13
min

Morty

Image de Patvolante

Patvolante

57 lectures

3

« Mortimer ! »
Le petit garçon sursauta. Il n'aimait pas quand la voix de Papa grondait comme ça. Elle grondait fort, si fort, plus fort encore que l'orage qui avait fendu le gros arbre l'hiver dernier.
« Mortimer ! rugit la voix. Mais où t'es encore passé, sale morveux ! Tu t'es encore caché, hein, petit vaurien ! »
L'enfant tremblait comme une feuille. Pourvu que Papa ne le trouve pas ! La dernière fois qu'il l'avait trouvé sous le vieux sofa, son père l'avait tellement battu que ses petites jambes de six ans ne l'avaient plus porté pendant trois jours.
C'était comme ça depuis plusieurs mois déjà. Auparavant, lorsque Papa finissait la grande bouteille marron, il commençait par taper Maman mais un jour, Maman avait disparu. Mortimer l'avait cherchée partout en vain après l'école, en l'appelant de sa petite voix fluette jusqu'à la nuit. Il n'avait pas eu à goûter, ni à souper. Et la tache brune qu'il avait sur le ventre, juste entre les deux mamelons, comme elle l'avait démangé tout à coup ! C'est alors que Papa était apparu dans l'embrasure de la porte, sa haute silhouette se découpant dans le ciel nocturne. Il tenait une pelle dans la main droite, et ses bottes en caoutchouc étaient maculées de boue. « Ce n'est plus la peine de l'appeler, Mortimer. Ta mère est partie en voyage » avait-il dit d'un air terrible. Malgré l'angoisse qui lui tordait le ventre, le garçonnet n'avait pas osé demander à Papa pourquoi Maman était partie, ni où, ni quand elle reviendrait. Il s'était contenté de monter se coucher sans manger. Puis, une fois dans son lit, il s'était efforcé d'étouffer les sanglots qui montaient dans sa gorge afin de ne pas attirer l'attention de Papa. Depuis ce jour, c'était lui, Mortimer, que Papa « corrigeait » lorsqu'il vidait une de ses bouteilles marrons.
« Mortimer ! hurla la voix. Tu vas encore être en retard à l'école ! Si la directrice te signale à la DDASS, j'te fais la peau, t'entends ? »Terré sous le meuble, Mortimer entendit le pas traînant de son père gravir l'escalier qui menait au grenier. « Ne fais pas un bruit ! Ne bouge pas ! » lui chuchota son ami. Mortimer aimait bien jouer avec lui et, chaque fois qu'il en avait l'occasion, il le rejoignait au grenier, malgré l'interdiction de Papa, pour s'amuser aux petites voitures.
Il retint sa respiration.
Mortimer n'aimait pas l'école. Pendant la récréation, les autres enfants criaient à pleins poumons, courant et jouant à chat ou aux osselets avec des rires bruyants. Pas Mortimer. Lui, personne ne jouait avec lui. Il rasait les murs silencieusement, pour ne pas se faire remarquer. Les autres se moquaient de sa petite taille, de ses cheveux d'un rouge feu et de ses taches de rousseur. « Cacas de mouches ! Cacas de mouche ! » ricanaient-ils bêtement à tue-tête et, quand les maîtresses tournaient le dos, ils en profitaient pour lui tirer les cheveux, lui faire des croche-pieds ou lui piquer son bonnet.
Mais un jour qu'il était tout seul à la maison, Mortimer avait entendu une voix qui l'appelait. Elle venait du grenier. « Viens ! disait la voix. Viens jouer avec moi ! Je me sens si seul, et je veux être ton ami ! Je m'ennuie tant ! On pourra jouer ensemble ! » Mortimer avait hésité car Papa lui avait absolument défendu d'y monter, mais la voix était si gentille ! Alors il avait gravi les marches une à une et avait rencontré l'autre garçon. Son ami n'aimait pas se montrer au grand jour, il préférait rester dans le grenier. Parfois il acceptait de venir avec Mortimer à l'école lorsque celui-ci le suppliait, mais ne se montrait jamais aux autres enfants. Ces jours-là, Mortimer jouait dans son coin avec son ami, et les autres camarades lui demandaient : « Avec qui parles-tu, Mortimer ? » Alors il répondait timidement qu'il parlait avec son ami et leur désignait d'un doigt l'endroit où il se tenait. Les autres enfants regardaient, ouvraient grand les yeux, ébahis, puis s'esclaffaient en haussant les épaules : « Tu es complètement fou Mortimer ! Il n'y a rien ici. Houhou ! Mortimer est complètement fou ! » et ils le tourmentaient de plus belle en ricanant.
