Monsieur Sans-Gêne

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Humour, noir si possible Second degré, voire au-delà Tout est bien à dire si c'est bien dit Mes maîtres (par ordre de disparition) : * Georges Perec * René Goscinny * Pierre Desproges *  [+]

Note : une nouvelle oeuvre non retenue par Short-Edition pour participer à leurs pseudos concours, sans doute pour des raisons de non politiquement correct.
Cette fois ce sera bien la dernière, à moins que je n'aie un jour de l'inspiration pour parler de petites fleurs et d'oiseaux.
Merci à tous ceux qui ont apprécié mes productions.
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Le 16 février 1974, à la maternité René Angelil de Trois-Rivières (Québec) naissait le plus naturellement du monde Antoine Roberbert, d’autant qu’à cette époque comme maintenant il n’existait pas 25 000 façons de naître. Tout aurait pu s’arrêter là et le petit Antoine aurait pu vivre tranquillement sa vie de bébé, d’enfant, d’adolescent, d’adulte, de vieillard et de cadavre sans plus de formalités, mais cette naissance fut marquée par un évènement annexe que les sages-femmes présentes n’hésitèrent pas à qualifier de « mais bon Dieu de Criss c’est quoi c’t’affaire tabernak ! » (note de l’auteur : merci de lire cette phrase avec un accent québécois prononcé).
En effet, à peine sorti de la matrice utérine, Antoine - qui semblait n’attendre que ce moment propice - se mit à pousser un cri comme si ses poumons se trouvaient pour la première fois emplis d’air. L’obstétricien tentera bien de le calmer en lui plaquant sa main sur la bouche mais rien n’y fit, le nouveau-né continua de hurler de plus belle sous les regards apeurés de ses parents qui se demandaient ce qui leur arrivait. « C’est comme s’il voulait absolument attirer l’attention sur lui », dit l’une des sages-femmes aux parents. « On est tranquillement en train de discuter du menu de la cantine pendant que l’obstétricien recousait l’épisiotomie de Mme Roberbert et ce petit monstre avec ses cris assourdissants nous empêchent de tenir la moindre conversation. Un vrai sans-gêne ! »
Et voilà, la légende était née en même temps que lui. Depuis ce jour de l’hiver 74 et jusqu’à son dernier soupir, Antoine Roberbert s'ingénia à transformer cette première expérience pitoyable de malfaisance en véritable sacerdoce. Toute sa vie, il fera tout pour faire passer ses besoins avant ceux de tous les autres, sans aucune considération pour les desiderata de ses congénères humains. Du Canada à la Moldavie jusqu’à la France où il vint finir ses jours, on ne l’appellera plus que « Monsieur Sans-gêne ».
Les méfaits d’Antoine à la maternité ne se limitèrent pas à sa naissance. Intrigué par son pouvoir, il n’hésita pas à en tester les limites dès ses premiers jours de vie. Ainsi il décida toutes les 4 heures de réclamer à manger au lieu d’attendre les heures de repas normal, de jour comme de nuit ! Sa maman, désespérée mais croyant bien faire, répondait systématiquement à ses exigences. Et que croyez-vous qu’il fit entre ces repas ? Qu’il range sa chambre ou qu’il aille faire les courses comme tout enfant bien élevé de son âge ? Pensez-vous ! Non seulement il ne préparait pas lui-même ses biberons, mais en plus Môssieur se permettait de roupiller comme un nouveau-né, au mépris total de ses parents.
Et ce n’est pas le pire. J’ose à peine le dire ici mais Antoine Roberbert poussait le sans-gêne jusqu’à uriner et déféquer dans sa culotte, sans même prendre la peine de prévenir. Éberluée, la puéricultrice chargée de son cas lui fit remontrance sur remontrance mais rien n’y fit. Non seulement il restait muré dans un silence déterminé après chaque sermon (bien que pleurant parfois), mais encore continua-t-il de plus belle à faire ses besoins quand bon lui semblait. C’en était arrivé à un point où sa mère, de guerre lasse, avait décidé de lui confectionner une sorte de lange avec de vieux torchons pour au moins conserver ses vêtements au sec.
