Mort par caprice

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Mon roman "L'héritage du docteur Moreau", uchronie steampunk, est sorti en novembre 2018 chez Nestiveqnen. L'univers s'est enrichi d'un recueil de 10 nouvelles : "L'envol de Moby Dick et autres  [+]

Image de Automne 2014
Avec son air de suaire en prêt-à-porter, le pianiste semblait avoir été momifié au milieu d’une sonate par une famine foudroyante. Ses mains étaient tétanisées dans un ultime mouvement et son regard en creux s’égarait sur les portées désertes d’une double-page livide. Le capitaine Éric Cantovella ôta le livret du pupitre posé sur le piano, le feuilleta puis l’examina dubitativement.
— Tu as vu, Bart ? Il y a un bémol dans cette partition. Les notes ont pris la clé des champs. Pourtant je ne crois pas que notre pianiste désaccordé jouait un concerto en silence majeur.
— Que jouait-il alors ?
— Je ne sais pas. Mais on pourrait publier un avis de recherche pour toccata en fugue.
Un toussotement tenta d’attirer leur attention. Le lieutenant Barthélémy Bazoche, qui grâce à la musculation était passé de mont vosgien à massif chartreux, et son supérieur, brun plus émacié à l’œil espiègle, se tournèrent vers un jeune officier recroquevillé derrière son embarras.
— Je n’ai pas bien compris qui vous êtes.
— Commissariat du vingt-et-unième arrondissement, lâcha Cantovella.
— Mais ça n’existe pas.
Le capitaine marqua une pause, sourit et tendit le bras vers le défunt.
— Vous m’avez bien dit qu’il était vivant hier soir.
— C’est ce qu’affirme le témoin.
— Croyez-vous que ce soit normal qu’il ait froissé sa tronche de parchemin en une seule nuit ?
— Euh. Non.
— C’est ça notre arrondissement. Alors, à moins que, vu comme il est pétrifié, vous vouliez déclencher une alerte Méduse, vous pouvez disposer.
Poisson ébahi dans le bocal de sa stupéfaction, le jeune homme s’abstint de tout commentaire et jugea préférable le repli stratégique.
— Tu as été dur avec lui, Éric.
— Je sais, mais moins on a de fous moins on a de soucis.
Bazoche considéra la victime.
— Qu’est ce que tu en penses ?
— Que l’abus de musique nuit gravement à la santé.
— Sérieusement, Éric.
Le capitaine promena ses pensées dans le mobilier propret du studio que n’aurait pas dénigré une publicité suédoise. L’ensemble était ordonné et le canapé en pleine forme. La pièce n’avait pas eu le temps de retourner sous la poussière mais l’atmosphère était exagérément fraîche. Il frissonna.
— Un clavier mal tempéré peut s’avérer mortel. – Le lieutenant leva les yeux au ciel. – Je crois que la scène de crime se cantonne à ce mort assis au piano debout.
— De crime ?
— Sa guenille de peau décharnée n’a rien de naturel.
— Et avec quelle arme ?
— Eh bien, on verra ce que dira notre légiste préféré mais – Il posa le livret sur le pupitre. – cette mélodie atone me paraît suspecte. Peut-être est-il victime d’un rituel.
— Pardon ?
— T’inquiète. Une allusion au clip de Tarja Turunen où une partoche perd ses notes. Ce n’est toutefois pas suffisant pour la convoquer.
— Connais pas. Mais comme tu as des goûts bizarres... Tu pourrais faire une pause, non ?
— C’est ma pandiculation intellectuelle.
— Pandicu... Quoi ?
— Étirement généralisé.
— Ah...
— Bon. Je crois que nous avons fini notre prélude ici.
— D’accord, entérina Bazoche avec un rictus blasé. On a vu ce qu’il y avait à voir.
— Pour la suite, passons à ce témoin.
— Où est-il ?
— Si j’ai bien compris, dans l’appartement d’en face.
Sur le palier, un policier en civil les accueillit d’un sourire.
— Salut Mulder, salut Scully.
— Je ne veux pas savoir qui est Scully, maugréa Bazoche.
— Salut Antoine. Tu fais le planton maintenant ?
— Eh oui. Y a pas de renfort.
— Font chier. Pas de nouvelle de ta mut’ à Saint-Denis ?
— Non.
Le capitaine désigna une porte entre-ouverte.
— Qui est avec le témoin ?
— C’est Anne qui la console.
— La ?
— Oui. Une poulette bien déboussolée.
— Hum. J’ai du mal à imaginer que notre geek italo-viet shootée au manga et à la danse bretonne soit capable de lui rendre le nord.
— Va savoir, fit Bazoche.
— Les technicos ont déjà fait une séance photo, dit Antoine, mais ils vous attendaient avant de faire le ramassage. Anne était dispo. Je poireaute aussi à cause d’Alphonse qui doit reluquer le macchabée et l’embarquer. Il est à la bourre, comme d’hab’.
— Merci Toin’. C’est pas qu’on s’ennuie...
— Pas de blème. Je vous fais pas la bise.
Le duo s’engagea dans le couloir. Le colosse demanda à voix basse :
— Antoine veut aller dans le neuf cube ?
— Mais non Bart. C’est à La Réunion qu’il veut aller.
— Mais il est chinois !
— Tu n’as jamais fait gaffe à son accent créole ?
— Pas vraiment.
Dans l’autre appartement, ils trouvèrent leur collègue, fausse anorexique perdue dans un pull en crochet qui aurait fait un tabac – ou autre plante – à Woodstock. Elle parlait doucement à une jeune femme dont les yeux d’ambre rougis de larmes n’avaient rien de solaire et dont les longs cheveux châtain mourraient en bataille sur la voûte chagrinée de ses épaules.
— Bonjour Mesdemoiselles, dit Éric en laissant le temps de réaliser leur présence. Capitaine Cantovella et lieutenant Bazoche.
Le témoin tenta de se donner une contenance moins défaite mais son « bonjour » faillit se perdre dans un murmure inaudible. Cantovella se tourna vers la technicienne qui lui sourit tristement :
— Quelque chose de particulier à me dire, Anne ?
— Non Éric, je ne faisais que de la présence.
— La scène est toute à toi, tu peux y aller. Merci pour...
Le capitaine finit sa phrase d’un mouvement des yeux. Anne opina discrètement, se tourna vers la jeune femme sur les mains de laquelle elle déposa sa compassion du bout des doigts.
— Vous verrez, il est très gentil, barbant parfois, mais gentil.
Le visage de Bazoche s’éclaira d’un bref amusement. Elle se leva et se dirigea vers la sortie. Quand elle passa devant les deux hommes, Cantovella lui demanda à voix basse :
— Où est Luc ?
— Au fourgon, pour changer la carte SD de l’appareil photo. On a encore oublié de la vider. On cliche toujours les PAC avant de les prendre.
— Les PAC ? S’étonna Bazoche dans un souffle.
— Les pièces à convictions.
— Vous changez tout le temps de jargon !
— C’est pour ça qu’on l’appelle Pacman, chuchota le capitaine. – Anne échappa un petit « ah » rauque en secouant vaguement la tête. – Pendant que j’y pense, embarque la partition vierge, pour empreintes. Et, s’il te plaît, pourras-tu faire une recherche sur des cas similaires ?
Elle fouilla dans la besace mollement pendue à son épaule et en extirpa une tablette.
— Tu sais t’en servir ? C’est une 4G.
— Merci. Je la garde en otage. – Il la rangea dans une poche de sa veste en cuir. – Mais peux-tu...
— OK, je te ferai ça.
Ils échangèrent de brefs clins d’œil puis elle quitta l’appartement. Éric s’installa dans le siège en face de la jeune femme, elle-même assise sur un tabouret, devant un piano numérique. Par contre, Barthélémy eut pitié de la frêle chaise qui restait disponible et préféra rester debout pour éviter le massacre. Le capitaine désigna l’instrument.