Les savates de Papa apparurent dans l'intervalle entre le sol et le bas du canapé. Mortimer s'efforça de retenir sa respiration. Sans bouger, il tourna les yeux vers sa gauche. À ses côtés, son ami souriait d'un air complice, un doigt sur la bouche. « C'est comme si on jouait à cache-cache », chuchota-t-il dans la tête de Mortimer, sans remuer les lèvres. Sans bruit, Mortimer opina du chef. « Où c'qu'il est encore passé, ce p'tit con ! marmonna la voix de Papa. Hmmm... à tous les coups il est dans l'armoire ! Aussi roué qu'sa putain d'mère ! ». Les savates s'éloignèrent vers la droite, et Mortimer s'autorisa une inspiration muette, soulagé.
« Argh ! hurla-t-il quand sa jambe droite fut brutalement aspirée vers le côté. L'instant d'après, il pendouillait lamentablement la tête en bas. Devant ses yeux, le visage de Papa. Une drôle de lueur dangereuse brillait au fond de ses yeux, une lueur qui faisait peur, comme chaque fois qu'il s'apprêtait à le frapper. Affolé, le bambin supplia : « Non ! S'il te plaît Papa, pas l'école ! » Son dos le brûlait, là où les spires du vieux sofa avaient labouré sa chair tendre. Mais Papa l'emmena sans ménagement vers l'escalier et dévala les marches. Le petit garçon avait beau se débattre, il n'y avait rien à faire. La grosse main de Papa serrait beaucoup trop fort autour de sa cheville. Une douleur fulgurante lui arracha un cri lorsque sa tête heurta le mur. « Je t'en prie Papa, pas l'école ! Les enfants sont méchants avec moi ! » sanglota-t-il. Il jetait des coups d’œil affolés autour de lui, cherchant son ami en vain : où était-il passé ? Pourquoi n'était-il jamais là quand on avait besoin de lui ?
Soudain Papa s'arrêta. Il le souleva, le regarda, et Mortimer se figea lorsqu'il sentit l'autre main de Papa agripper ses cheveux. « Mon pauvre petit Mortimer ! sussura-t-il d'une voix doucereuse tout en le perçant de ses yeux cruels. Les enfants sont méchants avec toi, hein ? » Soudain muet, le visage baigné de larmes, Mortimer opina timidement. Le visage de Papa s'approcha encore, jusqu'à n'être qu'à deux centimètres du sien. Papa souriait et c'était toujours mauvais signe. Il souriait toujours quand il donnait des coups de pieds dans le ventre de Maman, surtout quand elle le suppliait de ne pas toucher à son cher petit, et il souriait encore, en montrant toutes ses dents, lorsqu'il le frappait. Papa articula doucement, presque tendrement : « Tu préfères peut-être rester à la maison, auprès de ton gentil Papa ? Tu veux que je m'occupe de toi, Mortimer ? » et il éclata d'un rire sardonique en serrant plus fort la main qui agrippait les cheveux de Mortimer. L'odeur de vin, dans la bouche de Papa, c'était horrible, ça lui donnait envie de vomir. Mais il ne fallait pas vomir, non, surtout pas. Terrorisé, l'enfant se mit à trembler sans pouvoir maîtriser ses mouvements. « Quoi ? brailla Papa. J'comprends pas ! Tous ces gestes, dans tous les sens, ça veut dire oui ou ça veut dire non ? » Mortimer essayait désespérément d'agiter sa tête en signe de dénégation mais ses muscles ne lui obéissaient plus. Ne pas vomir, surtout.
« N...on... ! » parvint-il à articuler entre deux convulsions.
« Bien ! asséna Papa. Alors, direction l'école ! Et estime-toi heureux que j'veux pas d'ennuis, sinon j'te ferais regretter de m'avoir désobéi ! » Et il emporta l'enfant sans plus de cérémonie.