Pleins d’espoirs, ses parents espéraient que la sortie de la maternité et l’arrivée dans son foyer feraient reprendre ses esprits à Antoine. Hélas, c’est tout le contraire qui se passa. Pendant trois mois, ce ne furent que cris, siestes, pipis, cacas, et tout ça sans donner la moindre explication. Il se calma un peu vers quatre mois en ayant au moins la décence de ne plus déranger ses parents la nuit. Par contre, il ne voulait toujours rien faire par lui-même; un vrai parasite. Alors que même le chien de la famille n’hésitait jamais à aller chercher les pantoufles de son maître ou à manger tout seul dans sa gamelle, Antoine se prélassait dans son transat en attendant que la nourriture lui tombe dans la bouche. Et il refusait systématiquement de se déplacer. On ne compte plus le nombre de fois où son père, excédé, le força à se mettre debout pour jouer au foot ou écraser des fourmis, mais Antoine préférait carrément se laisser tomber comme un vieux flanc plutôt que de répondre aux attentes de son géniteur. Un petit manège qui dura bien 18 mois au bas mot.
Vers Noël 1975 les choses semblèrent s’arranger un peu. Lâchant enfin prise, Antoine fit quelques concessions en acceptant de marcher (ce qui ne durera pas comme on le verra plus tard) et en répondant aux questions de ses parents. Enfin, quand je dis répondre, c’est un bien grand mot (8 lettres tout de même). Disons qu’il balbutia quelques syllabes mais cela resta dans l’ensemble assez inintelligible. Malgré tout ce fut un progrès et à part pour ce qui est du pipi et du caca qu’il refusa toujours obstinément de faire dans les toilettes, la vie se passe un peu mieux chez les Roberbert. Mais ce fut reculer pour mieux sauter, comme ils le découvrirent à leurs dépens
Suivant les conseils du psychiatre de leur fils qui leur proposa de changer d’air, les parents d’Antoine décidèrent de déménager en France au début des années 80, coïncidant avec l’entrée en CP de celui que tout le monde appelait déjà « le sale gosse ». Hélas, au lieu de le calmer, l’entrée à l’école d’Antoine sembla catalyser son comportement anti-exemplaire. Considérant sans doute avoir fait le tour des possibilités proposées à son vice dans son entourage familial, il découvrit dès le primaire et jusqu’au collège un nouveau terrain de jeu idéal. Pas un jeu, pas une conversation, pas un devoir où ce sans-gêne exacerbé ne vint mettre son grain de sel. « Sic transit gloria mundi » dira même son professeur de 4ème ce qui est toutefois excusable puisqu’il s’agissait du professeur de latin et que d’ailleurs ce jour-là Antoine était absent pour cause de rougeole. Le fumier.
Ses absences répétées étaient d’ailleurs – au grand soulagement de ses enseignants – l’expression la plus courante du sans-gêne d’Antoine. Prétextant quelque déséquilibre chronique de type leucémie et myopathie ou des interventions médicales pour lesquelles il ne prenait même pas la peine d’inventer des noms plausibles (greffe de moelle osseuse, séance de chimiothérapie,...), il manquait la moitié des cours et Dieu seul sait à quelles activités licencieuses il se livrait alors. Plus fort encore, il n’hésitait pas à faire signer à ses parents et à des docteurs soit complaisants, soit pliant sous la menace d’un chantage habile, des certificats médicaux tous plus aberrants les uns que les autres.
