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Morceaux de vie d'Andretilo Crinio

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Dimitri Pochet

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Andretilo somnolait dans le train, les yeux perdus dans la brume du matin, ses sens et son esprit se croisant au rythme des caténaires. Le message finit par résonner suffisamment pour s'imposer, clair et inexorable : "Ces gens, ces choses autour de toi, tu les aimes, et ils t'aiment. Tu l'as juste oublié, et eux aussi. Ou vous ne le savez pas encore. Mais cela revient au même."



La maîtresse l'appelait André.

Adossé à la grille, entre les noyers et les urinoirs, tandis qu'il échangeait ses images Panini, il devenait Dédé. Plus tard, accoudés au balcon d'une chambre d'hôtel trop claire, devant une forêt de paraboles branchées sur Al Jazeera, une autre maîtresse lui avait soufflé du Andy dans le cou. Quant à son meilleur ami, il l'avait toujours appelé Angus sans qu'il sût jamais pourquoi.

Et lui ?

En fait, Crinio ne s'appelait pas très souvent. Ou alors en PCV. Il ne s'accordait pas beaucoup de crédit.



"A coeur ouvert et à corps perdu. A en perdre la raison, aussi ", se dit-il.

Les rames de métro se succédaient, bondées. Crinio arpentait les allées de la station, la plante des pieds alignée sur les reliefs des dalles pour malvoyants.

Un bureau des objets perdus. Il y entra, sans savoir ce qu'il cherchait exactement.



Les années avaient passé sans qu'il y prête attention.

Il finirait sans doute par mourir étonné.

Mieux comme ça. Ou pas ?



La mosquée Assalam.

Pas encore de mendiantes, il était trop tôt. Mais un jeune homme marchait devant lui, les épaules déliées, avec un sweat-shirt marqué "Airness".

Michael Jordan, ou le déodorant ?

Non.. Pas de traduction en français. Décidément cette langue était définitivement lourde, et étriquée à la fois.

Peut-être Prāṇa ? Il soupira, joignant ainsi le geste à son mutisme.



Evaluation sommative :

Au cours de la journée J sur une planète P, un individu λ a successivement :

- Perdu une écharpe ℰ bleue à carreaux, dans un train allant de la ville Ʋ₁ à la ville Ʋ₂

- Gagné un pari P(⊙) qui lui a rapporté deux chocolats Jacques moka-rhum

J❶ et J❷ au lieu d'un seul comme il était prévu

- Donné l'un des deux chocolats au groupe-classe © (on ne sait pas si c'est J❶ ou J❷)

- Perdu le fil ∱ lors d'une discussion Δ relative aux myéloméningocèles

- Regagné son domicile Đ

En respectant les règles de calcul du Happy Planet Index (HPI), faites la somme de tout ce qui a été gagné et perdu par l'individu λ, et cochez ensuite la réponse correcte parmi celles ci-dessous :

〇La journée J a été profitable à l'individu λ

〇La journée J s'est déroulée en pure perte pour l'individu λ

〇Le HPI, comme le PIB, est incapable en termes micro de rendre compte de la journée J de l'individu λ. Et, partant, de rendre compte de l'évolution du bien-être sur la planète entière.



En débouchant du couloir central, Andretilo avait demandé du feu.

Alors qu'il se penchait sur la main tendue et le briquet, il remarqua le gobelet par terre avec les pièces dedans. Ils levèrent les yeux en même temps et échangèrent leur stupéfaction. En fait, ce jour là, ils avaient échangé bien plus que ça.



Certains dans le groupe regardaient sans voir. D'autres écoutaient sans entendre. Crinio, pour sa part, avait l'impression d'agir sans faire.

On est mal barre, se dit-il.



Reconnaissance.

De jour en jour, son expérimentation devenait plus sûre et fine. Les résultats n'avaient jusqu'à présent jamais été négatifs, même à l'égard de tiers. Au point que le terme finissait par acquérir des connotations quasiment magiques.



Le petit Dédé était du genre à démonter ses jouets pour comprendre leur fonctionnement. Aussi, prenant le risque que la dissection fût fatale, Andrétilo écrivit sur trois bouts de papier les trois morceaux "Re", "Co" et "Naissance".