« Morty, l'abruti ! Morty, l'abruti ! » criaient les garçons.
Curieusement, la bande, le « gang des Castagnes » comme ils aimaient à s'appeler, l'avait laissé relativement tranquille ce jour-là. Personne ne lui avait arraché son bonnet, chipé son goûter, ni même bousculé. Mortimer avait trouvé cela très suspect, tremblant intérieurement à l'idée des vexations qu'on lui ferait subir dès que la maîtresse aurait le dos tourné mais rien, pas même un quolibet. Tout au plus avait-il surpris quelques regards obliques entre Gros Pythoud et certains de ses lieutenants, comme Chaffik et Alex, mais ils s'étaient contentés de l'observer en ricanant.
Toute la journée, il s'était demandé ce que cela cachait. Préparaient-ils un mauvais coup ? Peut-être, après tout, que la maîtresse les avait bien punis, et qu'ils ne recommenceraient plus jamais... Son ami non plus ne s'était pas montré. Toute la journée il l'avait cherché des yeux, l'avait appelé muettement, en vain. Mortimer avait rasé les murs, ce jour-là.

« Morty l'abruti ! Morty, l'abruti ! »
Le « gang des Castagnes » l'encerclait à présent.
Juste après l'école, ils avaient attendu que Mortimer tourne à l'angle de la rue de la Clairière, à l'orée du Petit Bois, pour lui tomber dessus. Ricanant, gesticulant, ils dansaient autour de lui une sarabande effrénée en se tenant par les épaules. Mortimer avait beau chercher une sortie, le cercle ne lui en offrait aucune. Il était affolé. Qui allait lui venir en aide ? Où était donc son ami ? Tous, Alex, Nathan, Hugo, Lucas, Moo, Jules, Thomas, La Fripouille, Chaffik, le dépassaient d'une bonne tête. Tous, de leurs jambes solides, lui flanquaient en chantonnant, chacun son tour, de solides coups de pieds, à lui dont les membres malingres peinaient à le soutenir. Tous riaient à chaque supplication.
Tous, surtout Gros Pythoud, leur chef incontesté, qui les dépassait d'une bonne tête du haut de ses onze ans, et les surpassait de loin en sauvagerie. « Non mais écoutez-moi cette fille ! "Mon Papa va me punir si je rentre avec du sang sur mon pantalon !" » s'écria Alex en feignant d'imiter Mortimer. Et tous s'esclaffèrent de plus belle lorsque Mortimer s'efforça de se relever, tituba puis s'effondra. « Ne t'inquiète pas, Caca de mouches, dit Gros Pythoud en penchant vers lui sa large face aux yeux de crapaud. Ton père ne te punira pas parce que tu as du sang sur ton pantalon, je te le promets ! Hein les gars ? » dit-il en adressant un clin d’œil à ses courtisans qui acquiescèrent. Aussitôt, sur un geste de leur chef, Alex saisit Mortimer par la taille tandis que Nathan et Hugo lui attrapaient les bras. Incapable de se dégager, l'enfant tenta bien d'envoyer un coup de pied à ses bourreaux mais aussitôt, Lucas en profita pour lui attraper la jambe. « Oh ! Mais c'est que l'asticot veut se débattre ! » s'exclama Moo en lui attrapant l'autre jambe.
Ainsi, flottant au-dessus du sol, maintenu par la bande de petits caïds, Mortimer sanglotait, tant de terreur que d'impuissance. C'est alors qu'il vit Chaffik s'avancer entre ses jambes, affichant un sourire narquois. Tout d'abord, Mortimer se demanda ce qui allait se passer, puis ses yeux s'arrondirent lorsque le gamin entreprit de lui déboutonner la braguette. En hurlant, il se mit à gigoter de plus belle, tandis que les « Castagnes » redoublaient d'hilarité. « Tenez-le bien, surtout ! dit Chaffik. Je dois changer le bébé ! » Et, méthodiquement, sans se presser, sous les rires de ses comparses, il lui retira le pantalon.

