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Qualifié

Quand la terre explosa, Michel ouvrit les yeux. Il faisait la queue devant le bureau d’accueil du paradis. Il n’était pas devin, mais un grand panneau lumineux derrière les nombreuses hôtesses d’accueil lui avait au moins épargné la question du où. Il pouvait donc se concentrer sur les autres surprises : comment était-il arrivé là ? Que s’était-il passé entre le moment où il s’était endormi hier soir et ce réveil surprenant ? Pourquoi le paradis, qui plus est directement, sans purgatoire, sans entretien préalable ni période d’essai ? Et surtout les vraies questions : Merde ! Il y a un paradis après la vie ! À quoi pouvait-il bien ressembler ? Quel lieu de culte avait-il bien fait d’éviter de fréquenter ostensiblement pendant quarante longues années ?
Pendant qu’il était perdu dans ses pensées, plusieurs personnes avaient été reçues par les hôtesses d’accueil. En regardant plus attentivement il remarqua qu’après leur entretien avec l’hôtesse, certaines personnes avaient un grand sourire resplendissant et d’autre un visage triste. Certains même tentaient d’étouffer quelques sanglots. Il tourna la tête quand une grande brune aux yeux verts, derrière le comptoir, l’appela par son prénom en lui faisant signe d’avancer vers elle.
— Bonjour Monsieur Michel.
— Bonjour.
— Monsieur Miche. Êtes-vous au courant de ce qui s’est passé et des raisons de votre présence ici ?
— Eh bien à première vue deux possibilités, de ce que je vois autour de moi, soit je suis mort soit je suis dans un rêve hyper réaliste.
— Vous êtes mort en effet Monsieur Miche. Désolé de vous l’apprendre. Vous n’avez pas eu d’entretien préalable avant d’arriver ici ?
— Non j’ai l’impression d’être arrivé ici directement.
— Oui c’est possible. Nous sommes un peu débordés en ce moment. Pour résumer Monsieur Michou, vous êtes mort comme la quasi-totalité des habitants de la planète terre. Elle a explosé. Ce qui fait que nous avons des milliards de personnes qui arrivent. Habituellement vous êtes censé passer un entretien avec un des anges observateurs pour faire un bilan complet puis ensuite vous êtes guidé à l’endroit où vous irez pour l’éternité. Aujourd’hui vu la foule il y a donc des loupés veuillez-nous en excuser. Il va y avoir aussi quelques adaptations par rapport à la procédure d’origine. Excusez-moi un instant.
Elle décrocha son téléphone. Michel regardait un peu autour de lui. Il y avait beaucoup de monde, des nouveaux arrivants sans doute comme lui. C’était donc bien ça le bruit qu’il avait entendu. La terre avait explosé pendant la nuit. En attendant que l’hôtesse raccroche et reprenne l’entretien il se mit à penser à quelques conséquences. La bonne chose c’est que déjà il n’aurait plus à subir certains de ses collègues. Il repensait également à Kiki son poisson rouge. Mais qui allait lui donner à manger en son absence ? Il allait falloir poser la question. Mais il s’abstint. En toute logique Kiki devait être mort comme lui. La standardiste écarta le combiné de son oreille et fit signe à Michel d’aller attendre dans la salle prévue à cet effet. En tournant la tête il vit un autre couloir qui menait dans une salle similaire. Il emprunta ce couloir et en arrivant dans la salle, il eut un mouvement de recul quand il se trouva nez à nez avec un énorme berger allemand. L’animal lui fit un clin d’œil et se retourna vers un écran de télévision qui diffusait un documentaire. Michel, intrigué, regarda l’écran : il s’agissait en fait d’un reportage sur le mouvement végétalien canin, qui selon la voix-off se développait, sur terre comme ailleurs. Le sol de la salle était recouvert d’animaux de tous type, assis, allongés, en train de dormir ou de miauler (pour les chats évidemment) et le long des murs, étaient entassés des aquariums, d’eau douce, d’eau de mer et l’air était envahi par les cuicuis des oiseaux qui volaient à travers la salle. La première pensée de Mich fut :
— Ah ben oui, les animaux aussi ont droit au paradis.