Après avoir joué à les assembler dans tous les ordres possibles, il finit par choisir l'ordre initial.

"Re" c'était "à nouveau" ou "toujours".

"co" signifiait "avec".

Et "naissance" : "venir au monde".

Donc, "Venir au monde, avec, encore et toujours".

Il ferma les yeux. Le jouet fonctionnerait encore, et il prendrait soin d'y mettre des Duracell.



Qu'est-ce que c'est que ce monde de névrosés schizophrènes ?

Qu'est-ce que c'est que ce monde de valeurs creuses; fermé comme une huitre ?

Qu'est-ce que c'est que ce monde où on laisse les allumettes jouer avec les enfants ?

Qu''est-ce que c'est que ce monde qui ne ressemble plus en rien à un beau livre d'images ?

Qu'est-ce que c'est que ce monde, où les chatons ne vivent pas assez longtemps pour jouer avec leur premier flocon de neige ?

Qu'est-ce que ce monde qui tue l'innocence ?


 

Pour Moustache.



Formidable, hein ? Et dire qu'il suffit d'ouvrir un peu les yeux, pour voir ça (et ce genre de choses). C'est partout, et tout le temps que ça se passe.



Amuser. Etonner. Pratiquer le contrepied et le contrepet. Tout entendre, tout voir sans en avoir l'air, lalère. Toujours garder des portes ouvertes, en prenant soin de ne pas les enfoncer. Accompagner la balle au bon bond, sans partir en sucette. Modeler du vécu en une glaise fraiche, prête à façon. Donner du reproductible unique, tout en se dépossédant. Pour qu'en prenant, l'autre sache intimement que c'est sien. Laisser le choix du signifiant pour ne pas paraître ringard. Abandonner même le contrôle du signifié, afin qu'il puisse se développer à sa guise, comme un jardin anglais. Laisser couler la colère pour rester à flot. Casser le cadre quand il est trop étroit. User l'usurier. Désosser le mal jusqu'à ce qu'il puisse être recyclé. Donner les clés. Et les notes aussi. Estomper la peur du silence. Confirmer l'existence. Faire confiance en toute conscience. Valoriser hors des valeurs usuelles. Ne pas oublier de recharger sa batterie. Se retrouver. Se trouver. Se projeter. Redécouvrir l'harmonie en filigrane.

Bon, tout ça, c'est Level 1 et c'est pas encore gagné.

Level 2, ce serait.. quoi ?



Axel sur Charlie...

C’est un caillou, une pierre, un galet, une balle, tirée de mains de pleutres, qui rebondit de flaque en flaque, flanquant à chaque floc en flaque, de petites ondes concentriques de sang, qui s’éclaboussent aussi vite que des appâts rances sans les tendres.

C’est un verre en plis d’amertume, un gobelet plein de lacrymal liquidé, une coupe qu’on cisaille, tond et évase de près, en eau ou en bas, mais à ras. Ni long, ni beau, mais barbare. Juste un récipient troué d’où s’écoule en gouttelettes éperdues un liquide sans gain, évaporé dans l’éthylique éthernel.

Et ce n’est rien, rien de plus que le reflet de ce que tu imagines, de ce que tu ressens ti(mide)ment, de ce qui se morfond dans l’océan de néant, abysse abaissé et baisant, fosse sceptique d’un incrédule.

Et ils sont descendus indécents, inutiles et las, las… Lacet collet monté d’une corde pendant qui le voudra au cou suivant.

Il fait gris aujourd’hui, avec un ciel si bas qu’un fanal s’est pendu…



Andretilo était né le 19 septembre 2014.

Le matin.
Dans un train.
Il s'en souvenait parfaitement.

Il constata qu'il faisait vieux pour son âge.
Sans amertume, et même plutôt avec une pointe d'amusement.



Dans la poche de son manteau, un stylo quatre couleurs.

Du bleu.
Du rouge.
Du noir.
Et du vert, qu'il n'utilisait pas. Va savoir pourquoi.


 

"Quelle puissance" se dit-il. "Quelle dérision", aussi.

Crinio rentra la tête dans les épaules, pliant tout à coup sous le fardeau.