Combien de temps resta-t-il ainsi, prostré dans le fossé ? Lorsqu'il risqua enfin un regard apeuré au-dessus du talus, la lune était déjà haute dans le ciel nocturne. Rentrerait-il à la maison ? Mais Papa risquait de le corriger si fort ! Mortimer se remit à sangloter. Pourquoi Maman ne rentrait pas de son voyage ? Elle trouverait sûrement une solution... La tache sur sa poitrine le picota bizarrement, comme chaque fois qu'il pensait à Maman. « Tu pleures comme une fille ! » siffla soudain une voix à ses côtés. Une voix qu'on n'entendait pas avec les oreilles. L'enfant tourna la tête. Son ami était là, enfin ! « Où étais-tu ? gémit-il entre deux sanglots. Les autres enfants m'ont attaqué, et j'étais tout seul !
– J'étais parti, bien sûr !
– Parti ? » Mortimer hoqueta de surprise. Ainsi son pâle ami l'avait abandonné ? « Pourquoi tu m'as laissé tout seul ?
– Parce que je ne suis pas sûr que tu sois un bon ami pour moi. »
En entendant cela, Mortimer fut si triste ! Mais son ami continua, imperturbable : « Tu n'es pas vraiment un garçon, tu es une fille en vérité. Les autres enfants t'attaquent et au lieu de te défendre, tu pleurniches ! Et... oh ! Mais je rêve ! Ne me dis pas que tu t'es fait caca dessus !
– Mais... hoqueta le bambin, j'ai eu tellement peur ! J'ai essayé de me retenir, mais... » Terriblement honteux, il se tut, le regard fixé sur la terre. Les moqueries et exclamations de dégoût qui avaient fusé lorsque Chaffik l'avait déshabillé résonnaient encore à ses oreilles : « Ah ! Ça pue !
– Mais tu es vraiment un petit bébé alors !
– Tu devrais porter des couches !
– Morty qui fait caca dans sa culotte ! » Chaffik avait jeté les vêtements en se bouchant le nez, et Gros Pythoud s'était exclamé : « T'est qu'un merdeux, hein ? » Puis il s'était approché, et lui avait murmuré : « Si tu racontes quoi que ce soit, on dit à tout le monde que tu fais caca dans ta culotte ! »
Ensuite, ils l'avaient balancé dans le fossé et s'étaient éloignés en chantonnant et en ricanant.
« Tu es faible comme ta maman, Mortimer, dit son ami. Ta maman aussi pleurnichait bêtement quand Papa la frappait, au lieu de lui donner des coups de pieds !
– Ma... Maman m'aimait ! balbutia l'enfant.
– Maman pleurnichait, et elle est morte, elle t'a abandonné, Mortimer. Et toi aussi, tu vas m'abandonner, j'en suis sûr !
– Non !
– Si ! Regarde, tu pleures comme elle ! Et tu trembles comme un trouillard en pensant à ce que va te faire Papa ! Tu vas mourir lâchement et m'abandonner ! Et je vais être à nouveau tout seul !
– Je... ne pleure pas... murmura Mortimer en ravalant ses larmes et en essayant d'empêcher son menton de trembler. Et je ne t'abandonnerai jamais. Tu es mon ami !
– Tu le jures ?
– Oui !
– Hmmm... » Son ami le regarda d'un air dubitatif. On aurait dit que sa silhouette pâle dansait sous la lumière blafarde de la lune. « Bon, je veux bien te croire. Mais tu vas devoir me le prouver, hein Morty ! D'accord ? »
Mortimer renifla un bon coup avant de répondre : « D'accord !
– Plus de pleurs ?
– Plus de pleurs... mais on fait quoi pour Papa ?
– J'ai un plan. Mais il va falloir que tu fasses exactement ce que je te dis, sans discuter. Sinon je partirai pour toujours ! » Sans rien dire, le garçonnet acquiesça.