Il commença à faire le tour de la salle en regardant dans les aquariums. Il fit le tour plusieurs fois mais il ne voyait toujours pas Kiki. Angoissé, il revint à l’accueil, doubla l’ensemble des personnes qui faisaient la queue et se posta devant l’hôtesse. Derrière lui, la foule pestait :
— Eh faut pas se gêner !
— Faites la queue !
— Toi là, tu te crois où ?
L’hôtesse leva les yeux sur Michel :
— Monsieur Miche, c’est bien ça ? Je peux vous aider ?
— Non, enfin oui, enfin oui vous pouvez m’aider mais non je suis Monsieur Michel avec un L, comme dans lalala. Bref, j’ai une question : j’ai fait le tour de la salle des animaux et je n’ai pas vu Kiki mon poisson rouge, il est où ?
— Monsieur, vous vous doutez bien qu’avec le monde que nous avons reçu ce jour, il n’y a pas qu’une seule salle des animaux. Il est sûrement dans une autre salle et...
— Et quoi ? Elles sont où les autres salles ? Il y est forcément...
— Bah non pas forcément Monsieur parce que...
— Parce que quoi ?
— Voyez ici c’est le paradis, mais comme vous le savez sûrement, tout le monde ne va pas au paradis...
— L’enfer ? Pour mon poisson ?
— Oui calmez-vous. C’est en effet une possibilité, mais pas la seule : de nombreux êtres vivants passent par des phases de réincarnations avant de pouvoir être admis chez nous, le chemin n’est pas direct pour tout le monde.
— Mais, un poisson...
— Oui, même les poissons Monsieur.
— Mais si la terre a explosé, où peuvent-ils faire leur prochaine réincarnation ces pauvres gens ?
— C’est effectivement un des problèmes que nous allons devoir gérer.
— Ça veut dire quoi ? Soyez plus clair Madame, s’il-vous-plaît, la situation est déjà assez stressante comme ça.
— Pour être clair, ceux qui sont arrivés au paradis on les recense, ils vont être placés. Par contre, les réincarnés, qui ne devaient nous rejoindre que dans une ou deux vies, on a perdu leur trace.
— Mais, mais c’est affreux !
— On cherche Monsieur, on vous tiendra au courant. Retournez-vous asseoir s’il-vous-plaît.
Michel se mit à réfléchir à nouveau. À Kiki d’abord, puis à tout ce qu’il était en train de vivre. Était-ce réellement le Paradis ? Il essayait de penser au sens de la vie. Puis il se dit que ça n’avait plus d’importance d’y trouver un sens si tout le monde était mort. Fallait-il chercher un sens à la mort du coup ?
— S’il-vous-plaît ?
Une voix l’interrompit dans ses pensées. Ou plutôt une personne. Michel lui répondit :
— Oui ?
— Je peux m’asseoir près de vous ?
— Je vous en prie, faites c’est libre.
— Merci l’ami. Vous venez d’arriver ? Vous attendez votre animal de compagnie ?
— Oui tout à fait. J’attends mon poisson rouge.
— Ah oui je comprends.
— Et vous vous étiez sur terre au moment de sa destruction ?
— Ah non moi je suis là depuis plus longtemps. Accident de vélo. Vincent Hanna, enchanté.
— Michel Michel, enchanté également. Mais, si vous êtes là depuis longtemps, qu’attendez-vous ? Votre animal de compagnie aussi ?
— Oui. Comme beaucoup ici, on est parti et nos animaux sont restés sur terre. Et j’avais une affection particulière pour mon chihuahua, il s’appelait Neil. Alors quand on a appris la nouvelle on s’est tous précipité ici vous pensez bien. Mais bon apparemment avec le trop grand nombre, il y a des problèmes de réincarnations. Enfin c’est ce qu’il s’est passé pour Neil à priori. Il devait se réincarner. Mais comme il n’a aucun autre animal ou être vivant restant pour le faire, d’après ce qu’on m’a dit ça ferait une sorte de boucle.
— Ah oui ok, il part et il revient, sans cesse, enfin ça s’arrêtera à un moment, non ? Parce que si pour Kiki c’est pareil.
— Ah oui, ça va s’arrêter. Il va arriver. Mais vous savez, ça peut prendre plusieurs siècles, ici le temps n’est plus du tout comme vous l’avez vécu.
— C’est vraiment la journée des bonnes nouvelles.