Ce faisant, il remarqua une tache verte sur sa chemise, à hauteur du coeur. "Merde", se dit-il. "Il a fini par couler".

5 cents, mec.



Crinio mettait désormais sa main sur son coeur, après avoir serré celle de l'autre.

"Le côté du Saint-Esprit", pensa-t-il.

Mais Crinio n'était pas un expert en pneumatologie.
En pneumologie non-plus, d'ailleurs
Il avait même beaucoup de mal à réparer une simple chambre à air.



Un wagon entier de navetteurs.
Ages différents. Sexes différents. Habits différents.
Et tous absorbés par Candy Crush, chacun sur son smartphone.

"..cassent les bonbons", pensa Crinio. Puis il s'assoupit.



Il avait le coeur sur la main. Ostensiblement. Par facilité.

Curieux, Andretilo le regardait battre au creux de sa paume.

Mais pendant qu'il le tenait là, à bout de bras, il se demandait quel pouvait être cet autre moteur qui le tenait en vie, à l'intérieur.



"6 minutes pour arriver sur le quai", indiquait le tableau de bord juste avant qu'il tourne la clé de contact. Il faisait beau; un air frais et parfumé lui fouettait le visage. Andretilo avait envie de faire le trajet en voiture, ce jour-là.

"Pourvu que je le rate..".

…Las. Il ne le rata pas.

"Compliqué, le bestiau". Il se sourit à lui-même. Et ce fut réciproque.



Il regardait la coccinelle.

Il parvint facilement à se regarder en train de reluquer la coccinelle.

Pour se regarder reluquant lui-même qui zyeutait la coccinelle, il éprouva plus de difficultés.

Alors qu’il essayer de se regarder tandis qu’il se reluquait zyeutant lui-même en train de visionner la coccinelle, elle s’envola.

Il était temps, car il commençait à manquer de vocabulaire.



Andertilo reboucha le feutre rouge et contempla son oeuvre.
Sur le mur, quelqu'un avait écrit au spray blanc:
"Nous vivons dans un monde hypocrite où les vrais amis se font très rare".

La glaise était tentante. Il avait donc écrit par dessous:
"Nous vivons dans un monde ignare où de vraies mamies se font très apocrites".

Il se dit: "Je contrepète plus à tort qu'à travers".
Mais, trop tard. C'était écrit.



Andretilo n'avait jamais été du genre à lancer ses boulettes de papier du premier coup dans la corbeille. Plus jeune, elles tombaient systématiquement trop court; maintenant, elles atterrissaient toujours trop loin.

Il sourit.

Les smileys sont des métagluons de langage, se dit-il.

Ou bien des tempinos de pensée.



Aujourd'hui la vie de Crinio avait tournoyé autour d'un capteur de fermeture de porte avant gauche d'un autobus de la STIB.
Mais il ne développera pas ici. Peur de briser la poésie du mécanisme.



C'est l'histoire d'un gars au bord d'une piscine en plein air. Assis sur une matelas pneumatique, il sirote sa bière et pense tout haut "Tiens, cet autre matelas pneumatique à côté il était bien gonflé il y a trois jours, je m'en souviens j'étais assis dessus. Et maintenant il est un peu mou. Je ne m'y assiérais certainement pas. Et il pousse un profond soupir en râlant sur tous ces matelas pneumatiques qui ne sont pas foutus de rester gonflés. Puis se remet à siroter sa bière.



Il pensait à toutes ces fois lorsqu'au sortir lent d'un rêve, son poing serré essayait d'en ramener quelque chose. Or, bijoux, clé, grains de sable, quoi que ce fût aurait été bon. Il songea: Et si ce n'était pas si vain? Et si on en ramenait quelque chose? D'invisible, léger, comme un souffle, qui s'envolerait à travers le monde mais qui serait bien là?



La question pourquoi était ambiguë. De ces ambiguïtés rudes qui collaient ensemble religion et foi.



A chaque fois qu'il prenait le temps de consigner son cheminement, c'est comme si celui-ci se gelait, se recroquevillait, stoppant net son expansion. Crinio en déduisit que les toiles d'araignées devaient être livrées sans mode d'emploi.