Quel était ce bruit qui l'avait réveillé ? L'homme consulta sa montre.
2 h 30.
Se pouvait-il que ce petit con soit rentré ? Mortimer. Morticon, comme il se plaisait à l'appeler parfois, dans ses bons jours. Dans les mauvais, c'était « mort p'tit con ». Il jura. Alors comme ça, ce sale môme avait cru qu'il pourrait rentrer en douce, sans se faire voir, en pleine nuit ? Peut-être espérait-il pouvoir échapper à la bonne raclée que lui, « Papa », s'était promis de lui administrer dès qu'il pointerait le bout de son museau ? Peine perdue, bien sûr ! Avec délectation, l'homme songea à la jouissance perverse que le déchaînement de violence provoquerait en lui. Peut-être qu'un jour, il le tuerait, parce qu'il en aurait marre de s'en occuper, ou parce qu'en grandissant le gosse pourrait le dénoncer, ou alors comme ça, juste pour voir. Mais auparavant... l'homme n'avait plus de femme et, depuis peu, la masturbation devant des petites filles torturées sur internet ne le satisfaisait plus autant. Le gosse pourrait peut-être servir, après tout ?
L'homme se leva, enfila son peignoir et sortit de sa chambre.
Personne dans le couloir. Il tendit l'oreille, aux aguets. Voyons... d'où avait bien pu provenir le bruit ? Pas de la chambre du gosse, ça paraissait bien calme de ce côté-là.
Une porte claqua. L'homme émit un ricanement. Le grenier, bien sûr ! Le môme devait être caché sous le vieux sofa, comme d'habitude ! Quel demeuré, ce gosse, quand même, même pour ses six ans ! Malgré le nombre de fois où il s'y était fait pincer, l'idiot s'imaginait toujours que c'était une cachette sûre ! Sans se presser, il s'approcha des marches, qu'il monta nonchalamment, une à une, savourant d'avance son triomphe. « Mortimer ! susurra-t-il d'une voix toute mielleuse. Viens, mon cher enfant ! Tu t'es perdu, hein, mon pauv' petit ? Viens voir ton cher papa pour qu'il te console dans ses bras ! » Arrivé en haut, il ouvrit la porte à toute volée. Il actionna l'interrupteur. Toutes ces petites voitures, partout ! Le môme devait y être depuis un bon moment ! Bizarre qu'il ne l'ait pas entendu. À cause de la biture qu'il avait pris tantôt, peut-être.
Personne.
Il se pencha pour regarder sous le sofa. Rien par là. « Où t'es-tu caché, hein, sale petit morveux ! gronda-t-il furieusement, oubliant toute fausse gentillesse. Crois-moi, tu ne perds rien pour attendre ! »
La porte claqua à nouveau. Sursautant au bruit, il se retourna précipitamment et remarqua le vasistas ouvert. « Tiens, songea-t-il en le refermant, c'est bizarre. Le môme n'est quand même pas assez con pour... » Il haussa les épaules. Non, ce n'était pas possible. Même juché sur le cageot juste au-dessous, Morty était trop petit pour se hisser jusqu'à l'ouverture.
L'ampoule s'éteignit soudain. Il faudrait songer à la changer, demain. Mais en attendant, il fallait absolument qu'il mette la main sur Morticon, histoire de lui montrer... Il se dirigea vers l'escalier. Pas de lumière, là non plus. Pourtant il était sûr d'avoir laissé allumé. Une panne générale, certainement. Maugréant contre l'incompétence des agents de la compagnie d'électricité, il posa le pied sur la première marche. Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Il l'avait pourtant fermé, ce fichu vasistas !
« Papa ! » Le couloir ! Le môme était dans le couloir ! Ivre de rage, « Papa » oublia toute question. Il se précipita en ricanant.
Les petites voitures.
Il n'eut pas le temps de s'étonner.
Pas le temps d'éviter le pic du parasol qui s'avançait vers sa poitrine à une vitesse vertigineuse.
Pas le temps, non plus, de se demander ce que faisait un pic de parasol au pied de l'escalier du grenier, pointe en l'air.
Et les yeux de Morty qui, dans le noir, brillaient d'un étrange éclat sauvage.