— Allez, vous en faites pas Michel, ou ne vous en faites plus devrais-je dire ! Un peu d’humour. Allez, levez-vous, je vais vous faire un peu visiter ce que je connais. Je peux pas encore vous montrer le Paradis, vous n’avez pas la carte pour entrer. Mais je peux vous montrer toutes les salles d’accueil.
Michel et Vincent se levèrent et se dirigèrent vers un couloir.
— Et donc vous vous baladez souvent par ici ? En zone d’accueil ? demanda Michel.
— Oui j’aime bien venir rencontrer les nouveaux de temps en temps, quand ils sont encore neufs, vierges en ce nouveau monde. C’est rafraîchissant. Après, je vais vous avouer que j’ai aussi vécu quelques situations difficiles mais...
— Situation difficiles ? Que voulez-vous dire ?
— Ben, c’est-à-dire que... ici, comme dans toutes les administrations, il peut y avoir des erreurs de gestion, des dossiers mal classés, bref, et les conséquences sont parfois dramatiques pour les pauvres clients...
— Les clients ? C’est nous les clients ? Expliquez-vous vous me faites peur là !
— Bon, je ne devrais pas vous faire peur, ni dénigrer l’entreprise, mais voilà, je me souviens d’un homme, un brave homme, qui était arrivé ici et qui attendait son tour, comme vous. Il venait souvent à l’accueil pour demander ce qu’il se passait, si le traitement de son dossier d’entrée avançait, et à chaque fois on essayait de le rassurer et il attendait encore. Cela a duré quelques dizaines d’années si je me souviens bien, il dormait dans un des halls. Son dossier avait été perdu tout d’abord, il a fallu demander des désarchivages, des copies, réétudier les pièces, tout ce qui aurait dû être fait préalablement à son arrivée. Et finalement un matin, il a été convoqué, mais pas à l’accueil, c'est un cadre qui est venu le chercher et qui l'a reçu dans un bureau fermé et insonorisé. Il y avait eu une erreur, cet homme aurait dû se réincarner en comptable marseillais dès son décès, au lieu d’être envoyé ici. Il était évidemment trop tard, un autre candidat avait été appelé suite à son absence. Le problème, lui dit l’employé du paradis, c’est qu’ayant raté sa première réincarnation, il ne pouvait pas passer au niveau deux, et avec un CV pareil (presque un siècle sans vie sur terre), aucun recruteur du service des réincarnations ne le choisirait s’il était en concurrence avec un nouveau défunt. Bref, la situation était inextricable, il a été mis sur une liste d’attente et j’ai arrêté de venir tellement cela me déprimait de le voir dépérir dans les couloirs...
— Et que lui est-il arrivé à ce pauvre homme ? Qu’est-il devenu ?
— Je ne sais pas désolé.
Au bout du couloir, on entendit l’hôtesse d’accueil appeler d’une voix grave et forte :
— Monsieur Michel, venez, nous avons quelques points à éclaircir dans votre dossier...
Michel et Vincent se regardèrent, et dans un élan de curiosité Michel fit demi-tour et se présenta à nouveau au guichet devant l’hôtesse :
— Oui,vous m’avez appelé ?
— Oui Monsieur Mich Mich, apparemment, après contrôle de votre dossier, il y a plusieurs anomalies.
— Ah oui, lesquelles ?
— Eh bien la principale est qu’à priori, et c’est plutôt embêtant pour nous, vous ne devriez pas être là.
— Comment ça je ne comprends pas ?
— Eh bien vous n’apparaissez pas dans notre listing. Et sur votre feuille de vie la date de décès n’est pas renseignée.
— M’enfin. Déjà c’est quand même plus embêtant pour vous que pour moi. Mais surtout pourquoi diable je suis ici alors ?
— Chut, s’il-vous-plaît ne prononcez pas ce nom !
— Ah oui Satan, il est dans le camp ennemi.
— Non, non il est revenu depuis des lustres mais il aime faire croire que le camp du mal existe toujours. Mais parfois il est ici et il n’aime pas ce nom. Donc si vous pouviez éviter. Ou alors à la place nommez-le par son nouveau prénom. Il se prénomme Garfield maintenant.
— Garfield ? Ok pardon, donc je reprends, mais pourquoi Garfield suis-je ici alors si je ne suis pas mort ?