A Don Bosco, la cour dallée du secondaire, déserte, crépitait de pluie. Mais plus loin, les enfants du fondamental couraient sous elle en tous sens, comme agités d'un mouvement brownien. Un gros homme assez comique monta gauchement sur un promontoire. Deux coups de sifflet. Les bonnets, les écharpes s'assemblèrent en petits serpents bariolés et gracieux. Comme pour se préparer à une danse, pensa Crinio.



Il n'y a pas de frontière, les jeunes qui ont fait Erasmus le savent bien, et riches sont leurs accords de guitare.



Il y a beaucoup d'amour dans une pomme cuite.

Pas tant dans les pommes dites d'amour, jeunesses acides et croquantes, soudain rouges vif et figées de se voir tant reluire sous les lumières de la fête.

Non, plutôt dans une pomme au four.

Fripée, équeutée ou épépinée, rosie de chair d'avoir été réchauffée, engluée de caramel au beurre salé, et qui attend patiemment dans la noirceur d'un plat en fonte, en y relisant son histoire dans les couches successives de graisse irrécurable, de satisfaire la faim de quelqu'un.

Telle était la pensée de Crinio tandis qu'il déglaçait sa sauce. Et comme il se sentait un peu seul et agacé, il les passa toutes deux au Chinois.



"Le chat est dans la boite".
P..ain de Schrödinger, se dit Crinio. Pouvait pas mettre un moustique, ou une blatte, pour une fois?
Il ouvre alors la boite, en espérant que le chat soit vivant.

(c'est ce que vous espérez aussi en ce moment, n'est-ce pas?)

Il l'était.
Apparemment, le chat, de son côté, avait aussi souhaité que Crinio soit bien vivant. S'effond(r)ant dans ses bras, il commença à ronronner.



Petite recette
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1) il eut envie de jouer.
Glissant la main droite dans sa poche, il y trouva une pièce.
2) il lança la pièce.
En pensant "pile!".
3) en ouvrant la main, il lui sembla que c'était ça.
Mais en mettant ses lunettes, il vit que ce ne l'était pas.
4) de l'autre main, il retourna la pièce.
Il dit "Pile.".
5) il sourit.
Il avait gagné.



Il poussa la porte, aussitôt accueilli par un carillon qui jouait l'impromptu de l'Alma et le sourire binoculaire du bouquiniste.

- Que puis-je pour nous?

Tiens, un honnête homme, pensa Crinio sans déjà plus savoir pourquoi.

- Je voudrais trente grammes de roman de énième main..

- Bien sûr. Quelle couleur?

- euh...

- Pour l'instant je vends beaucoup de fuchsia caloque et de vert brebis. Sinon, le terre de Sienne a du succès, et bien sûr le noir J&B, indémodable.

-... ah

L’œil droit et le lobe cervical gauche du commerçant, respectivement perçant et sympathique, et communément éprouvés, repérèrent soudain l'orange vif de la modeste écharpe de Crinio.

Négligeant le rayon X et le rayon lasers, il se dirigea sans hésiter vers un rayon de soleil où de magnifiques livres bleu cirage transformaient la lumière du soir en infrarouges atonaux.

Il extirpa un volume dont une grosse partie des feuilles tombèrent sur le sol comme des vagues molles de tracts électoraux. Feuilles qu'il prit soin de remettre au hasard à leur place.

Puis, dosant la tranche au jugé, il trancha le dos (qui, il faut le dire, avait déjà commencé le travail). Le livre accoucha donc par les reins de sa moitié qui instantanément devint approximativement son égale sans du tout être son double. L'homme prit soin de sélectionner le début du livre, geste délicat pour lequel Crinio exprima sa reconnaissance d'une accentuation de ses pattes d'oies.

- Il y en a un peu plus.. je vous mets quand même?

Andretilo ouvrit son porte monnaie et, constatant qu'en sus des quatre pièces de 23 cents qu'il lui restait, il possédait encore une attache trombone de taille respectable, acquiesça.

- Je vous emballe?

L'homme, toujours souriant, brandissait la page des programmes télévisés du Nord Eclair de l'avant-veille.

- Non merci. C'est pour consommer tout de suite. De toute manière, vous ne pourriez pas faire trois plis il me semble.