— Vous aussi, vous jouez du piano ?
— Oui, souffla-t-elle en baissant les yeux.
— Mademoiselle, euh...
Cantovella suspendit sa phrase à ses mains ouvertes vers elle.
— Dobeneck. Hélène Dobeneck.
— Vous avez trouvé le corps ce matin, c’est ça ?
— Il faisait encore nuit. Je rentrais d’une soirée baby-sitting.
— Et vous êtes allée voir Monsieur Payen à la fraîche ?
— Oh non. Mais la porte de Nicolas était ouverte.
— Vous vous connaissiez ?
Le visage de la jeune femme devint un accent circonflexe très pâle. Le capitaine emplit son regard d’un flot de sympathie.
— Vous étiez plus que de simples connaissances.
Elle serra fort ses paupières pour contenir une explosion de larmes et se contenta d’acquiescer d’un bref hochement de tête.
— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Vers vingt heures hier soir, quand je partais pour mon baby-sitting.
— Savez-vous s’il attendait quelqu’un ?
— Personne. Il comptait faire une soirée piano.
— Les voisins ne râlent pas ? Intervint Bazoche.
— Non. À partir de vingt-deux heures, il devait venir chez moi. Il a la clé. Mon piano numérique a des écouteurs et ne dérange personne.
— Donc, reprit Cantovella un peu pour lui-même, on peut supposer que ça ce serait passé dans une tranche de deux heures. Qui aurait pu venir ? Ami, famille, relation ?
— Je sais pas.
— C’est de la serrure facile à crocheter, observa Bazoche.
— Certes. Avez-vous une idée du morceau qu’il jouait ?
L’étonnement écarquilla les yeux de la jeune femme.
— Ma question peut vous paraître bizarre mais le moindre détail a son importance.
— Le Caprice n°25.
— Caprice n°25, reprit Cantovella trouvant que ça sonnait plutôt parfum, qu’est-ce ? Je ne suis ni musicien ni musicologue.
— Une étude de Paganini.
— Ce n’est pas dans mes cordes mais, si je me souviens bien, Paganini, c’est du violon pas du piano.
— Oui, ce caprice, comme tous les caprices de Paganini, est une étude très technique pour violon.
Elle marqua une pause. Cantovella accéléra le tempo de son silence d’un haussement de sourcil. Elle continua sur un trémolo :
— C’est Liszt qui l’a transcrit dans sa septième étude d’après Paganini.
— Merci. Ce caprice est-il spécial ?
— Oui, en théorie il n’existe pas.
— En théorie ?
— Euh... Il n’y a que vingt-quatre caprices et Liszt n’a fait que six études d’après Paganini. Enfin, c’est ce qu’on croyait.
— On croyait ? Et vous ne croyez pas qu’il s’agit d’un faux ?
— Peut-être, mais Nicolas, qui fait... – Le trille d’un sanglot étranglé comme un fa dièse modula le couplet. – faisait des études de musicologie, était persuadé que c’était un vrai.
Les pensées de Cantovella s’emballèrent en cantate : « Nous voilà bien. La musique a eu une portée et a accouché de l’ultime caprice que nous a fait un Paganini de mauvaise composition. Voici un suspect que je ne me vois pas coller au violon et encore moins soumettre à une audition. On traitait Paganini de diable, il me semble. À voir. » Puis l’évidence entonna son refrain dans la bouche de Bazoche :
— D’où sort-il, ce caprice ? D’Internet ?
— Non. On nous – Dobeneck indiqua la partition juchée sur son propre pupitre. – en a donné un exemplaire chacun.
— Il faut qu’Anne ou Luc le prennent, hein Éric ?