— Eh bien c’est pour ça que nous vous avons appelé au guichet Monsieur Michel. Une équipe d’extraction va venir vous chercher d’ici quelques secondes et vous serez renvoyé à l’endroit où vous étiez avant de mourir.
— Mais, si la terre a explosé je vais me retrouver dans l’espace ? Je vais mourir !
— Ce n’est pas prévu dans votre feuille de vie. À moins d’une erreur. Vous verrez sur place, pour le moment si vous voulez bien vous mettre de côté, d’autres personnes attendent. Merci Monsieur Michel.
— Que le Garfield vous emporte ! C’est un scandale. J’en parlerai à qui de droit !
Michel se retourna vers Vincent. Ça commençait à faire déjà beaucoup de rebondissements.
— Mais que vais-je devenir ? S’ils me ramènent dans l’espace je ne pourrais jamais survivre c’est complètement absurde.
— Oui c’est parfois le problème de l’administration, même ici. Ça arrive. Parfois ils se trompent dans les noms, ils ont un problème avec les homonymes.
— Formidable ! Y a un service de réclamations au moins ?
— Pas à ma connaissance. Ah ça y est, je crois qu’on vient pour vous.
À ce moment-là, arrivèrent trois hommes vêtus d’un costume blanc une pièce sur lequel se trouvait un écusson représentant des ailes dorées avec écrit au-dessus le sigle A.N.A.L.
— Monsieur Michel ? Veuillez nous suivre s’il-vous-plaît ?
— A.N.A.L ? Qui êtes-vous ?
— Nous sommes l’Armée Nécromancienne des Anges Libres. Nous sommes chargés de vous renvoyer à votre point d’origine.
Michel fut attrapé et soulevé par deux hommes qui se trouvaient face à lui. Vincent, à ses côtés, ne fit pas le moindre geste pour les en empêcher, malgré les supplications de Michel. Il regardait la scène d’un regard vide, sans aucune émotion. Michel eu beau se débattre, il fut porté jusqu’à une salle ronde. Il se mit à hurler puis s’évanouit.
Michel se réveilla en sursaut. Il regarda autour de lui, en panique : il était dans son canapé, chez lui. Il regarda la date : il avait bien été réexpédié par ces salopards sur Terre, mais deux jours dans le passé, à une date où la planète n’avait pas encore explosé. Il se mit à réfléchir à tout allure : selon ses calculs, la fin du monde aurait lieu dans 37 heures et des poussières... si on pouvait s’exprimer ainsi...
Il se leva et retomba sur le sol. Il se souvint qu’il était complètement saoul. Il allait devoir faire un effort, il n’y avait pas un instant à perdre. Il courut se connecter sur internet. Il choisit le site d’un journal national, un site religieux pris au hasard et, le plus important, un site sur les diverses théories du complot qui infestaient la toile. La situation était simple : il avait moins de deux jours pour découvrir ce qui allait causer l’explosion de la Terre. Il poussa un long soupir en pensant à la difficulté de la tâche et sentit un frisson le traverser quand il pensa que dans le même temps, il allait devoir empêcher le futur d’arriver.
Il commençait à surfer sur Internet quand une idée lui traversa l’esprit : Kiki ! Son poisson ! Où était-il ? Il se leva d’un bond et courut jusqu’à la cuisine. Sur le plan de travail, dans l’aquarium nageait une créature bleue. Elle semblait visqueuse et possédait une dizaine de tentacules, le même nombre de petits yeux et une petite bouche de laquelle dépassaient des crocs d’une taille disproportionnée.
Qu’est-ce que c’était que ça ? On sonna à la porte. Il alla ouvrir, tremblant et faillit s’évanouir quand la porte s’ouvrit : un lapin d’un mètre quatre-vingt, en costume de facteur lui souriait en lui tendant un pli.
— Bonjour Monsieur Michel Michel ? J’ai un colis pour vous ? Une petite signature ici s’il-vous-plaît.
Ne préférant pas réfléchir à ce qui se passait et à ce qu’il avait devant lui il signa, prit le colis et referma la porte.
Il avait dû prendre un sacré coup sur la tête il n’avait pas d’autres explications. Entre sa non-mort, son retour, Kiki, le facteur-lapin... Quelle allait être la suite ?
