Monstrueuses inventions

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Romancière et scénariste "engagée", parce qu'une "société sans rêve est une société sans avenir" (Carl Jung). Découvrez mon actu sur http://www.stephanie-aten.com  [+]

Image de Automne 2020
Depuis quelques jours régnait une atmosphère inédite sur la commune de Longué-Jumelles. Une atmosphère qui avait transformé la vie paisible des habitants en un enfer terrible et inexplicable, dont personne ne parvenait à comprendre la cause. Une atmosphère de mort.
Tout avait commencé par une vache. Une indépendante ! Elle avait toujours eu tendance à paître loin du troupeau, à aimer s’aventurer là où les autres n’allaient pas, tant et si bien qu’elle avait fini par s’isoler sous des arbres, en bordure de champ, tout près de la forêt. Le soir venu, lorsque le fermier était revenu chercher ses bêtes pour les ramener au bercail, la vache rebelle manquait à l’appel. Las de ses frasques, il l’avait maudite à plusieurs reprises tout en fouillant les environs… jusqu’à glisser sur une flaque de sang. Une grande, brillante et visqueuse flaque de sang. Ahuri, il avait suivi la longue trace rouge qui s’étirait devant lui sur plusieurs mètres, au-delà de la clôture déchiquetée. Il avait entendu un essaim de mouches bourdonner à proximité. Tremblant comme une feuille, il avait contourné un bosquet et s’était arrêté, tétanisé, devant une carcasse de chair rongée. Il ne restait pratiquement rien de la vache aventurière. Ses six cents kilos de viande avaient disparu, et pire que tout, sa tête avait été arrachée.
La nouvelle avait fait le tour de la commune le soir même, attirant badauds et curieux, qui n’avaient encore nullement conscience du danger qui rôdait désormais autour d’eux. Dès le lendemain, des gendarmes étaient venus analyser la scène, le maire avait réuni le Conseil municipal en urgence, mais personne ne savait vraiment comment gérer une telle situation. Une seule chose était sûre : la vache avait été attaquée par un prédateur bien plus gros qu’un loup, aux mâchoires énormes et à la puissance phénoménale. Il fut décidé d’établir un couvre-feu et de lancer une traque.
Durant des jours, des gendarmes armés arpentèrent les bois et champs environnants, soutenus, malgré leur interdiction, par tous les chasseurs de la région. Ils ne purent que constater avec effroi la voracité apparemment insatiable de la bête, remontant une chaîne de cadavres sans fin, où se mêlaient animaux sauvages et domestiques ; chiens et chats des Longuéens disparaissant régulièrement. Mais les efforts intenses et la mise en péril de leur propre sécurité ne permirent pas aux pisteurs, même les meilleurs, de décrocher leur glorieux trophée. Le spectre de la mort prenait racine dans la contrée.
Alexandre était âgé de dix-sept ans, et toute sa vie durant, il s’était plaint de vivre à la campagne. Le calme et la léthargie qui la caractérisaient l’avaient toujours profondément agacé, et il n’avait qu’une hâte : obtenir le bac et partir faire ses études à Angers. Quitter le foyer familial et ses corvées, se débarrasser du joug parental et de la gêne que constituait Hugo, son petit frère, qui lui collait continuellement aux basques. La menace qui se tapissait dans les environs ne faisait que renforcer ses aspirations, mais le père d’Alexandre faisait partie des gendarmes mobilisés dans la traque du prédateur, et durant ses absences répétées, l’adolescent avait pour responsabilité de veiller sur sa mère et son jeune frère. Il avait appris à se servir du fusil de chasse, et trouvait dans la confiance qui lui était accordée, de quoi canaliser son impatience.
Mais un soir, alors que la nuit commençait à tomber et qu’un sordide silence de plomb recouvrait une nouvelle fois la totalité de Longué, la vie d’Alexandre bascula. Sa mère s’était couchée tôt, épuisée par l’inquiétude qui la rongeait chaque jour. Elle ne voulait plus sortir de la maison, refusait que ses fils mettent le nez dehors, et passait son temps à supplier son mari de rester en sécurité auprès de sa famille. Alexandre avait suivi les consignes de son père et lui avait fait prendre des somnifères pour qu’elle s’apaise enfin un peu.
L’adolescent se trouvait dans sa chambre, surfant sur internet, lorsqu’un grincement bien particulier lui parvint aux oreilles. Un grincement qu’il connaissait par cœur, en provenance du rez-de-chaussée. Il se leva et sortit dans le couloir, s’arrêta et écouta. Le grincement mourut lentement, comme s’il cherchait la discrétion, et se termina par un déclic à peine perceptible qui vint confirmer les craintes du jeune homme. Aussitôt, il dévala les escaliers et appela à voix couverte :
— Hugo ? Hugo ?!
Pas de réponse. Le sang d’Alexandre ne fit qu’un tour. Il ouvrit la porte arrière et grinçante de la maison, et renouvela ses appels avec plus de force :
— Hugo ? Hugo, bon sang, tu es où ? Arrête de déconner et rentre immédiatement !
Il régnait un tel silence dans la ville, et une telle immobilité, que la moindre respiration pouvait être entendue dans tous les environs, que le moindre mouvement pouvait générer une odeur de proie diffusée par le vent. Bien conscient du danger, Alexandre fouilla le jardin et son cabanon avec prudence et les sens aux aguets, mais son petit frère resta introuvable. La panique commençait à s’emparer de lui, lorsqu’il crut percevoir un chuchotement. L’émanation étouffée d’une voix d’enfant, provenant de l’autre côté du mur, pas très loin. Un chuchotement qui disait « Calamel » ? Ou « Paramel ? »
— Nom de Dieu ! s’écria Alexandre malgré lui.
Il retourna dans la maison, saisit le fusil de chasse accroché dans l’entrée, et jaillit dans la rue en maugréant à voix couverte :
— Je leur avais dit qu’il nous apporterait que des ennuis, ce satané chat ! Je leur avais dit qu’Hugo finirait par faire des conneries à cause de lui ! Hugo, viens ici !
Le doigt sur le pontet du fusil et les muscles crispés, Alexandre maudissait Caramel, félin au poil orangé qui déposait régulièrement des souris éventrées sur le paillasson, et après lequel son petit frère passait son temps à courir chaque fois qu’il prenait la poudre d’escampette. Les lumières urbaines ne tarderaient pas à s’éteindre et plongeraient bientôt les rues dans une obscurité totale. Il fallait retrouver l’enfant maintenant et espérer que le prédateur ait choisi un territoire de chasse extérieur à la ville.
Alexandre et sa famille vivaient tout près du grand lavoir public de Longué, devant lequel s’étirait le ruisseau du Lathan. C’était de là qu’avait été émis le chuchotement. L’adolescent en prit la direction, mais tout à coup, un miaulement strident le pétrifia. Un miaulement horrible, déchirant, bientôt suivi de plusieurs cris saccadés, donnant l’impression d’un chat secoué dans tous les sens. Le dernier hurlement fut étouffé, comme interrompu par un broiement fatal. Tétanisé, Alexandre ne savait plus s’il devait courir en direction du danger, ou le fuir. Il ne savait plus ce qui serait le pire : ses pas terrifiés tambourinant dans les rues muettes, ou les effluves de sa peur parvenant aux narines du prédateur. Il aurait tout donné pour que son père soit près de lui en cet instant, mais il était seul. C’était le moment d’expérimenter l’indépendance dans sa version la plus totale.
Alexandre ne pouvait se résoudre à abandonner son petit frère et priait pour qu’il ne lui soit rien arrivé. Il se souvint que le lavoir possédait des portes grillagées et fermées, mais que son copain Mathis, le fils du Maire, avait caché une clef dans un recoin. Au pire, il pourrait s’y réfugier et y abriter Hugo. Il fallait essayer.