Mortimer transpirait à grosses gouttes. Sidéré, debout devant la porte menant au grenier, aucun son ne parvenait à se frayer un chemin jusqu'à sa bouche entr'ouverte. Doucement, son ami posa un bras sur son épaule.
Alors l'enfant se mit à trembler. Faiblement d'abord, puis de plus en plus fort, de tous ses membres, de tout petit corps de bébé à peine sorti du berceau.
Il se mit à sautiller partout fébrilement, tantôt marmonnant, tantôt gémissant, tantôt regardant de ses grands yeux écarquillés, tantôt mettant ses mains sur son visage, pour ne pas voir. Papa regardait, lui aussi, vers le plafond. Une expression d'étonnement, non, de profonde stupéfaction, était peinte sur son visage. « Qu'est-ce que je vais... qu'est-ce que nous allons faire à présent ? Ils vont venir me chercher... et ils vont me mettre en prison ! Ou à la DDASS, même !... Et la maîtresse, qu'est-ce qu'elle va dire ?... Et Maman ? Qu'est-ce qu'elle dira quand... si elle revient ? » C'était vrai, ça. Quand Mortimer renversait son bol de lait, Maman levait l'index vers son visage, fronçait les sourcils et prenait une grosse voix en lui disant « Tu as fait une bêtise, Mortimer ! » et là, c'était assurément une très, très grosse bêtise! Il n'y avait qu'à voir l'énorme tache que ça faisait sur le plancher, tout ce sang renversé ! Et Papa qui gisait là, qui le rangerait ? Maman soupirerait encore, à l'idée de tout ce désordre à remettre en place. Mortimer se prit la tête entre les mains, accablé.
« Tu l'as drôlement étonné, hein, Morty !
– Tu... tu crois ? balbutia Mortimer, s'arrêtant momentanément. Ses tremblements avaient un peu diminué.
– Sûr ! Je dirais même plus : tu l'as impressionné.
– Hmmm... » dit Mortimer. Il reprit son manège, encore sidéré de ce qu'il... de ce qu'ils avaient fait.
Mais il ne pleura pas. Il ne pleurerait plus jamais, maintenant.
« Je vais t'aider, Morty.
– Ah bon ? Vraiment ?
– Bien sûr ! Ne suis-je pas ton ami ? Un ami, ça aide toujours, n'est-ce pas ?
– Ou...oui...
– Je t'ai bien aidé, tout à l'heure à mettre le piège en place. Je t'ai prêté mon savoir-faire pour marcher sans bruit jusqu'à la cave, puis jusqu'au grenier et dans toute la maison pour mettre en place le piège. Je t'ai prêté mes bonnes idées, pour couper l'électricité et pour les petites voitures, et aussi pour ouvrir le vasistas avec la corde et le cageot, pour que le courant d'air fasse claquer les portes afin de réveiller Papa. Je t'ai prêté ma force pour aiguiser la pointe du pied de parasol et pour la planter en plein dans son cœur, sans faiblir, non ?
– Oui, c'est vrai, dit Mortimer.
– Et toi, tu m'as aidé en me prêtant ton corps.
– Mais, objecta l'enfant, ça m'a fait tout bizarre quand tu as touché ma tache... c'était comme si on était deux dans ma tête. Et puis je voyais tout, mais je ne pouvais plus du tout commander mes bras, ni mes jambes, ni rien du tout ! C'était... bizarre !
– Alors cette fois-ci, je te prêterai juste ma force et mes idées, mais c'est toi qui bougera tout, promis ! » Puis, comme l'enfant hésitait : « De toute façon, tu n'auras jamais la force de le porter jusqu'en bas, ni de creuser un trou. Et puis, ce sera bien fait pour lui, après tout ! Il aura ce qu'il a fait à Maman, il l'a bien cherché ! » L'enfant serra la mâchoire, puis ses poings minuscules. C'était vrai, ça, en fin de compte. Bien fait pour lui ! « D'accord, » dit-il. L'étrange sensation de vide, avec l'envie de vomir, quand son ami rentra à nouveau en lui par sa tache, sur la poitrine. « Bien. Maintenant, nous allons le tirer ! » Aussitôt, Mortimer attrapa le corps inerte de Papa et se mit à le traîner. Il se sentait fort, si fort, presque invincible ! Les « Castagnes » n'avaient qu'à bien se tenir, non mais !