Il se posa dans le canapé. Il inspecta le colis pour voir s’il y avait le nom ou l’adresse de l’expéditeur. Il finit par trouver une petite carte collée au dos avec écrit dessus « From Hell ». Il s’empressa alors d’ouvrir le colis. À l’intérieur, une petite enveloppe adressée à MichMich. Il l’ouvrit à son tour. À l’intérieur une carte sur laquelle était écrit : Dring !
Michel sursauta car au même instant on sonna à sa porte. Il se redressa d’un bond et se dirigea vers son entrée. Il regarda à travers le judas, rien. Il ouvrit la porte malgré tout. Et là, devant lui, avec un chapeau haut-de-forme, un costume en queue-de-pie, une canne avec un pommeau en forme de tête de mort, un homme, grand, à peu près un mètre quatre-vingt-dix, le regard vide, noir et un grand sourire carnassier :
— Michel Michel ! Il faut qu’on cause ! Puis-je entrer ?
Michel n’eut pas le temps de répondre que l’homme entra dans sa maison.
— Désolé pour le coup du colis mais j’aime soigner mes entrées.
— Mais qui êtes-vous ?
— Eh bien j’ai plusieurs noms, parfois même, les gens se trompent et me confondent avec d’autres, Satan, Lucifer, Belzebuth, Cthulluh, Van Halen, Kev Adams et j’en passe... Mais aujourd’hui j’aime qu’on m’appelle Garfield, merci d’avance l’ami.
— Enchanté Monsieur Garfield mais que puis-je faire pour vous ?
— Pour moi ? Tu veux dire, pour toi ? Pour le monde même. C’est moi qui ai fait en sorte que tu sois ici et que tu recommences à quelques heures de la fin du monde. Le proprio là-haut a pété un câble et il a décidé de tout raser. Tu penses bien que même si je suis revenu depuis je ne suis pas toujours favorable à ses actions, mais là il a vraiment eu les fils qui se sont touchés. Il faut empêcher ça. Et on va devoir s’entraider.
— Très bien, mais je vous avoue que ça va un peu vite j’ai un peu de mal à suivre là.
— Sûrement comme ton lecteur.
— Pardon ?
— Non rien, allez première étape, où est ton frigo ? Qu’on se prenne déjà une bonne bière !
En fait, ce fut tout le pack qui fut vidé et les deux compères s’endormirent sur le canapé. À leur réveil, il était Fin du monde moins douze heures. Michel se leva en sursaut et retomba sur le canapé. Un mal de tête terrible l’empêchait de bouger. Il vomit sur le tapis ce qui fit sursauter son nouvel ami.
— On en a pris une bonne mon pote, dit-il en rigolant.
Lui ne semblait pas souffrir de la gueule de bois. Il se leva, tapa dans ses mains et dit :
— Allez, on n’a plus le temps de déconner. Il faut arrêter Papa avant qu’il ne pète les plombs définitivement.
Et il sortit dans la rue. Michel avala un verre d’eau et lui fila le train. Garfield venait de rentrer dans une voiture rouge, un genre de 4x4 énorme, avec des roues de la taille d’un cheval, et une échelle pour accéder au marchepied. Michel monta et s’assit sur le siège passager. La radio crachait un morceau de musique classique.
— C’est du Beethoven ? demanda-t-il en hurlant pour se faire entendre malgré la musique.
— Du Beethoven ? Ah non, plutôt être sourd que d’écouter du Beethoven, dit-il en rigolant. C’est Bach.
— Ok, je ne m’y connais pas trop en musique classique...
— Va falloir t’y faire mon pote, y a que ça à écouter chez papa...
Sur ces mots, il démarra direction l’autoroute.
— On va où ? lui demanda Michel.
— Alors, je t’explique, on a deux choix pour sauver le cul de cette belle planète, et les nôtres par la même occasion : on convainc le patron d’arrêter ses conneries, de nous épargner nous pauvres humains débiles mais sympathiques. Mais je te préviens, il s’en tape de nous alors ça ne marchera pas, ou alors, on trouve les dynamiteurs et on les liquide.
— Les dynamiteurs ?
— Tu ne crois pas qu’il fait le boulot tout seul non ? Ce n’est pas le genre à se salir les mains le papa. Quand il a décidé de détruire un de ses joujoux, il appelle ses sbires pour faire le sale boulot, et quand il s’agit de détruire une planète, c’est le boulot des dynamiteurs.
— Mais on va les trouver où ceux-là ?