L’intéressé plissa les yeux pour chercher l’harmonie avec la rhapsodie de son intuition : « Ça me fait penser à une forme de vampirisme. Le sang est la métaphore de la vie. Paganini, si c'est lui, sortirait-il d'Underworld ? Et, si c'est le cas, où était le vampire hier soir ? J’espère que je ne vais pas devoir jouer les Van Helsing. » L’inspiration partit allegro :
— Non Bart. On a déjà l’autre.
— Mais...
— Je t’expliquerai.
Le lieutenant faillit glousser mais se tut. Il connaissait la chanson : Canto roi de l’impro, mais Harpagon des explications. Les yeux de la jeune femme passèrent de l’un à l’autre comme si elle se demandait à quoi rimait cette opérette. Le capitaine revint à elle :
— Je vais synthétiser mes questions, Mademoiselle. Qui, quand, où ?
— Hier vers dix-huit heures, au Boucanier, un bistrot avec un piano.
— Je l’ai fréquenté, il y a longtemps.
— On peut jouer là-bas. Si ça plait, on gagne une boisson. Avec Nicolas, on a fait un quatre mains. On a gagné nos bières. On bavardait quand un monsieur d’un certain âge nous a complimentés. Il nous a parlé du Caprice n°25 qu’il avait découvert et nous a dit qu’il avait envie de le partager. Il nous a donné deux livrets. On l’a remercié et il est parti tout de suite.
— Vous acceptez un cadeau d’un inconnu.
— Un cadeau de ce genre... Ça n’avait rien de louche. Et puis, pour des musiciens...
— Je suppose que vous ne le connaissiez pas.
— Non.
— Avez-vous son nom ?
— On n’a même pas pensé à demander. Il est parti si vite.
— Pourriez-vous le décrire ?
— Pas très grand, brun, les cheveux longs bouclés, de gros favoris...
— Note plutôt rétro. On vous convoquera pour un portrait robot.
— Pardonnez-moi, mais je ne vois pas le rapport avec le décès de... de Nicolas.
— Il n’y en a peut-être pas. En début d’enquête, on ratisse large. – Une petite cloche tinta dans son esprit. – Attendez. – Il sortit la tablette, l’alluma, fit une rapide recherche puis exhiba un portrait de Paganini. – Est-ce qu’il lui ressemblait ?
— Un peu. – Sa moue se perdit dans une tonalité amère. – Mais, non, ce n’est pas lui. Et, de toute façon, ça ne peut pas être lui.
— Même pas un air de famille ?
— Si.
Elle haussa les épaules. Cantovella l’ignora, ses yeux s’attardèrent pour le mouvement final de la biographie de Paganini : « Son enterrement dans un cimetière a été refusé pas l'évêque de Nice. Son corps a été embaumé et exposé mais on y a vu une incarnation maligne. Sa dépouille a beaucoup voyagé. Le pape Pie IX a reconnu qu’il n'était pas le diable et ses restes ont été inhumés à Parme. On a eu des doutes quant à l’authenticité du cadavre... » Le capitaine perçut l’agacement qui fleurissait sur la patience de la jeune femme :
— Pardonnez-moi. Que pourriez-vous dire de plus au sujet cet homme ?
— Eh bien, il avait l’air rétro, comme vous disiez, et il avait un accent.
— Italien ?
Dobeneck contint un sourire derrière son affliction.
— Vous ne croyez tout de même pas qu’il s’agit de...
— Ce brave Niccolo ? Non.
Le silence s’installa comme une croche sur une ligne. Cantovella avait épuisé son sac à questions et Bazoche ne remettait pas le son. Il se leva.
— Notre collègue a-t-elle pris votre numéro de téléphone ?
— Oui.
— Alors, nous allons vous laisser. Si vous avez besoin, si quelque chose vous revient... – Il lui tendit une carte qu’elle posa distraitement sur le piano. – Vous serez convoquée pour le portrait-robot ou éventuellement des questions complémentaires. Reposez-vous.
Elle ouvrit de grands yeux d’un doré mi-fatigué mi-chagrin mais, avant qu’elle se levât, il effaça sa tentation d’un revers de main apaisant.
