Mortelle Prostate

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Certains diront thriller médical, d’autres polar chirurgical… « Mortelle Prostate » est un récit sombre et sordide, avec une écriture aussi

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A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne ... [+]

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Le camion s'approche, c'est une question de secondes. La masse énorme est sur lui. Le docteur Gravina ferme les yeux, lâche le frein et l'embrayage. Le téléphone sonne. Mais pourquoi ne l'a-t-il pas éteint ? La voiture cale dans un soubresaut, mangeant la ligne blanche du stop. La masse de quarante tonnes défile devant son capot en rugissant. Suicide loupé. Même pas foutu de se tuer. Il se dit que finalement cela vaut mieux, il se serait peut-être raté. Le téléphone sonne toujours, il décroche, énervé contre lui-même et contre cet engin qui a perturbé son destin.
— Ouais ?
— Léonardo ? C'est Escarbic... 
Gravina repose le smartphone. Zamorena a été trouvé mort en début d'après-midi. Suicide. L'anesthésiste de la Clinique des Mûriers s'est empoisonné au Nembutal. Des coups de klaxon le ramènent à la réalité. Il bloque le passage, derrière lui on s'agace. Il redémarre. Il n'ira pas au cabinet cet après-midi, il ira à la Clinique des Mûriers voir Escarbic, Deltrouillet et tous les autres.
Zamorena est mort. Inimaginable. Ils étaient quatre étudiants, partageant le même appartement, trente ans auparavant. Pablo Zamorena, anarchiste brillant, petit et maigre, rêvait de soigner les indigents et de sauver des vies ; il voulait être anesthésiste-réanimateur et y était parvenu. Son autre passion : forniquer ; il se shootait au Cialis pour tenir la distance. François Escarbic était le bourgeois du groupe ; grand et sportif, brillantissime également, passionné d'anatomie. Il se rêvait chirurgien, pour que sa vie ne soit plus qu'une longue séance de dissection, et pouvoir rouler en Ferrari ; il avait fini urologue. Escarbic était bien loin de la passion altruiste de Zamorena. Benoît Deltrouillet était pâlichon, concentré sur les préparations de laboratoire. Les organes ne l'intéressaient que s'ils étaient pathologiques. Une belle lame en verre farcie de cellules cancéreuses faisait tout son bonheur. Il était donc devenu anatomopathologiste. Et lui, Léonardo Gravina, il était de loin le moins doué. S'épuisant à assimiler des cours qui ressortaient de sa tête sitôt entrés, il était persuadé de n'avoir dû qu'à la chance ses laborieux succès aux examens, et aussi à l'aide constante et amicale de Zamorena. Il ne serait pas allé en deuxième année de médecine si le dernier du concours ne s'était pas fracturé les jambes et le bassin en sautant d'un pont pour fêter son passage. De premier des non admis, il était devenu le dernier des reçus. Suivant Pablo dans ses frasques, il avait longtemps cherché aussi, sans succès, à perdre son état de puceau. Une jeune bourgeoise évaporée, poursuivant de vagues études de lettres, et impressionnée par son état de futur médecin, l'imaginant sans doute un jour professeur, fut sa première conquête et devint son épouse.
Les trois premiers du groupe s'étaient retrouvés après de longues années, et exerçaient dans la même clinique. Léonardo Gravina était revenu dans le village de son enfance, devenu la fierté de sa mère et de sa grand-mère italienne, pour lesquelles il était devenu « il dottore ». Le vieux médecin en place lui avait transmis son cabinet, pas mécontent de la transaction. Et, persuadé de son incompétence, la peur au ventre, il avait repris la patientèle. La moitié du village l'admirait d'avoir réussi, l'autre le détestait pour la même raison. Lui-même se demandait combien de temps il réussirait à entretenir l'illusion. Gravina avait très vite trouvé une solution : affichant une bienveillance sans borne, il arrivait à capter la confiance de ses interlocuteurs. La Clinique des Mûriers était le vivier de spécialistes vers lesquels il orientait systématiquement les nombreux cas qui lui échappaient. Tout le monde lui en était reconnaissant, les patients se sentaient mieux dès le scanner prescrit, et la clinique prospérait. Ne faisant rien, il ne commettait pas d'erreurs, et avait acquis ainsi une bonne notoriété.
Léonardo Gravina et Pablo Zamorena étaient restés proches. Non seulement à cause de leur jeunesse dissolue, mais aussi d'une complicité inexplicable qui unissait le cancre et le surdoué.