Son cœur battait si fort qu’il craignait que le monstre ne l’entende. La peur était si oppressante, qu’elle semblait ankyloser ses pas et le faire marcher au ralenti. Le doigt sur la gâchette, arme en joue, Alexandre s’efforçait de maitriser sa respiration, progressant sous haute tension, tel un soldat en zone de guerre. Il crut défaillir lorsqu’il aperçut, gisant sur le sol, les intestins éclatés du chat et quelques touffes de pelage roux. Il lui fallut rassembler tout son courage pour continuer à avancer et chasser de son esprit l’idée atroce de trouver plus loin les restes de son petit frère.
Parvenu devant la porte grillagée du grand lavoir, il orienta son fusil dans toutes les directions, à la recherche de la menace avant qu’elle ne fonde sur lui, mais le monstre semblait parti. Alexandre s’immobilisa un instant, perdu, ne sachant plus quoi faire, jusqu’à ce que son regard tombe sur des gouttelettes de sang éparpillées sur le sol. Il sentit son cœur se pétrifier :
— Nom de Dieu, Hugo… Dis-moi que t’es en vie…
Il refoula des larmes, avant d’entendre subitement résonner, dans le lointain, l’écho de pas courant dans la rue. Des pas légers et rapides, des pas petits et terrifiés, qui semblaient provenir du côté de la Mairie ! Aussitôt, il s’élança dans leur direction, porté par un espoir si fort qu’il en oublia sa peur. Les gouttelettes de sang se suivaient en longs intervalles, lui indiquant la voie. Il remonta la piste à toute vitesse, dédaignant le danger. Mais une fois parvenu devant le majestueux Hôtel de Ville, il se retrouva subitement plongé dans le noir total : les lampadaires venaient de s’éteindre, le couvre-feu était déclaré. Désormais, il ne lui était plus possible de discerner les traces. Il ne lui était plus possible de discerner la présence du monstre non plus. Il était presque aveugle.
Alexandre remit son fusil en joue et reprit sa progression de soldat, les yeux écarquillés pour tenter de percer l’obscurité. Son instinct lui intimait l’ordre de longer le flanc droit de la Mairie, pour rejoindre un petit chemin ceint de murs de tuffeau. Un petit chemin étroit, à la visibilité quasiment nulle et constituant un véritable piège, mais dont Alexandre était persuadé que son petit frère l’avait emprunté, car il s’ouvrait sur l’esplanade du musée de l’Hydronef, où l’enfant pouvait trouver de nombreuses cachettes. Jamais il n’avait autant espéré le serrer à nouveau dans ses bras et se promit de ne plus le repousser lorsqu’il réclamerait un peu d’attention.
Le jeune homme s’engagea dans le chemin, mais son instinct entra brusquement en ébullition. « Danger, danger », lui criait une voix intérieure. Le cœur battant à tout rompre, Alexandre tint bon. Il continua d’avancer, comme pour faire reculer la nuit, la menace et la terreur qui s’étiraient devant lui. Il ne cèderait pas. Le chemin tournait, l’esplanade de l’Hydronef n’était plus qu’à quelques mètres. Il était certain qu’Hugo l’y attendait. Tout à coup, il sentit ses poils se hérisser : une présence approchait dans son dos, silencieuse, presque imperceptible, mais bien réelle. Il se figea, retint son souffle, sur le point de se retourner pour faire feu.
— Alex ? C’est toi ?
Cette petite voix d’enfant manqua de le faire crier de joie ! L’adolescent se précipita vers son frère et le prit dans ses bras.
— Tu m’as fait une de ces peurs, le gronda-t-il tout bas. Qu’est-ce qui t’a pris d’aller chercher ce satané chat ? T’es complètement fou ou quoi ?
— Il est mort, répondit Hugo, la gorge nouée par des sanglots.
— Je sais, je suis désolé vieux… Il faut vite qu’on rentre à la maison. T’es blessé ?
— Je me suis coupé la main en essayant d’ouvrir le lavoir.
— On va te soigner. On fonce.