Le summum fut atteint en CM2 dans la classe de Mme Blanchard, pourtant habituée à la dure. Quelques jours après les vacances de Noël et au mépris de tous les règlements, il entra dans l’école assis sur une sorte d'étrange fauteuil à roulettes, sans doute un cadeau offert par un lointain parent canadien qui croyait bien faire. Malgré les sommations de sa maîtresse, il refusa de quitter ce pseudo-véhicule. En cours d'éducation physique et sportive, alors que ses camarades s'échinaient à monter à la corde à nœuds ou à parcourir des distances insensées au rythme des coups de sifflet de M. Geanbart, il les nargua, bien calé sur son trône de Roi des Sans-gêne ! Il ne fit même pas l’effort de se lever le jour où l’inspecteur d’académie, qui avait du mal à croire ce qu’on lui racontait à propos d'Antoine, entra à l’improviste dans la classe pour vérifier les dires de ses subalternes.
Conscient de l'effet négatif que provoquaient non seulement son attitude, mais aussi, du fait de sa réputation et de son allure décalée, sa simple présence, Antoine persista de plus belle dans la provocation dès son entrée au collège. Il continua de parader assis, et trouva le moyen on ne sait comment de se commander un fauteuil électrique, ne trouvant apparemment plus assez de motivation pour se pousser dans son ancien modèle mécanique. Comme si cela ne suffisait pas, il trouva une autre façon de faire son intéressant : il décida abruptement de ne plus parler du tout et se contenta de « communiquer » via une espèce de terminal informatique capable d'analyser les sons gutturaux qu'il daignait émettre et de les transformer en voix synthétique...
On espérait tout de même à cette époque qu'il avait repoussé les limites de l'indécence mais c’était mal connaître cet écornifleur de sociabilité. Sans doute en raison d'une réminiscence de sa prime jeunesse, le voilà qui décida à nouveau de ne plus faire ses besoins aux toilettes. Eh oui ! Ses parents croyaient qu'il s'était débarrassé de cette terrible manie depuis des années et voilà qu'à l'aube de sa majorité, il se mit à agir comme un vieillard incontinent. Pour l'Éducation Nationale, cette fois la coupe était pleine. Avant même d'intégrer le lycée, Antoine Roberbert fut renvoyé et dut sortir du système scolaire public. Désespérés, ses parents l'inscrivirent dans une institution spécialisée pour les jeunes à problèmes, espérant une fois de plus que leur enfant mettrait un frein à son comportement imbécile, et à son fauteuil électrique aussi car il avait tendance à abimer la peinture des murs.
Malgré leur patience, les nerfs de ses nouveaux éducateurs furent mis à rude épreuve face à l'intransigeance de ce « pauvre type » comme il était désormais surnommé. Ne faisant preuve d'aucune bonne volonté, Antoine resta muré dans son silence et décida carrément de ne plus bouger du tout. Étrange comme la gêne occasionnée par la présence de manifestations sonores ou cinétiques intempestives est moins ressentie que celle émanant des plus profonds mutisme et immobilisme. Et Antoine l'avait bien compris (ça en fait au moins un parce que cette putain de phrase elle est carrément incompréhensible).
Pour ses parents, chaque visite à leur fils était une torture. Il ne racontait rien, ne donnait aucune preuve d'amour ou de tendresse et toute son attitude exprimait le mépris ou pire, l'indifférence. À tel point qu'un beau jour de mai 1999, son père lui annonça qu'ils ne viendraient plus le voir et qu'il n'aurait à s'en prendre qu'à lui-même s'il finissait ses jours seul et abandonné. Bluffait-t-il ou pas ? Toujours est-il que cela ne provoqua aucune réaction quantifiable chez Antoine qui se contenta de répondre par ce qui ressemble au mieux à un grognement. Auquel s'ajouta il faut au moins lui rendre cet honneur, un de ces fameux étrons intempestifs dont il avait le secret.
Quoi qu'il en soit, son père tint parole et Antoine ne reverra plus jamais sa famille. De 1999 à 2009, Antoine restera confiné dans son centre éducatif spécialisé. Mais jamais il ne fera le moindre effort pour s'investir dans les cours ou pour nouer le moindre lien avec ses congénères. Claquemuré dans son autarcie exacerbée, il restera jusqu'au bout fidèle à son principe de vie : ne faire que ce que bon lui semble.