Des années étaient passées, Gravina avait assisté au naufrage de son couple. Son épouse ne lui pardonnait pas d'être resté un médecin de campagne, pour sa belle-famille il n'aurait cessé d'être un minable que s'il avait accédé à des fonctions universitaires et avait cessé de voter à gauche. Il avait cumulé les heures de travail et les consultations pour satisfaire les goûts dispendieux de sa femme, et s'épuisait maintenant pour payer son divorce et régler la rente compensatoire qu'elle lui réclamait. Son fils aîné se prenait pour un artiste et se piquait de fréquenter les Beaux-Arts, ce qui lui coûtait tous les mois un joli chèque. Sa fille suivait les traces de sa mère et cherchait le bon garçon niais, mais financièrement à l'aise. Sa vie personnelle était donc un échec complet. En passant la porte de la Clinique des Mûriers, il se demandait pour la deux millième fois s'il était un médecin raté ou un raté devenu médecin. Il aurait vraiment dû aller embrasser le camion.
— Suicide ?
Escarbic hausse les épaules.
— Tu sais comment il était...
Il lui tend le résultat de l'anatomopathologie.
— Cancer de la prostate... Le PSA n'était pas très élevé, mais la biopsie a montré des tumeurs différenciées, très agressives... Tu connais les suites... 
Oui, Gravina les connaissait. Que le traitement soit chimique ou chirurgical, les conséquences étaient les mêmes. Zamorena avait toujours dit qu'il préfèrerait mourir s'il ne pouvait plus bander. Il ne voulait pas survivre à sa prostate. Pablo avait eu cette forme de courage de ne pas vouloir se connaître diminué.
La police finit d'emmener le corps, après avoir fait les constatations d'usage. On avait trouvé Pablo Zamorena dans son bureau, allongé sur sa table de consultation. Les ampoules des produits utilisés bien en évidence.
— Pas de lettre d'adieu ?
— Un mail, envoyé de son ordi professionnel. C'est ce qui nous a alertés, mais il avait programmé l'envoi. Nous sommes arrivés trop tard... La voix d'Escarbic était mal assurée, mais son regard ne traduisait pas d'émotion.
— Il a avalé du Pentobarbital ?
— Dans une tasse de café, d'après ce qu'on a pu voir. Oui, le produit n'est plus utilisé depuis des années, mais tu sais comment il était. Il en avait conservé un peu dans son bureau, d'un vieux stock. Il gardait toujours un tas de trucs, des seringues en verre du début de sa carrière, des vieux stéthoscopes réformés, des médocs périmés... De toute façon, tout est clair...

Oui, tout paraît clair. Indubitable. Zamorena n'avait rien laissé paraître. Pas tout à fait son style, il était plutôt du genre extraverti. Mais il ne pouvait pas éventer son projet. Gravina n'avait plus qu'à revenir chez lui. Demain, il passerait voir la femme de Pablo, si elle voulait bien de sa visite.
Retour à la maison vide. Une demi-omelette froide l'attend dans la poêle. Sur le répondeur : vingt-cinq messages. Les casse-pieds habituels qui veulent qu'il passe renouveler l'ordonnance de l'arrière-grand-mère « car il ne reste plus que trois jours de remèdes », ceux qui demandent pourquoi il n'est pas passé comme convenu, son ex-femme Isabelle qui lui reproche ses deux jours de retard pour payer la pension alimentaire « des enfants qui font des études », et qu'il doit rajouter mille euros pour le fils « qui doit faire un stage très important de peinture chinoise, ça-ne-m'étonne-pas-que-tu-n'y-aies-pas-pensé-car-tes-enfants-n'ont-jamais-compté-pour-toi ». Gravina regrette à nouveau de ne pas s'être jeté sous les roues du poids lourd quelques heures auparavant.
Une nuit agitée. Lever avant le soleil. Un demi-litre de café très fort et médiocre. Un coup d'œil sur sa boîte mail. Trois jours qu'il ne l'a pas consultée. Marre de tout ça. Cent vingt-huit messages. Des spams en grand nombre, qu'il n'efface même plus. Sa gorge se serre : un message de Zamorena. Il l'ouvre : deux lignes indiquant qu'il ne souhaite plus vivre plus longtemps, qu'il est heureux de les avoir tous connus... Pas détaillé, mais sans ambigüité. Le mail dont parlait Escarbic, envoyé à tout le monde. Quelques dizaines de messages avant, expédiés deux jours plus tôt, un autre : « Léo, il faut que je te voie. Rappelle-moi, c'est important ». Pas plus de détails. Gravina s'en veut. Quel imbécile ! S'il avait consulté ses mails, et répondu à Zamorena...
