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Monsieur Propre

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Alki

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Un soir, en rentrant chez elle, Sophie trouva Pierre assis dans la cuisine, tourné vers la fenêtre. Ce n'est pas le genre de découverte qui est censé vous mettre la puce à l'oreille, mais dès qu'elle eut franchi le seuil de la pièce, Sophie sentit que quelque chose n'allait pas. Pierre n'était pas quelqu'un de spécialement ordonné, pourtant tout était parfaitement rangé, et le plan de travail, impeccable. La lumière incandescente jaunissait le carrelage immaculé, il avait dû passer la serpillère.

Il ne l'avait pas entendue, se dit-elle. Doucement, elle s'approcha de lui, et posa délicatement une main sur son épaule. Il sursauta et se retourna vivement, l'air surpris, avant qu'un large sourire ne fende son visage.

- Je ne t'ai pas entendue rentrer, tu m'as foutu une de ces trouilles !
- Désolée ! