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Mort d'une plante verte

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Lozel

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J’étais assis paisiblement dans mon canapé, ne faisant rien, lorsque le téléphone a sonné. À l’autre bout du fil, j’entendis une voix grinçante et nasillarde qui me disait de but en blanc :
– Bonjour mon cher monsieur, je vous appelle pour vous annoncer que vous allez crever.
L’homme avait un ton cordial, avec quelque chose d’un peu trop enthousiaste. Interloqué, je répondis :
– Comment ça crever?
– Eh bien quimper quoi, crever la gueule ouverte, si j’ose dire.
J’ai laissé le silence s’installer quelques instants, ne sachant pas vraiment quoi dire.
– Non mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Etes-vous en train de me menacer ?
– Non monsieur, je vous annonce un fait, me répondit-il. Je dois y aller, ce fut un plaisir. Au revoir.
J’allais dire quelque chose lorsque je l’entendis raccrocher. Ma réponse resta coincée quelque part dans mon œsophage. Je posais le combiné, ne croyant pas vraiment à ce qu’il venait de se passer. C’était la première fois que je recevais un appel de ce genre. Et cette voix m’était totalement inconnue. Elle ressemblait certes un peu à celle de mon vieux professeur de philosophie, au lycée, mais elle était moins sereine et plus aiguë. J’ai pensé qu’il était possible que Monsieur Grymeaux ait perdu la raison depuis, et se soit mis désormais dans l’idée d’appeler ses anciens élèves pour leur annoncer qu’ils allaient “crever” en changeant intentionnellement sa voix. On ne sait pas ce qu’il peut se passer dans la tête d’un professeur de philo après une carrière à tenter d’expliquer Platon ou Nietzsche à des élèves écervelés. Et puis il faut dire que la philosophie en a déjà rendu fou plus d’un.
Je haussais les épaules, et décidais d’oublier ce coup de fil. J’avais d’autres choses à penser.
Un peu plus tard dans la soirée, alors que je me cuisinais quelque chose, la sonnette de la porte retentit. Je n’attendais personne, aussi le souvenir du coup de fil étrange me revint à l’esprit. J’allais ouvrir, et me retrouvais face à un arrière train. Un homme était retourné, penché en avant, en train d’inspecter avec minutie la plante verte qui était dans le couloir devant ma porte.
– Quelle jolie plante... je me demande si..., marmonnait-il.
Je me raclais bruyamment la gorge, ce qui fit sursauter l’homme. Il se retourna, et me dit :
– C’est une fausse ou c’est une vraie? Je n’arrive jamais à faire la différence, je suis bluffé à chaque fois...
Il finit sa phrase en laissant glisser son regard sur le côté, comme perdu dans ses pensées. Il avait bien la même voix grinçante que j’avais entendue plus tôt au téléphone. Mais ce n’était pas mon ancien professeur de philosophie. Il était tordu, courbé, avec le teint jaune et les cheveux gras. Il puait l’alcool.
Je lui demandais qui il était.
– Oh, ne faites pas l’innocent!, me lança-t-il avec des manières d’ivrogne grandiloquent. Je vous l’ai dit tout à l’heure, vous allez crever! Et puis, ne faites pas comme si vous étiez étonné, avec tout ce que vous fumez, c’est normal.
Je sentis alors l’odeur de mon repas qui commençait à bruler. Je me précipitais dans la cuisine pour éteindre le feu. Les dégâts n’étaient pas trop important, mais il s’en était fallu de peu pour que tout soit gâché. Je mis la casserole de côté et la couvrit.
– Ah non, non, non! Pas le temps de manger, je n’ai pas que ça à faire, moi!
Il était dans mon dos, assis sur une des chaises de la cuisine, et avait sorti une clope qu’il tenait dans sa bouche.
Je tempêtais :
– Non mais qu’est-ce que vous faites? Sortez de chez moi! Et puis d’abord qu’est-ce que c’est que ces histoires? Je ne comprends rien à ce que vous racontez!
Bien paisiblement, il chercha dans sa poche d’un air appliqué, pour trouver une boîte d’allumettes. Il en craqua une et la porta au bout de sa cigarette, puis la jeta sur le sol où elle s’éteignit.
– Oh s’il-vous-plaît, Hervé, ne la jouez pas comme ça, me dit-il calmement. Vous êtes un homme intelligent, et vous avez bien dû voir que vous n’étiez pas très en forme depuis quelques temps. A force de fumer comme un pompier et de boire comme un trou, ce qui devait arriver arrive! Et puis vous avez de la chance, d’habitude je ne préviens personne. Là, je me suis senti de vous donner un petit coup de fil avant, comme ça, pour que vous ne soyez pas surpris quand j’arrive.
Il parlait en se tortillant, faisant des gestes maladroits des mains pour accompagner ses propos. Son regard flottait dans le vide. Le regard d’un homme beurré comme une biscotte.
– Écoutez monsieur, lui répondis-je irrité, je ne vois pas de quoi vous parlez. Je ne m’appelle pas Hervé, mais Jean. Je n’ai jamais fumé de ma vie et je ne bois que rarement. Alors maintenant vous allez arrêter votre délire, et bien sagement sortir de mon appartement, avant que je ne m’énerve sérieusement!
Il me fixa alors brusquement. Ses yeux étaient injectés de sang. Il se mit à triturer anxieusement la poche intérieure de sa veste pour en sorti un petit calepin tout froissé. Il le feuilleta rapidement, et s’arrêta sur une page qu’il lu avec difficulté, en plissant les yeux.
– Hervé Ducharme, 43 ans. Ce n’est pas vous?, m’interrogea-t-il.
– Non. ça c’est mon voisin du dessus.
Il me regarda un court instant, et éclata d’un rire ahurissant qui le tordait dans tous les sens. Après quelques instants, il repris son souffle, et m’annonça en chassant les larmes de ses yeux :
– Mon Dieu, quelle erreur, je suis terriblement navré. Il faut dire que je me suis pas mal arrosé la glotte cet après-midi.
Dans un hoquet d’ivrogne, il se leva, tituba un instant, puis se mis en direction de la porte. Arrivé devant la plante verte, il se retourna vers moi.
– C’est que je travaille beaucoup, ces derniers temps, se mit-il à m’expliquer. Les gens ne savent plus s’occuper d’eux-mêmes, alors ils tombent malades, et puis ben moi j’ai du taf, quoi. Alors je bois des canons parce que c’est pas un boulot facile, vous savez...
Il s’arrêta de parler d’un coup, comme frappé par quelque chose. Il se retourna violemment et vomit dans le pot de la plante verte. J’étais effaré par ce que je voyais, ne sachant vraiment que faire.
Quelques secondes plus tard, il se redressa, et parti en titubant. Je l’entendais marmonner alors qu’il s’éloignait. Il disparut dans la cage d’escalier.
Je regardais alors la plante verte. Elle avait complètement fané, morte d’un coup.
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