Une matinée de consultations. Médecine sans intérêt. Les patients sont plus bienveillants que lui. « Vous n'êtes pas bien, docteur ? Vous préférez qu'on repasse ? » Il se passerait bien d'eux, mais il a une pension alimentaire à payer. Il expédie. À coup de vingt-cinq euros, il aura ce soir de quoi payer le stage de son fils.
Un sandwich à midi. Trente coups de téléphone, le soir est là. Une nouvelle journée merdique. Il faut qu'il aille voir Flo, la compagne de Zamorena.
Elle a froid, ses cheveux sont en désordre et son visage n'est qu'un faciès de cire jaunâtre. On s'affaire autour d'elle. Quelques banalités.
Que dire ? Elle lâche :
— Pablo était préoccupé, depuis quelques mois... 
— Sa maladie ?
— Non, il trouvait qu'on opérait beaucoup, à la clinique, surtout Escarbic...
— Escarbic ?
Les deux hommes avaient depuis un moment des rapports tendus :
— Oui... Pablo se demandait s'il ne devait pas donner sa démission et chercher un autre établissement, voire revenir à l'hôpital... 
Là, Gravina retrouvait le Pablo Zamorena qu'il connaissait.
— Et sa santé ? 
Non, finalement, il n'était pas tellement gêné. Il avait consulté pour se rassurer. Non, il ne lui disait rien.
— Il avait préparé des documents, qu'il voulait te remettre... 
— Ah ?
Flo la lui tend. Une enveloppe bon marché, en papier Kraft brun.
— Je ne sais pas si cela a encore de l'importance, maintenant.

Gravina, à son bureau, tourne et retourne l'enveloppe. Rien n'est inscrit, juste son prénom. Il la déchire. Plusieurs feuillets. Des résultats d'examen, à l'en-tête du CHU de Toulouse. Pablo avait fait réaliser une autre biopsie là-bas, quelque temps après avoir reçu le résultat de la première effectuée à la Clinique des Mûriers par Escarbic et analysée par Deltrouillet. Zamorena n'avait rien, une simple hyperplasie de la prostate, un peu d'inflammation. Pas de cellules tumorales décelables sur les prélèvements. L'examen était postérieur à celui de la clinique. Pourquoi Zamorena avait-il consulté ses anciens collègues du CHU ? Pourquoi avait-il des doutes ? Personne ne paraissait troublé. Flo lui avait dit que Pablo souhaitait être incinéré, rien ne pouvait plus retarder la cérémonie. Il n'avait plus qu'à y assister, et faire comme si de rien n'était.
Tout le monde fut digne. La délégation de la Clinique des Mûriers était conséquente, en costume et cravate sombres. Le représentant du conseil de l'Ordre des Médecins avait l'air compassé qu'on attendait de lui. Escarbic loua le médecin exemplaire et dévoué, on évoqua sa jeunesse tumultueuse et sa passion anarchiste passée. Le cercueil se consuma au son des cuivres de Duke Ellington, de Louis Armstrong et quelques autres jazzmen.
Gravina avait une habitude qui contribuait grandement à sa popularité : celle de visiter ses patients hospitalisés. Plusieurs allaient entrer aux Mûriers. Bonne opportunité de croiser Escarbic.
— Tu ne viens pas souvent assister aux opérations de tes patients... 
Jamais, veut-il dire.
— Cela ne te dirait pas ? Rendez-vous au bloc à sept heures, vendredi en huit ? 
— Pourquoi pas ?
— Tu seras sur la liste des intervenants... 
Argument pécuniaire, bien dans le style d'Escarbic. Gravina assistera à l'opération les bras croisés et recevra ensuite des honoraires d'assistant. C'est la sécu qui paie, après tout.
Le docteur Gravina retrouve le cours de ses journées remplies de vacuité intellectuelle. Ne pas oublier de mettre en route la machine à laver, passer au drive chercher ses courses, faire le chèque de la femme de ménage, ramasser les miettes de pain et les jeter aux oiseaux. Isabelle a emporté le chat, il n'a plus à penser aux boîtes ni à nettoyer la litière.
Et consulter en rafale pour se dire qu'au 25 du mois, sauf imprévu, il commencera à gagner pour lui. Il n'aurait jamais cru qu'il serait un jour engagé dans ce genre de course à l'argent. Finalement, l'invitation d'Escarbic tombe bien.