— Ne bougez pas, Mademoiselle, nous connaissons le chemin et nous claquerons la porte.
Sur le palier, les deux compères ne trouvèrent personne et les scellés déguisaient la porte fermée sur le drame.
— La vache ! Ils ont fait vite, s’exclama Bazoche. Alphonse aurait déjà emporté le corps ?
— Il n’a pas pu résister à une momie sur le retour.
— Que fait-on ?
— Il faut enquêter sur ce trouble marché d’opus. Tu te dégourdiras les doigts sur le clavier.
— Mais Anne va s’en occuper.
— Non. Elle fera ses gammes sur les cas similaires. Toi, tu renifleras les Caprice n°25 dont les effluves se seraient répandus, entre autre, sur le web.
— D’ac’. Et toi ?
— Moi, je vais voir dans quel spectre émet notre généreux donateur anonyme. Et, si un fantôme opéra, je veux être aux premières loges à l’ouverture de son prochain acte.
Le lieutenant resta pantois comme un castor au barrage perdu.
— Bref. Je planque ici ce soir. J’aurai mon ordi portable. Donc, la consigne est, pour tout le monde, rapport par mail avant vingt heures. Passe le mot. – Il tendit la tablette au lieutenant. – Et rends ça à Anne, s’il te plaît.
— Noté. Besoin d’aide ?
— Non. J’appellerai si nécessaire.
— Tu sais que le commissaire n’aime pas le solo.
— Je suis soliste dans l’âme. Et un orchestre de chambre est inutile pour une planque en studio.
— D’accord, d’accord.

* * *

À dix-neuf heures, Cantovella s’attarda à l’étage, tendit l’oreille mais, apparemment, la belle Hélène pleurait son Paris sans musique consolatrice. Il dégrafa les scellés et pris possession de l’appartement de Payen.
Une fois à l’intérieur, il posa sur la table deux boîtes de mini-wraps, une bouteille de limonade artisanale au citron et une autre d’eau. Les barres de céréales restèrent au fond de son sac « shopping » réutilisable. Il sortit de son cartable un ordinateur qui, en veille, démarra dès l’ouverture. Il activa son modem 4G, attendit la connexion et se lança à l’assaut de sa messagerie, cliquant entre deux bouchées.
Bart : « Que dalle. Je suis sûr que tu sais déjà tout sur les histoires de violon du diable et autres bizarreries autour de Paganini. Liszt a fini, lui, dans les ordres. Rien sur n°25 et rien sur l’étude n°7 (j’ai cherché au cas où). Bonne soirée. BB »
Anne : « Pas de cas récent. Un cas qui ressemble à s’y méprendre, il y a trente ans. Rectification, potentiellement deux cas. Si c’est un cycle de trente ans, pour soixante et plus, on passera en mode archéologie documentaire. Recherches complémentaires infructueuses. Empreintes de la victime, de la voisine, plusieurs autres inconnues mais toutes plus ou moins recouvertes par celles des amoureux. Sur le livret, il y avait uniquement les empreintes du défunt. Bilan : aucune trace récente d’une tierce personne. Luc n’a rien à ajouter pour l’instant. Pas de PJ, les analyses sont en cours. @+ »
Alphonse : « Dans l’état, il n’a pas été déterminé si la perte des fluides corporels est post-mortem ou a entraîné la mort. Cause de la mort inconnue. À plus. »
— Cause de la mort inconnue, marmona Cantovella. C’est un air de déjà-entendu, Alphonse. – Il but une rasade de limonade. – Espérons que mon supposé vampire ne se fasse pas de mauvais sang et rapplique comme prévu. – Il se cala sur au fond de la chaise qui craqua. – Aïe, je vais avoir des frais de dossier.