Mais ils n’eurent pas le temps de mettre leur plan à exécution. Alexandre discerna, au bout du chemin, la présence d’une masse sombre leur bloquant le passage. Des bruits atroces l’accompagnaient : des sons de déchirement, de mastication, de gargouillis sanguinolents. Le monstre était là, et il était en train de dévorer une proie bien plus grosse qu’un chat… vraisemblablement un chien. Curieusement, sa voracité devait amoindrir sa vigilance, puisqu’il ne sembla pas s’intéresser à Alexandre et son frère. Du moins, dans un premier temps, car lorsque tous deux commencèrent à reculer, le prédateur cessa brusquement de manger, mobilisa tous ses sens, et en une fraction de seconde, fondit sur les deux Longuéens.
Alexandre prit Hugo par la main et tous deux se mirent à courir à toutes jambes, droit devant. Ils déboulèrent sur l’esplanade de l’Hydronef en direction du musée, tout en sachant qu’à cette heure, il serait forcément fermé. Alexandre entendait des pas lourds et galopants tambouriner derrière lui. Le monstre semblait cavaler à quatre pattes et il était véloce ! Pour semer un mastodonte quadrupède, une seule technique était valable : bifurquer à la perpendiculaire pour qu’il poursuive sa course, emporté par son élan. Alexandre eut le réflexe de braquer sur la droite et de sauter par-dessus l’aqueduc paysageant le jardin, afin de s’y cacher. La stratégie fonctionna bien mieux qu’il ne l’avait espéré. Non seulement le monstre ne put les rattraper, mais il sembla même décontenancé. Il se mit à tourner en rond sans parvenir à trouver le moyen de les rejoindre.
L’adolescent en profita pour saisir son téléphone et envoyer un SMS à Mathis : « Au secours, je suis dehors avec Hugo, on a l’affreux qui nous colle aux fesses près de l’Hydronef. Viens nous ouvrir, je t’en supplie. C’est pas une blague ! » Pour le prouver, il ajouta à son message la photo du musée, dont l’ombre massive se laissait deviner dans le ciel étoilé. Puis il adressa un second texto à son père, lui expliquant la situation. À présent, il n’avait plus d’autre choix que d’attendre. Il serra son petit frère et son fusil contre lui, et tendit l’oreille. Le monstre était toujours là. Il grognait, juste derrière l’aqueduc, apparemment capable de le franchir malgré sa faible hauteur. Alexandre ne comprenait pas pourquoi, mais peu importait. Pour l’instant, c’était le seul rempart qui les maintenait en vie. Il fallait patienter et garder son sang-froid.
Le temps parut s’étirer à n’en plus finir. Chaque seconde devint une torture, embourbée dans un silence sépulcral et une obscurité dévorante. Même les arbres semblaient avoir renoncé à bruisser, et le pire, c’était que le souffle et les pas du monstre avaient disparu, eux aussi. Plus un mouvement, plus un son. Le néant. Alexandre et Hugo n’osaient plus respirer. Le prédateur cherchait un moyen de les rejoindre, c’était atrocement évident.
Et soudain, il surgit. Son ombre dévala la rue desservant l’Hydronef, juste en face : Mathis ! Il accourait pour ouvrir la porte du musée. Alexandre serra la main de son petit frère à l’en broyer et lui dit :
— On saute par-dessus le muret et on va se mettre à l’abri. OK ? Je sais qu’on peut le faire, on va y arriver ! Go !
La main d’Hugo était glacée de peur et il tremblait comme une feuille. Alexandre se leva, et restant courbé à demi, entraîna son frère avec lui. Aussitôt, les pas du monstre recommencèrent à résonner. Il longeait l’aqueduc depuis l’autre côté pour les rattraper. La course serait serrée. Les deux frères atteignirent le bout du muret, Alexandre le franchit en premier et se mit à tirer en direction du prédateur tout en hurlant à Hugo :
— Fonce vers Mathis ! Fonce !
Terrifié et en larmes, le petit garçon grimpa sur l’aqueduc, pendant que son grand frère le protégeait, mais les balles ne faisaient que ralentir la bête, incapables d’en venir à bout ! Bientôt, Alexandre se retrouva sans munitions.