Être à l'heure au bloc. S'habiller, se chausser, mettre un calot, des gants et un masque. Attendre. On note sa présence sur la feuille. Escarbic est à l'aise, prolixe, il explique tous ses gestes, invite Gravina à regarder de plus près. Léo est revenu au temps de son internat, il s'instruit. Il révise l'anatomie du système urinaire. Escarbic a bien programmé les interventions : ce matin, ce sont uniquement des patients de Gravina qui défilent, un poussant l'autre. Le virtuose du scalpel joue sa partition.
Gravina est saturé, mais Escarbic sourit toujours. Il tapote sur sa calculette en dictant les comptes-rendus opératoires.
— On va porter les prélèvements à Deltrouillet...
Deltrouillet ne laisse à personne le soin de préparer les lames. Ses collaborateurs le savent. Il montre avec plaisir son savoir-faire à Gravina.
Deltrouillet est très en confiance. Gravina l'interroge :
— Tu cultives toujours les cellules humaines ? 
Le biologiste est ravi de lui montrer son incubateur :
— Il y a des souches qui survivent depuis des années. 
Il suffit de le laisser parler :
— J'arrive à faire se reproduire des cellules cancéreuses. Quand je trouve des explants intéressants, je peux les conserver. Les étudiants peuvent s'entraîner à préparer les lames, puis les observer sans risque de détruire un véritable prélèvement...
Pédagogie ? Cela y ressemble tellement.
— Ne touche pas à l'incubateur !
Oui, tout doit rester parfaitement stérile. Léonardo Gravina imagine les efforts continuels du biologiste dont les yeux se révulsent. Se pourrait-il qu'une lame de cellules cultivées ait pris accidentellement la place de la véritable biopsie de Zamorena ? Accidentellement ?
— J'ai été ravi de ta visite. N'hésite pas à revenir... Escarbic t'a bien inscrit sur la feuille de bloc ?
Cultiver des cellules cancéreuses, préparer indéfiniment des lames d'examen avec le produit obtenu. Pour des étudiants ou... quoi d'autre ? Zamorena se doutait-il de quelque chose ? Non, il ne doutait plus. Il était certain. C'était pour cela qu'il avait avalé son café au Nembutal. L'avait-il avalé seul ? Que s'était-il passé, à l'heure du repas, dans le bureau de l'anesthésiste ? Pablo Zamorena avait certainement demandé des explications. Il buvait continuellement du café très sucré, sa cafetière chauffait continuellement. Facile de mettre une dose de Pentobarbital dans l'eau. Facile pour le grand Escarbic, sans doute avec l'aide de Deltrouillet, de maîtriser le petit Zamorena, quand il chancelait, et lui verser une dose dans la bouche. L'effet est très rapide. Dès qu'il a commencé à perdre connaissance, ils l'ont maintenu sur la table de consultation sans lui faire d'ecchymoses, le temps qu'il s'endorme puis que le cœur et la respiration s'arrêtent. Après, tout n'était que mise en scène. Zamorena ne fermait jamais rien à clef, il n'avait même pas de code sur son ordinateur. Anarchiste jusqu'au bout.
Plusieurs semaines s'écoulent. Léonardo retrouve ses tracas. Entre solitude et repas bâclés, il rêve de pare-chocs de camion. Il retourne à la clinique, pour assister aux opérations d'Escarbic ou d'autres chirurgiens, mais jamais sans être rémunéré. Cette nouvelle activité renforce sa notoriété. « On m'achète. La corruption a décidément du bon, pour celui qui en profite. Quoi qu'on en dise ».
Le téléphone sonne. C'est Isabelle... Sa voix a la douce intonation de ceux qui espèrent un service anormal ou immoral :
— Léo, j'ai un souci avec Patrick... 
La voilà qui lui parle de son amant... Elle a bien choisi : l'agent immobilier à qui elle a confié la vente de leur maison. Assez sympathique, par ailleurs.
— Patrick a du mal à uriner, tu ne verrais pas à qui il pourrait s'adresser ? Tu es toujours ami avec Escarbic ? 
Gravina comprend qu'Isabelle veut l'utiliser.
— Tu comprends, nous avons décidé de nous marier dans six mois... Il faut que tout aille bien.
Léonardo Gravina consultera donc l'homme qui couche avec son ex-épouse. Il se demande jusqu'où il va encore s'abaisser.
Patrick est effectivement un homme bien élevé. Un peu replet, plus jeune qu'Isabelle, mais celle-ci ne fait pas son âge. Elle a assez dépensé d'argent pour prendre soin d'elle et ne pas s'épuiser dans des tâches domestiques. Un visage doux, que démentent des lèvres minces. On sent l'homme qu'il ne faut pas chercher à tromper, l'individu rancunier. Gravina constate bien une prostate un peu grosse, mais rien qui lui semble alarmant. Le PSA est un peu élevé. Il prend un air soucieux et garde le silence quelques minutes.