Il migra sur le canapé avec son équipement de siège. Il sourit de la situation. Personne n’aurait compris sa stratégie échafaudée sur une hypothèse dont les fondations s’appuyaient sur un postulat que d’aucuns qualifieraient de fantaisiste. Une association d’idées, l’expérience du bizarre, voire du fou. Deux partitions identiques au départ. D’un côté, un livret et un pianiste tous deux essorés. De l’autre, une ponction inachevée ou temporairement suspendue. Il était inquiet cependant. Il n’aimait pas le rôle d’appât attribué par la mise en scène à la voisine d’à côté. Mais il n’était pas persuadé que lui confisquer sa partition aurait empêché le concert. Et il n’aurait pas pu justifier une mise sous protection. Il attendit donc, les sens aux aguets.
Vingt-et-une heures. Sa montre grimaçait les chiffres tel un reproche. Aucun piano ne cuisinait de musique. La mécanique de l’ascenseur était la seule ponctuation sonore. Pourtant un malaise insinua sa litanie dans son esprit. D’un seul coup, la révélation frappa des cymbales.
— Putain de merde ! Elle joue avec un casque !
Il bondit. Il surgit sur le palier. La porte en face était entre-ouverte. Il sortit son arme et s’engouffra dans la brèche. À son irruption, un homme, debout, tenta une esquive genre Madison. Cantovella l’expédia dans l’inconscience d’une crosse rageuse. Comme il l’avait pressenti, Dobeneck jouait casquée. Ses doigts giguaient en une folle danse macabre sur les touches. Il l’attrapa par l’épaule et l’arracha de ce sinistre ballet. Il scruta son visage hâve comme un requiem. Le rideau était déjà tombé sur son regard. Ses doigts tressautaient dans l’ultime entrechat d’un sacre de l’hiver. Ses joues blêmes se fripaient en linceul. Elle semblait si maigre, exsangue. Elle s’affaissa. Le capitaine la retint avec peine puis, délicatement, l’allongea sur le sol en position latérale.
Il considéra la partition. Les notes étaient encore là. Il ferma les yeux. Le final n’avait pas été donné. Il observa la jeune femme. Une subtile respiration l’animait encore. L’urgence tonitruait. Il soupira pour chasser la cacophonie de ses idées. Il fixa l’homme assommé qui commençait à se décrocher des limbes. Il ressemblait effectivement au buste de Paganini mais on ne pouvait parler de gémellité. Celui-ci se redressa et palpa son crâne en grimaçant. Il eut un brusque recul quand l’officier lui mit le canon sous le nez.
— Si on commençait par les présentations d’usage.
Bien qu’à terre, l’homme le toisa avec un dédain de vieille famille et sa voix résonna plus ténor méprisant que stentor chaleureux.
— Inspecteur, auriez-vous l’obligeance d’écarter votre arme pour que je puisse me lever ?
— Capitaine ! Capitaine Fracasse. Pour vous servir Monseigneur. Vous pouvez vous lever ! – Cantovella indiqua le tabouret devant le piano avec son revolver. – Et posez votre noble cul céans. Maintenant, déclinez votre identité avant que j’incline à votre déclin.
L’interpellé, assis en conjecture, jaugea le policier mais il ne devait pas être le roi des aunes car il ne put prendre la mesure de celui-ci. Il se perdit en valse-hésitation deux ou trois temps avant de marquer le pas.
— Achille Pagano. Et vous ne vous appelez certainement pas Fracasse.
— Pas Paganini ? J’ai lu que son fils se prénommait...
— Achille, en effet. Mais, non, pas Paganini.
D’un mouvement de la main, l’enquêteur montra la partition.
— C’est vous qui lui avez donné ce Caprice n°25 ?
La chanson sans geste fit un long entracte tendu entre les deux regards. Pagano épousseta négligemment sa manche comme pour chasser une fausse note.
— Je vois qu’il serait vain de nier.
— Vous admettez donc être, en quelque sorte, le chef d’orchestre.
— En effet. Mais en quoi cela vous sera-t-il utile ? Vous êtes de la police, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et que pourriez-vous produire comme preuve qui mènerait un juge d’instruction à m’inculper ?
— Aucune. Il est vrai que vous tuez par caprice interposé.