L'air de rien, en retournant complètement la tête, Crinio avait vérifié la date de préemption écrite sur la couverture: "A lire de préférence après hier". Satisfait, il renversa sa bourse sur le carrelage et prit possession de l'objet. La couverture en était craquelée et pliée, formant une fractale de dimension tournant autour de 1,8 et des poussières de Cantor. Les coins, élégamment cornés, tels une approximation discrète de portamento aléatoire, dés(+s)inaient (-en) une parabole large et incertaine, au sein de laquelle une demi tache élégante de thé au beurre de yak rance avait depuis longtemps fini son expansion. Un bel objet, en vérité. Et appétissant.

- Au revoir et merci dit Crinio.

- Merci et au revoir, fit le boutiquier

L'impromptu de l'Alma reprit son seul et unique mouvement de manière plus enjouée encore.

Je reviendrai ici, se dit-il. Le service y est vraiment excellent.

 



« Nous sommes comme des livres ! La plupart des gens ne voient que notre couverture… Au mieux ils lisent notre résumé, ou bien se fient à la critique que d’autres en font. Mais ce qui est certain, c’est que très peu d’entre eux connaissent vraiment notre histoire. Woody Allen »

Crinio avait plutôt tendance à lire 30 pages en plein milieu des bouquins, sans regarder qui était l'écrivain. Au final, il connaissait un peu qqn, mais ne savait jamais qui c'était.



La cantine avait besoin d'un coup de brosse. Andretilo eut l'idée de mettre les chaises sur les tables pour se faciliter le travail. Puis, comme les pieds de table étaient encore dans le chemin, il mit les tables au dessus des chaises. Il put alors balayer à son aise.



Paf!
Crinio venait de s'infliger une mandale magistrale.
Il grommela: "la prochaine étape du moustique dans son évolution, ce sera sûrement d'atterrir en vol plané". Mais en inuktitut, et à voix basse. De peur que les bestioles comprennent.



Plan individuel d'apprentissage, plan individuel de transition, plan individuel de formation, plan d'action individuel, plan d'apurement de dettes individuel, plan individuel de développement, plan individuel de détention, plan individuel d'épargne-pension, plan individuel hospitalisation, plan individuel funéraire,...

Le pauvre Dédé n'avait pour bases que l'univers Lego des années septante, là où les petits bouts ronds servent à tout faire tenir ensemble. Il n'avait jamais résolu la quadrature du cercle, et ce monde ou PI sert à isoler, à fabriquer des bulles, lui était à jamais étranger.



Il trouvait que les nombres irrationnels étaient un peu longs à écrire in extenso. Alors il choisit les mots ex adducto. L'oxymore, le zeugma, l'ellipse ou l'antilogie n'en avaient pas le nom; ils étaient sauvages. Ils se déployaient en arabesques fascinantes au bout de ses doigts, aux lèvres de sa bouche, sans rien révéler ni de leur origine, ni sur leur devenir.



Crinio déposa son sac sur le pavement parfaitement plane. C'était une masse noire, dont les contours informes trahissaient le fouillis à l'intérieur. Mais à force de coutures, de friction de feuilles et de torsion de carton, ça tenait debout.

Il s'étonna qu'on put gagner une quarantaine de centimètres sur le ras du sol, avec Ça.



A moitié hypnotisé par l'image, il y avait cette voix off que soudain il sentit on:
"Ce sentiment d'avoir survécu, nous donnait des ailes pour tout reconstruire"

Faudra-t-il vraiment passer par là? se demanda-t-il.

On l'avait mis en garde: l'observation influençait le phénomène. Il espéra qu'avec le seul questionnement, cela ne fût pas le cas.



« Le divin est fripon » constata Jung.

« Ahaaa! Je m'en doutais » cause tonton Crinio.