— Vous avez l'air inquiet... 
Gravina bouge la tête négativement. Il lui répond qu'il souhaiterait qu'il consulte un spécialiste :
— Vous connaissez le docteur Escarbic, à la Clinique des Mûriers ? C'est un des meilleurs. Je peux l'appeler pour lui demander un rendez-vous... 
Patrick est satisfait. Son cas est pris en considération, on le sent rassuré.
Escarbic s'amuse en entendant Gravina :
— Au fait, ce n'est pas l'amant de ta femme ? Ne t'inquiète pas...
— Benoît fera l'anapath ?
— Bien évidemment...
Pas de quoi s'inquiéter. La biopsie trouve des cellules cancéreuses. Vu la nature et l'évolutivité des tumeurs, Escarbic propose une prostatectomie d'urgence. Patrick est sonné par l'annonce. Gravina lui suggère une deuxième biopsie par un laboratoire extérieur, « à tout hasard, vous comprenez ».
— Mais l'intervention est urgente... 
L'amant de son ex-femme est sous l'emprise d'Escarbic. Gravina s'en doutait. Il ne veut rien changer à ce qui a été programmé. Gravina l'avait prévu.
— Je préfèrerais attendre le résultat de la deuxième biopsie... 
Mais Patrick a peur, il ne retardera pas l'intervention, cependant il consent à un deuxième prélèvement, qui a lieu au CHU l'avant-veille de l'opération :
— Si ça peut aider à la suite du traitement...
Escarbic prend deux minutes pour appeler Gravina après l'intervention :
— Ça y est, j'ai fait ce qu'il fallait...
Patrick n'est pas remis de son intervention que Gravina, l'air désolé, lui annonce que l'intervention était peut-être prématurée. Que les résultats du laboratoire du CHU ne confirment pas ceux de la Clinique des Mûriers. Les lèvres de celui-ci s'amincissent encore à cette annonce.
— Vous pouvez demander une expertise, qui déterminera si l'opération était bien indiquée...
Il lui détaille les moyens de faire valoir l'erreur médicale, si ce n'est qu'une erreur.
— On peut contrôler des lames, vérifier s'il n'y a pas eu interversion de résultat... Je me demande si vous êtes vraiment le seul dans votre cas...
— Ne vous inquiétez pas, docteur, j'ai un ami avocat, un très bon avocat...
Patrick repart après lui avoir serré longuement la main :
— Vous êtes bien, docteur, vous ne couvrez pas vos collègues incompétents. Je vous tiendrai au courant.
Le dernier patient dans la salle d'attente est un homme en costume cravate.
— Docteur Gravina ?
Non, ce n'est pas un patient.
— Je dois vous remettre ceci...
Une sommation interpellative. Isabelle le met en demeure de payer la pension alimentaire, il a une semaine de retard... Cela se voit qu'elle n'a plus besoin de lui. Il sort son chéquier, griffonne le montant réclamé plus les honoraires de l'huissier, il ne sait même pas s'il a assez d'argent sur son compte, et il s'en moque complètement.
Il part sans fermer la porte du cabinet. Il roule toutes fenêtres ouvertes. À cent mètres, la barrière du passage à niveau se referme.
— Ce ne sera pas un camion alors... Voyons ce que ça donnera avec un train.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Un récit soigneux et captivant...
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Éric Comines · il y a
Très réussi. On ne peut s’empêcher de lire. Joli billard à plusieurs bandes vers la fin
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Alexandre Sonntag · il y a
Excellente histoire, récit noir à souhait. J'en reste coi.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Belle intensité qui se termine sur un doute ! j'ai aimé
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Ben ! Finalement, Gravina n’est peut être pas mort? Mijotez bien votre suite!
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Marie Claude Lisée · il y a
Récit captivant! Les docteurs ont des personnalités bien campées. On se prend au jeu de comprendre l’arnaque. Et la chute… Bravo!
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suzanne cardin · il y a
Texte intense avec une fin abrupte, brève, triste et réussie!
Bravo!

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je prends enfin le temps de lire ce texte au titre peu engageant et à la dureté froide. Un texte riche, rempli de vie et de mort. Bravo !
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Alice Merveille · il y a
Je découvre ce texte glaçant, aux phrases "scalpel"... mon soutien et bonne finale !

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