— Ici, en ville. S’ils ont déjà reçu leur ordre de mission, ils doivent faire comme tous les soldats la veille de leur départ au combat, ils sont dans un bar à se saouler ou à chasser la gazelle, si tu me passes mon langage imagé. Attache ta ceinture, on file au Chien qui fume, un bar à la sortie de la ville, on va commencer par là et, si on est bredouilles, on descendra de quelques barreaux sur l’échelle de glauquitude de la vie nocturne. Allez zou !
Et ils y allèrent.
Arrivant sur place, Garfield se gara sur le parking désert. Se dirigeant vers le bar, Michel se disait qu’effectivement le Chien qui Fume avait l’air d’être l’endroit le plus glauque qu’il n’eut jamais vu. Ils poussèrent la porte et entrèrent tous deux. Comme dans un vieux saloon digne d’un vieux western la porte grinçait, et tout le monde se retourna vers eux. Garfield avait l’air de connaître l’endroit et se dirigea d’un pas décidé vers le comptoir.
— Bonjour Aubergiste, apporte-nous du vin et des femmes !
— On n’a pas de vin, on n’a que de la bière ou du whisky et pour les femmes, t’as qu’à rouler un peu plus sur la grande route en sortant de la ville, lui répondit le barman visiblement agacé.
Michel s’approcha de son compère :
— Plus personne ne fait ça dans un bar. En tout cas pas dans un endroit civilisé.
— Ah bon ? J’avoue avoir loupé quelques mises à jour sur les bonnes manières. Bref, on s’en fout, commande nous deux bières et ensuite vient me rejoindre à la table derrière nous. Les Dynamiteurs sont ici et c’est pire que ce que je pensais.
Deux minutes après (sans doute un peu plus mais pour des raisons de budget nous coupons volontairement le passage où Michel commanda ses bières, puis le barman le servit ; mais Michel n’avait pas de quoi payer, du coup il alla voir si son ami avait de l’argent et il en avait bien sûr : c’est un Démon Supérieur comme il aime à le rappeler, bref, passage inintéressant que nous ne raconterons pas) Michel rejoignit Garfield à sa table avec les deux bières.
— Alors ? Vous dîtes qu’ils sont là ? Et pourquoi c’est pire ?
— Oui ils sont là. Les deux hommes en blanc près du flipper. J’ai dit que c’était pire ?
— Oui vous l’avez dit.
— Ah tiens ? Ah, mais nan, mais ok je parlais de l’endroit ici ! Le bar est pire que ce que je pensais. Tu ne trouves pas ? D’ailleurs Michel il va falloir un peu suivre le fil de nos conversations, je te rappelle que l’on parle de la Fin du Monde. Les bières sont fraîches ?
Michel était un peu perdu. Il trempa les lèvres dans les deux verres puis en tendit un à son acolyte :
— Très fraîches, on va se régaler, dit-il.
— Je ne te demandais pas de goûter ma bière, lui dit l’autre, d’un air énervé. Tu as de la chance que nous n’ayons pas le temps pour que je te donne une leçon de politesse.
Michel baissa les yeux en rougissant, avala la moitié de son verre en une gorgée et jeta un regard sur la salle.
— Alors ils sont où nos amis ? demanda-t-il.
Sans répondre, Garfield se leva, traversa le bar jusqu’à une table proche de l’entrée des toilettes. L’homme seul qui y était accoudé leva les yeux et lui sourit, comme s’il le reconnaissait.
Garfield le regarda et le fixa dans les yeux en retour et en une seconde, il sortit une arme de sa manche, un coup de feu retentit, la tête de l’homme assis à la table explosa, une dizaine d’hommes se levèrent dans le bar, les tables volèrent, les coups de feu retentirent dans tous les coins, les bouteilles explosèrent derrière le comptoir. Michel eu juste le temps de se laisser glisser sous sa chaise et de se protéger les tympans. La fusillade sembla durer une éternité. Quand il n’en n’entendit plus de bruit, il sortit de sa cachette et observa la situation. Garfield était debout sur une chaise, essoufflé, un fusil à la main. Tous les autres occupants du bar gisaient dans une mare de sang, morts ou agonisants. La porte d’entrée claqua et Michel se retourna en sursautant.
— Ils s’enfuient ! hurla le Démon en sautant à terre.