Carl Gustav reprit sa lecture du brouillon de Barbier:

C'est un enfant qui prend le jour pour en faire sa cabane de feuillage. Il arrive à l'horizon de la mémoire sans aucun bruit sans aucune page. Il n'a rien à nous dire. Il est la Présence même. Il éclate de tous les rires de la terre. C'est un enfant pareil à la mer et pourtant c'est un enfant soleil. Il fait chanter toutes les colombes. Il adoucit les serpents du rouge vif. Il boit la rage et donne le rêve. Un jour nous le rencontrerons. Entre deux portes coquille de l'instant. Il arrêtera notre visage. Il prolongera notre regard dans la surprise du torrent. Nous prendrons le temps du partage. C'est un enfant qui arrondit l'espoir pour le faire rouler et bleuir le monde. Il est la femme et il est l'homme entrelacés. Hélice de toute vie. Avec lui nous devenons plus humains. Avec lui fulgurante l'existence est royauté.

"J'aurais préféré qu'il diserait 'anarchie' à la place", pensa-t-il dans un subjonctif futur abscons.



Magne se sentait fille de Mars. Elle fuyait l'arrivée de l'été, le premier barbecue, le charbon de bois et les barbons de choix.



Crinio répondit: "Je ne me sens pas seul. J'attrape tout ce qui passe, que ça vienne des élèves, des collègues enseignants, PMS, paramédicaux ou éducs, de la direction, de l'administration, des parents, du terrassier qui nous construit un nouvel étage, de mes amis, de mon épouse ou de mon petit garçon, du net, du journal du matin, d'un bouquin ou du marchand de kebab près de l'école. Des fois même j'attrape ce qui vient de moi."



"Il n'a pas retenu le mot exact et ça le tracasse.

 

Mercredi passé alors qu'il allait chercher son fils à l'école et qu'il ne l'apercevait pas à travers la grille, Andretilo demanda à deux fillettes de regarder si elles pouvaient retrouver son môme. Elles partent puis reviennent en courant, et l'une d'elles lui dit quelque chose comme "il arrive, on l'a aprèvenu" (aprèvenu n'est pas le mot exact et c'est bien cela qui le tracasse).

 

Il lui demande pourquoi elle dit "aprèvenu"?

 

Elle répond quelque chose comme, "ben parce qu'on l'a prévenu, mais après que vous soyez là".

 

Déjà épaté par cette explication d'une clarté sans faille, Andretilo tente, en grand maître du dictionnaire: "Je ne crois pas que ce verbe là existe, mais c'est joli".

 

Ce à quoi elle explique: "Mais puisque je l'ai dit, maintenant il existe".

 

Quelle leçon il a pris!

 

"Merci infiniment, Mademoiselle."

 

Mais il a oublié le mot exact.

Et ça le tracasse de ne pas avoir retenu son mot exact, parce qu'il aurait voulu le garder dans son vocabulaire, comme un trésor."


 




 

"Je connais un truc infaillible pour attacher une fille. Tu vides à moitié une cartouche, tu remplis ce qui manque avec ton eau de toilette, puis tu places la cartouche piégée dans un joli stylo, couleur de la saison que tu l'as rencontrée.

Ca écrit bleu ciel, et chaque fois qu'elle ouvre son agenda, elle pense à toi."

Toujours à exagérer, Andretilo. Ca a marché une fois. Et c'est elle qui avait piégé la cartouche. Marseillais, va.



"Euh" puissance hippie fut-il égal à -1 ?

Je vous pose la question. Aussi futile fût-elle.

Et puis, en 68, était-ce bien un "euh" ?

Et maintenant, sera-ce un re-euh ? Sans heurt ?



I'm someone.

I'm listening.

Always I am.

And for ever I'll be.


 

And I care. Also for people who don't.



Andretilo traversait le marché. Les bonimenteurs du sud l'avaient toujours épaté, mais celui-ci était différent.

- Qui que quoi donne tout! Qui c'est qui veut de mon baume au plantain lancéolé?
Contre les démangeaisons, les piqûres, antiseptique, contre les crevasses et contre les attaques de grille-pain.

Et la voisine de Crinio, une rousse aux yeux verts, de s'étonner:

- Comment çà, contre les attaques de grille-pain ?

- Mais parfaitement, Madame.
Personne enduit de baume au plantain, ne s'est jamais fait attaquer par un grille-pain.

L'instant d'un espace, une vision cauchemardesque d'assauts électroménagers troubla le regard de la dame.

Imparable, pensa-t-il.




 

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