perçut également sur son poignet le souffle d'une respiration. A tâtons, elle commençait à mesurer la stature de cette présence, lorsqu'une main ferme et rugueuse la saisit par le bras, confirmant dans l'instant que son geôlier était un homme.
Son sang se glaça, et son corps tout entier se figea. Le semblant de confiance qu'elle avait retrouvé s'évapora, laissant son âme en plein désarroi. Son odorat et son toucher, maintenant exacerbés, la rendaient hyper sensible, transformant sa peur en frayeur et sa crainte en sourde angoisse incontrôlable.
Après avoir arpenté ce mur de briques, elle était maintenant face à un mur de chair et d'os, toujours plongée dans le noir.

L'effet de surprise passée, l'envie de vivre étant plus forte, elle essaya de se libérer ce cette emprise, elle commença à se débattre, à donner des coups de poing dans le vide, mais la moitié n'atteignait pas leur cible. Elle y mettait toute son énergie, on sentait en elle la force et la rage d'une femme loin d'être résignée.

Ne voulant laisser échapper ni sa seringue, ni Alice, il tentait à la fois de la maintenir et de parer les coups de plus en plus forts qu'elle lui donnait.




Élisabeth, vêtue de sa tenue réglementaire, se dirigeait vers la salle de repos, quand un bruit de lutte attira son attention. Elle se retourna et vit le professeur Maison debout à l'entrée de la chambre numéro 9, sa canne posée contre le chambranle. Il était en train d'essayer de calmer une jeune patiente, arrivée en début de semaine. Cette dernière, apparemment en pleine crise se débattait comme une furie. Un cas assez lourd d'après ce qu’Élisabeth avait pu lire dans son dossier.
Schizophrénie et délires paranoïaques. Cette jeune femme, persuadée que le monde qui l'entourait lui était nuisible, avait fait plusieurs tentatives d'automutilations sur son propre visage. Depuis son arrivée dans le service, elle passait son temps debout, les doigts agrippés aux murs capitonnés de sa chambre d'isolement, cherchant vainement à y découvrir quelque chose, comme si ces parois n'étaient que de grands murs recouverts de braille.
Voyant que le professeur avait du mal à la calmer, Élisabeth décida d'aller lui prêter main forte. Au moment où elle approchait de la porte, le jeune Alice, qui se démenait de plus en plus, finit par se libérer de l'emprise du professeur, et se retourna d'un geste brusque. Ce mouvement violent eut pour effet de déchirer la fine blouse qu'elle portait, et de dévoiler ses épaules dénudées.
Élisabeth s'aperçut alors avec stupeur que le dos d'Alice était entièrement recouvert d'un tatouage représentant trois petits singes...
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