— Qui s’enfuit ? cria Michel, qui avait l’impression d’avoir du coton dans les oreilles.
— Ceux qu’on est venu liquider, ducon, allez grouille-toi !
Et Garfield sortit en courant du bar.
Michel, hésita une seconde ou deux puis se lança sur les pas de son nouveau meilleur ami.
Il sortit du bar et la rue était vide. Il n’eut pas le temps de se demander comment l’autre avait pu disparaître si vite, qu’il sentit une vibration dans sa poche. Il mit la main et sortit un téléphone portable rose qu’il n’avait jamais vu auparavant. Il décrocha :
— Grouille toi, pique un vélo, un skate, une mob, ce que tu veux et rejoins-moi, et récupère des armes si tu peux...
— Mais, euh, des armes, quoi comme...
— Ce que tu veux, un cric, une fourchette, des grenades, un lance-roquettes, ce qui est le plus facile à trouver pour toi, et prends-en pour moi aussi. Dès que tu as tout ça tu me rappelles et je te dis où me rejoindre, je...
La communication avait été coupée avant que Michel n’ait le temps de dire que le numéro affiché lors de l’appel était Numéro inconnu...
Il était donc là, seul, à la sortie du bar, sans armes (ni haine, ni violence...), avec juste ce téléphone rose. Il regarda partout autour de lui et il ne vit qu’un homme au loin qui montait tranquillement dans sa voiture. Il décida d’aller vers lui, il avait peut-être vu quelque chose.
— Bonjour excusez-moi de vous déranger, vous n’auriez pas vu des gens sortir du bar en courant et partir en voiture ?
— Ah oui en effet, ils avaient l’air pressé ! Ils sont partis par là-bas. En direction de la déchetterie.
— Merci beaucoup ! Et c’est loin ? Je peux y aller à pied ?
— Bah ce n’est pas à côté, mais j’allais dans cette direction, je peux vous y déposer si vous voulez ?
— Volontiers !
Et Michel fut invité à monter dans la Mercedes de cet inconnu. Comme à son habitude, Michel voulait éviter les blancs trop longs et tenta de lancer une conversation.
— Alors comme ça vous alliez à la Déchetterie ?
— Oui j’y allais en effet.
— Vous avez des trucs à jeter donc ?
— Non rien à jeter. Enfin on verra les détails sur place. Mais je dois y aller dans le cadre de ma profession. C’est une sorte de mission un peu spéciale.
— Ah oui ? Quelle sorte de mission ?
— Je ne peux rien dire. Je ne suis pas James Bond mais disons que je ne suis pas habilité à vous en parler.
— Je comprends.
Michel sentait en lui monter une nouvelle angoisse.
— Et du coup vous travaillez seul ?
— Du tout j’étais venu rejoindre des collègues dans le bar duquel vous sortiez. Mais ils sont sortis eux-mêmes assez vite ensuite ils avaient l’air pressé.
— Rappelez-moi votre métier déjà ?
— Je ne vous l’ai pas dit ? Je suis dynamiteur.
— Génial, j’ai toujours eu beaucoup de chance...

Michel jeta un regard dans l’habitacle, cherchant une solution, un moyen de se débarrasser de son problème. Dans un seul et même mouvement, il tira sur le frein à main et sur le volant de toutes ses forces. Le conducteur ne put rien faire et la voiture fit une embardée, six tonneaux et finit sa course sur le toit.
Michel ouvrit les yeux. Face à lui se trouvait Garfield. Il serrait la main à des hommes et des femmes qui attendaient dans ce grand hall où Michel s’était éveillé. Quand il vit Michel, il demanda au groupe qui lui faisait face de l’excuser, et vint le saluer.
— Monsieur Michel, vous voilà enfin. Comment allez-vous ? dit-il en souriant de toutes ses dents.
— Bien, mais je suis où là ?
— Chez moi ! Enfin, chez moi, ça fait un peu prétentieux : on est chez vous aussi maintenant... et son sourire s’agrandit.
— Je ne comprends pas.
— Disons que je suis le proprio ici, et le gérant. Le big boss même.
— Mais euh, la mission, la destruction de la terre, les dyn...