Mais le plus navrant fut la fin de cette triste histoire. En décembre 2008, un nouveau médecin, le Docteur Herman Komell-Respeer, fut nommé à la tête du centre où Antoine passait le plus clair et le plus sombre de son temps. Sans doute sous l'impulsion zélatrice liée à sa récente promotion, il décida de faire passer une IRM à Antoine. Et là, Ô surprise, on détecta un caillot dans la zone du cerveau régissant notamment les échanges sociaux, la parole, la station debout et les incontinences urinaire et fécale. « Peut-être existe-t-il un lien ? » se demanda alors le docteur avec toute la fougue et l'optimisme que lui conférait son statut. Prenant sur lui, le médecin décida de programmer l'opération destinée à ôter ce caillot. Elle dut avoir lieu le 8 janvier 2009 à 8 heures. Dans la nuit du 7 au 8 janvier, dernier pied-de-nez d'Antoine qui décida de mourir dans son sommeil. Un vrai sans-gêne jusqu’au bout.
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Fantec XYZ · il y a
J'adore ce texte, j'adore ce point de vue et j'adore votre style.
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Paul Marie · il y a
j'ai eu le meme petit souci il y a peu...les "braves gens" s'echinent a chercher des messages la ou il n'y a que le plaisir de raconter des histoires...cela dit, j'aime votre style et votre humour, donc en avant !!!
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Vivian Roof · il y a
D'abord, heureux de vous retrouver. Vous êtes la preuve littéraire et talentueuse que Short édition n'est absolument pas éditeur. Mais ne quittez pas. Ne quittez pas, ne quittez pas... Ne quit...tez pas...
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Clément Paquis · il y a
Salopard d'Antoine qui a été jusqu'à survivre à une leucémie dix ans après sa cure pour mourir comme un pacha dans son pieu !
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Roxane Soixante-treize · il y a
Un point de vue surprenant et qui n est pas au final, sans pertinence.
Je vous propose de lire mon dernier http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/noir-et-blanc-un-soir-pres-du-vieux-pont
Si vous avez 12 mn en trop. et en avez envie, un refuse par Short que j ai entre autres, édulcoré de termes trop argotiques . C est sûrement mieux, mais j ai tendance à penser sans doute aa tort, que le voilà un peu privé d un certain relief...Parfois le refus tient à peu de choses, ????

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Lustucru · il y a
Et vous en avez plusieurs de retenues
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Vic Vega · il y a
bien entendu
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Lustucru · il y a
OK mais que voulez vous dire avec votre récit
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Vic Vega · il y a
Allons bon, faut-il donc toujours vouloir dire quelque chose quand on écrit une fiction ? Je n'ai aucun message à faire passer si ce n'est celui de laisser une entière liberté de sujet et de ton aux auteurs.
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Lustucru · il y a
Vous n'avez pas tord
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Sapho des landes · il y a
Sans doute que votre texte n'a pas été retenu "car on ne plaisante pas avec ces choses là" et qu'il pourrait heurter ceux ou celles qui vivent cette réalité au quotidien. Pour ma part j'ai bien aimé cette façon de renverser la normalité avec humour et dérision.
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Vic Vega · il y a
C'est bien connu, on trouvera toujours quelqu'un pour être heurté par n'importe quel sujet et si on doit s'arrêter à de telles considérations je pense qu'il n'y a plus aucun sujet valable. Il n'y a strictement aucune moquerie envers les handicapés dans mon texte comme vous l'avez noté c'est plutôt un changement de paradigme sur la façon d'aborder le handicap en société. Mais je pense que le comité de lecture rejette systématiquement un texte qui associe humour et handicap, ou humour et religion, ou humour et maladie ou humour et tout ce qui est pour eux sujet à polémique, comme si nos écrits pouvaient avoir la moindre importance
Merci en tout cas pour votre message, je ne suis pas un écrivain mais je déteste faire des écrits vains.

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