— Vous voyez. Vous êtes devant des choses qui vous dépassent.
— Je ne suis pas très grand.
— Cynique ? Il est trop tard pour cette demoiselle. Vous devriez partir.
— Elle respire encore.
— Pour l’instant. Alors, que faites-vous ici ? Compteriez-vous sur mes aveux ou bien sur le témoignage de cette jeune personne ?
— Non. Et je dois vous confesser qu’il n’y a aucune instruction en cours ni même prévue.
— Que voulez-vous dire ?
— Que je ne suis pas de la police judiciaire.
L’homme, interloqué, se redressa mais, avant qu’il ne réagît, Cantovella posa le canon sur son front et fit bruyamment cliqueter le percuteur.
— À problème particulier, solution particulière. – Pagano ouvrit la bouche mais l’officier bloqua la chansonnette d’un index majeur. – Silence ! La demoiselle glisse vers la marche funèbre. Comme tout Achille, vous avez sûrement un talon caché. Savez-vous que le téléchargement pirate est illégal ? Non. Taisez-vous ! Vous avez transféré en vous ses points de vie, c’est ça ? – L’homme frémit comme pris sur le fait. – Oui... C’est ça ! Il faut donc faire une restauration. Tournez-vous ! Vous allez me jouer ce morceau.
— Vous ne savez pas ce que vous faites, plaida un Pagano plaintif.
— Épargnez-moi le récital. C’est classique chez moi, comme je suis romantique, j’aime les contrepoints baroques. Donc...
Cantovella se pencha sur la jeune femme et lui enleva le casque audio dont il arracha la prise jack du piano avant de le placer sur sa propre tête.
— Je crois qu’il est préférable que je sois momentanément sourd comme Beethoven. Lui au moins était protégé d’une musique piégée de l’intérieur.
— C’est inutile, grinça l’homme.
— Je suppose mais je préfère parier sur les meilleurs résultats d’un bain musical et prendre ma bouée.
Redressé, il appuya son arme sur la nuque du concertiste en devenir qui ne put la garder raide mais qui, néanmoins, tenta un dernier pizzicato :
— Vous n’imaginez pas les conséquences. Vraiment pas.
— C’est exact. Pas la peine de dégainer votre rengaine. Vous avez effectué un téléchargement et demi, peut-être d’autres auparavant. J’ignore ce que l’hymne à la joie retrouvée de miss Hélène va vous faire. Mais elle vivra, j’en suis convaincu, ou presque.
La résignation affaissa la superbe de Pagano. Toutefois, une pointe d’ironie perla dans le ton d’un sourire désabusé.
— Soit. Cela fait peut-être trop longtemps.
La tension du capitaine monta d’une octave et c’est sans nuance qu’il se fit mordant :
— Attention ! Ce n’est pas du métal symphonique en la mineur que vous allez détourner.
— Ne craignez rien, je jouerai cette pièce.
— J’espère bien. De toute façon, je le saurai.
Cantovella se boucha les oreilles avec les écouteurs tout en pensant que la queue ne fait pas le piano et en se disant qu’il aurait peut-être du se préoccuper des voisins.
— Jouez !
Et Pagano joua...

* * *

Le lendemain, après être passé par la morgue, domicile transitoire de Pagano, Cantovella se rendit à l’hôpital où Hélène Dobeneck avait été mise en observation. Il frappa à la porte de sa chambre. Il n’y eut pas de réponse. Sans tergiverser, il entra. Concentrée au point de ne même pas le remarquer, rayonnante, la jeune femme écrivait sur un cahier.
— Bonjour Mademoiselle.
Elle tourna lentement la tête, le reconnut et lui sourit.
— Bonjour Capitaine.
L’officier nota son regard serein. Tristesse, chagrin, douleur, tout cela semblait effacé. Aurait-elle oublié la disparition de son cher voisin ?
— Comment allez-vous ?
— Merveilleusement bien. – Son visage s’illumina. – Je suis en train de composer, ça ne m’était jamais arrivé.