— C’est fini ! Fini tout ça, en tout cas pour vous Michel. Il ne faut plus vous en faire pour ça. Pour résumer, vous vous êtes vu offrir une seconde chance et vous l’avez lamentablement gâchée. Vous avez échoué, vous êtes de nouveau claqué (excusez-moi pour le langage familier mais je m’emporte toujours un peu quand je suis joyeux) et cette fois le patron n’a plus voulu de vous...
— Mais, euh...
— Et, ne me coupez pas la parole s’il-vous-plaît, heureusement que votre pote Garfield était là pour vous accueillir chez lui. Voilà vous savez tout. Maintenant, un de mes assistants va vous conduire à votre chambre.
Un petit homme, rond et rougeaud s’approcha. Il sourit à Michel, s’inclina devant Garfield et pinça les fesses de Michel en hurlant :
— En avant ! Toute !
Michel sursauta et regarda Garfield qui lui indiqua de suivre le nouveau venu.
Ils arrivèrent dans une grande pièce blanche, le petit homme qui devançait Michel se mit au centre et se retourna :
— Voilà suite à cette expérimentation de notre Maître Garfield, c’est ici que votre chemin s’achève Monsieur Mich.
— Comment ça ? Je vais vraiment disparaître ? Pas de paradis rien ?
— Non rien de tout ça, ça a beaucoup changé depuis la création et puis il y a eu trop de monde, du coup avec la répartition des tâches, les réductions d’effectifs, les impôts.
— Les impôts ? Vous êtes taxés ici aussi ?
— Oui on l’est tous. Je disais donc que votre chemin s’achève ici. Mais vous avez encore le choix entre deux possibilités que notre Maître à tous a eu la bonté de vous offrir car il a bien apprécié cette petite escapade.
— Très bien je vous écoute.
— Alors en premier choix vous avez la possibilité de disparaître définitivement et de vivre votre non-vie de l’autre côté de ce mur avec les autres êtres que nous avons reçus. Et en deuxième possibilité vous avez le choix de revenir à la vie et de reprendre une existence tout à fait normale dans la peau de qui vous voulez.
— Euh mais... et la fin du monde ?
— Il existe des milliards de possibilités et d’univers, vous seriez dans un où la terre est encore là.
— Et je peux reprendre vie dans la peau de qui je veux ?
— Oui tout à fait.
— Y compris d’un des écrivains qui fait notre histoire ?
— C’est une possibilité oui.
— Alors c’est ok. Je fais ce choix-là, marre de cette foutue histoire !

— Bienvenue dans votre nouvelle vie Michel Michel.
— Eh, mais non.
— Ah bah si.
— Tiens ça fait bizarre d’être de ce côté. Mais j’ai enfin la main sur ma destinée, au moins personne ne viendra décider pour moi. Un peu marre de ces rebondissements sans queue ni tête. La fin du monde par-ci, le diable qui s’appelle Garfield par-là. Non là c’est juste moi Michel. C’est tout. Et d’ailleurs je vais faire une pause et arrêter d’écrire ici tout simplement. Je vous conseille donc d’en faire de même chers lecteurs et d’arrêter votre lecture, il n’y aura rien de plus sur moi ni sur mes aventures. Pas pour le moment en tout cas. Pause ! À un de ces quatre !
Mich Mich

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Mathieu Kissa · il y a
Un régal ! Alors finalement, ce bas-monde, le paradis ou l'enfer, c'est pareil ? Un peu déprimant, non ? Le mieux c'est bien d'en rire...
·
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Rchulietta · il y a
Comme d habitude.. une excellent aventure !! Tres originale en plus et le 4 main marche de mieux en mieux !!
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jusyfa *** · il y a
Une sacrée aventure ! un texte porté par une plume de talent. +5*****
Si je ne l'ai pas encore fait, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt peut-être.
julien.

·
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Carine Lejeail · il y a
Une belle originalité, un texte qui fonctionne très bien ! Mes voix!
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

·
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michel jarrié · il y a
Gentiment déjanté. Je m'abonne mais, attention, si seulement Garfield n'est pas sur la liste !
·
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Eve Bolero · il y a
Bravo! Très original!
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Vivi-san · il y a
Top !! 😁
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Titelolo86 · il y a
Impossible de lâcher la lecture avant la fin ! J'adore !
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Patrick Pigeot · il y a
Quelle histoire !
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Pherton Casimir · il y a
Très bien écrit... Bravo! Toutes mes 5 voix. Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

·

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