Transporter Papa jusque sous le gros chêne foudroyé fut comme un jeu d'enfant. Ensuite, il alla chercher le pic du parasol, l'escabeau, puis se tint un moment à côté du corps. « Il faut que tu le fasses, Mortimer, dit son ami.
– C'est vraiment important ?
– Oui, c'est vraiment très important pour moi. Tu es mon ami, n'est-ce pas ? Et je t'ai aidé. Alors maintenant c'est ton tour. Fais-moi confiance. Venge-moi de mon père. Et je te promets, Mortimer, que tu ne seras plus jamais abandonné. » Alors Mortimer monta sur l'escabeau, empoigna le pic, le leva le plus haut possible. Toute la violence, toute la colère, toute la peur qu'il avait accumulées pendant ces années explosèrent subitement en lui. Ivre d'une rage dont il ne se serait jamais cru capable, il plongea la pointe de toutes ses forces dans la poitrine de Papa.
Un craquement sinistre se fit entendre, et le corps se trouva cloué dans la terre meuble, comme une mouche sur la planche d'un entomologiste. « Oui ! Tu l'as fait ! Tu l'as fait ! jubila son ami. Tel un preux chevalier, tu as transpercé ton ennemi avec ta lance ! Comme mon père l'a fait pour moi !
– Ton... ton père t'a tué ? demanda Mortimer.
– Mais oui, Mortimer ! Il m'a planté une lance en plein cœur, exactement là où tu avais ta tache !
– Avais ? demanda Mortimer. Mais... je l'ai toujours...
– Ah oui ? » La voix ricana, dans sa tête. Et, bizarrement, elle prit soudain une tonalité bien plus grave. « Mais regarde donc ta poitrine, à présent ! » Mortimer souleva son tee-shirt maculé de boue, regarda... et resta bouche bée.
À travers l'endroit où il avait sa tache autrefois, il apercevait distinctement l'entrée de la maison. Par un trou. Un trou rond, qui lui transperçait le corps de part en part. Comme la lance avec Papa. Comme celle de... « Tu es comme moi, maintenant, Mortimer. Moi aussi, j'ai un trou à la place du cœur. Regarde ! » Et Mortimer vit le trou, plein de sang sur les bords, et tout noir à l'intérieur. « À cause de ma saleté de père, dit l'ami.
– Il s'appelait comment, ton père ?
– Arthur.
– Ah ! Et toi, au fait, tu t'appelles comment ?
– Mordred. »
Alors, tandis que Mortimer se saisissait de la pelle, une joie sauvage s'empara d'eux. Mordred se fondit totalement dans le corps et l'esprit du jeune enfant et y déversa toute sa science, toute sa force et, surtout, toute sa haine.
3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Zalma Solange Schneider
Zalma Solange Schneider · il y a
Oh, je ne m'attendais pas à un texte aussi fort, sombre aussi… terrible, à vrai dire, et comme il est bien écrit, on entre dedans et on y reste, jusqu'à la fin, une fin que j'aurais, je l'avoue, espérée moins sombre…

On frôle le fantastique, dans ce texte où en même temps, ce qu'il y a de plus noir dans la nature "humaine" (mais tant de noirceur, est-ce vraiment si "humain" que ça ? c'est une vraie question, que je me pose souvent… ) est décrit de façon réaliste, et au fond, on peut interpréter la fin de différentes façons… : on peut la voir aussi comme étant la façon dont la haine se transmet, la folie destructrice…

·