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Skimo · il y a
Une chouette découverte. Des connaissances musicales, je suppose. Un style d'une telle richesse qu'il a pu peut-être rebuter certains lecteurs.
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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Skimo. Je ne suis pas musicien, mais le vocabulaire musical est très riche. Cette nouvelle a connu une seconde vie, réécrite pour la transposer fin du dix-neuvième siècle, moins fantaisiste sur les mots, peut-être un peu plus fantastique, mais elle s'inscrit dans un recueil où l'on retrouve Cantovella et Bazoche transposés eux-aussi.
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RAC · il y a
Faut en faire un film !
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Jean-Claude Renault · il y a
Merci RAC, mais on serait dans le court métrage là, short ceci dit.
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Nelson Monge · il y a
Agréable moment. Merci.
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Pherton Casimir · il y a
Une très belle écriture ! Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Michaël Artvic · il y a
Ecoutez !! Je viens de passer un instant inoubliable !! à vous lire et découvrir ce texte épatant ! Une recommandation? mais c'était d'une évidence !!
J'espère que vous poursuivez l'écriture ! ( j'en doute pas ! )

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Jean-Claude Renault · il y a
Désolé d'être revenu par ici trop tard pour vous soutenir. Sinon, Cantovella et Bazoche ont connu une seconde vie, si l'on peut dire, en se réincarnant à la fin du 19e siècle, comme personnages du roman "L''héritage du docteur Moreau", paru, et des nouvelles qui leur sont plus particulièrement dédiées qui paraîtront en juin dans le recueil "L'envol de Moby Dick et autres aventures paradoxales", tout ça chez Nestiveqnen. Et je continue d'écrire, dans un second roman. Le roman comme les nouvelles évoquées sont trop longs pour Short :-) C'est pour ça qu'on me voit moins ici. Et merci :-)
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Lyriciste Nwar · il y a
Votre histoire est vraiment bien
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Joëlle Brethes · il y a
Votre récit est superbe à tous égards ! Dommage que le jury ne vous ait pas attribué le prix : vous le méritiez.
J'aime beaucoup votre langue humoristique utilisant des termes et des métaphores musicales ; j'adore Cantovella qui doit maintenant surveiller de près la jeune pianiste… ;)
Bravooooooo ! (j'ai apparemment déjà voté, dommage qu'il soit impossible de voter plusieurs fois !)

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Joelle de cet enthousiasme.
Cantovella connait maintenant une seconde vie : il a rejoint la fin du XIXe siècle (où il a dû changé de prénom parce qu'Eric n'était pas encore utilisé en France) et les autres personnages de mon roman. Un recueil de 10 nouvelles est en chantier dont 7 où il mène l'enquête (parution prévue en octobre), Et c'est toujours à la fin du XIXe siècle.

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Joëlle Brethes · il y a
Mettez-moi un message lors de la parution… J'aime votre style !
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Jean-Claude Renault · il y a
Le roman est déjà paru mais je suppose que vous parlez du recueil de nouvelles :-)
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Joëlle Brethes · il y a
Oui, en effet, mais… mettez-moi un MP pour plus de détails !
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SakimaRomane · il y a
je comprends que ce texte ait retenu l'attention du jury...Un régal :)
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Jean-Claude Renault · il y a
Merci SakimaRomane et maintenant vous connaissez la musique :-)
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Mame Soda MALE · il y a
Un titre captivant qui m'a conduit à lire histoire jusqu'à bout.
A lire absolument!
Je vote et je m'abonne avec plaisir.
Venez découvrir mon histoire " Entre justice et vengeance " et donnez moi votre avis si cela vous plaît : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Ginette Flora Amouma · il y a
vous aimez tourner et retourner les mots . La musique classique est dans tous ses états et vous excellez dans le style cynique et le ton caustique .
Tout cela donne un texte qui fait bouger les esprits !

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Ginette, vous avez trouvé la clef... de sol.

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