— Merde.
Il réalisa qu’il était dorénavant sans défense face à la bête qui approchait. Une bête hideuse, qui ressemblait à un crapaud doté de mâchoires acérées, à la tête et au corps massifs, et qui devait avoisiner les deux mètres lorsqu’elle était dressée sur ses pattes arrière. Son haleine fétide lui parvenait par bouffées, puant la mort et les chairs décomposées. Derrière lui, Alexandre entendit la porte du musée s’ouvrir et Mathis l’appeler. Mais le jeune homme savait qu’il n’avait plus le temps de courir. C’en était fini. Il vit l’ombre macabre approcher, incapable de bouger. Les cris d’Hugo résonnèrent, et l’instant d’après… Alexandre se jetait dans l’eau. Dans le Lathan qui s’écoulait juste à côté. Il ne comprit pas tout de suite ce qui l’avait poussé à faire cela. Ce fut un réflexe, une idée jaillie de nulle part, une intuition directement reliée à l’étonnante efficacité du barrage qu’avait constitué l’aqueduc. Il avait eu le pressentiment que cette créature, toute batracienne dont elle avait l’air, n’aimait paradoxalement pas l’eau.
Alexandre se retrouva immergé jusqu’à la taille, et réalisa avec stupeur qu’il avait raison. Le monstre se mit à enrager, cracher et persiffler, mais resta sur le pont. La porte de l’Hydronef se referma : Hugo était désormais à l’abri, lui aussi. Et bientôt, le son de véhicules roulant à toute vitesse vrombit dans le silence de la nuit pour venir s’échouer dans la rue surplombant l’Hydronef. Des bruits de portières se succédèrent, Alexandre hurla.
— Papa, n’approche pas !
Immédiatement, le monstre se rua dans la direction des gendarmes, des coups de feu retentirent, mais restèrent sans effet. Alexandre entendit les hommes remonter dans leurs voitures et la créature s’acharner sur la carrosserie, mais en vain. La situation semblait inextricable.
— Mathis !
Mathis ouvrit l’une des fenêtres du musée.
— Oui !
— Lance-moi la corde rangée dans le placard !
— Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Fais ce que je te dis et prépare-toi à redémarrer le moulin !
— Quoi ?
— Rallume le moulin et attends mon signal !
Un silence perplexe fut suivi d’une voix tonitruante portée par un mégaphone.
— Alex ! Je vais te sortir de là !
— Non ! Je vais l’attirer ici ! Il faut qu’il revienne vers moi. C’est le seul moyen !
— Hors de question !
— Je vais le faire tomber. Je vais le faire tomber dans le Lathan, je suis sûr qu’on peut le noyer !
— J’ai dit non !
— Mathis, elle vient cette corde ?
Alexandre fut exaucé. Il saisit le filin et entreprit de nouer l’une de ses extrémités en lasso. Puis il nagea jusqu’à l’immense roue du moulin, grimpa sur ses pales et alla solidement attacher l’autre bout à d’une d’elles, avant de replonger dans l’eau. Son escapade était parvenue à susciter l’intérêt du monstre, qui était de retour sur le pont et qui tournait de nouveau en rond, impatient de s’emparer de sa proie.
— Non, je te servirai pas de dessert, l’affreux, désolé ! lança Alexandre pour se donner du courage.
Il récupéra son lasso, inspira profondément et commença à le faire tournoyer dans les airs.
— Mathis, à mon signal !
Dans l’Hydronef, Mathis se félicitait d’avoir passé ses vacances d’été à animer les visites de touristes et à entretenir les lieux. Il actionna les boutons, lança les machines, et se prépara à répondre à l’appel de son ami d’enfance. Alexandre hésita, plusieurs fois, craignant de louper son coup, avant de subitement lâcher la corde droit devant lui, les yeux rivés sur la grosse tête du monstre qui le toisait avec avidité. Dans le mille ! Dès que la créature sentit le lien autour de son cou, elle paniqua et tenta de s’enfuir.
— Maintenant ! cria Alexandre.
Mathis ramena le moulin à la vie. Lui qui ne tournait pratiquement plus depuis des décennies, lui qui ne servait plus à rien en dehors de « faire joli », comme le disaient souvent les Longuéens, le voilà qui démontrait toute son utilité et sa puissance. Son énorme roue se mit en mouvement, lentement, mais inexorablement, tirant la bête à sa perte. Deux forces titanesques tentèrent de rivaliser. L’une jaillie de nos pires cauchemars, l’autre offerte par le passé ; l’une animée par la soif de destruction, l’autre par l’ingéniosité. Le monstre fut contraint, tracté, traîné, avant de chuter lourdement dans le ruisseau, dont Alexandre venait de sortir. Un cri horrible fendit l’air, gorgé de douleur et de désespoir. La roue du moulin poursuivit sa rotation, enroulant la corde autour de ses pales centenaires sans que rien ne puisse l’arrêter, pas même le bouillonnement de la créature qui se débattait en vain, et que l’épuisement finit par faire sombrer dans les eaux noires du Lathan. Une dernière bulle vint percer la surface, avant que le silence le plus total ne retombe sur les lieux. Un silence qui n’avait plus rien à voir avec la peur.

Alexandre devint le héros de sa commune, et la commune le centre de toutes les attentions. Les télévisions du monde entier s’y pressèrent pour filmer, interviewer, raconter, et bientôt, l’adolescent réalisa qu’il regrettait l’époque où Longué-Jumelles ne résonnait que de chants d’oiseaux. Il prit conscience de l’importance de la paix et du calme et se jura de ne jamais l’oublier, même lorsqu’il serait rattrapé par le cours de sa vie. Mais plus que tout, il se promit de toujours se souvenir que le vieux moulin, qui n’avait jusqu’alors jamais démontré d’intérêt à ses yeux de jeune homme moderne, avait été son seul allié dans un moment désespéré. Il prit l’habitude d’aller le contempler chaque fois qu’il passait à proximité et, plus tard, lorsqu’il devint ingénieur, baptisa son entreprise : « Monstrueuses inventions ».
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Caine Silva · il y a
Bravo !
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Doria Lescure · il y a
Récit bien construit et écrit, sur un sujet en mode fantastique et aventures, bien servi par un personnage suffisamment dense pour porter cette histoire de monstre et de courage. C'est simple et efficace.
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Liam Azerio · il y a
Une nouvelle histoire à Longué-Jumelles ! Très sympa :)
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Emma Cornellis · il y a
Je suis une fan ! Ce texte me rappel que j'avais adoré "la 3ème Guerre". Bravo !
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Stéphanie Aten · il y a
Merci Emma ! J'espère que tout va bien pour toi ! ;)
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Annick Truchot-giroudon · il y a
Quel plaisir de te retrouver !
J’adore cette nouvelle très bien écrite comme toujours avec une histoire qui te prend dès les premières lignes et ne te lache plus jusqu’à la fin
Un suspens haletant
Une petite merveille comme toi seule sait les écrire
Fabuleux Stephanie félicitations

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Stéphanie Aten · il y a
Merci chère Annick, indéfectible supportrice ! :). J'espère que tu vas bien. Plein de douces pensées.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire bien conçue et fascinante, Stéphanie !
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Stéphanie Aten · il y a
Merci Keith !
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Paul Jomon · il y a
Un suspens qui monte et tient en haleine. Ce monstre se laisse deviner puis s'impose jusqu'à l'obsession et la nécessité de le faire disparaître. Un vrai rite d'initiation qui amène Alexandre à voir le monde différemment.
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Fred Panassac · il y a
Un récit qui se lit sans répit et qui prouve que les objets obsolètes sont à chérir. Il met aussi en valeur le courage et l’amitié.
« Il grognait, juste derrière l’aqueduc, apparemment capable de le franchir malgré sa faible hauteur. »
Capable, ou incapable ?
Excellent texte, j’ai adoré !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Une aventure captivante , des personnages inventifs , une bonne bouffée de mystère autour de cet animal horrifique !

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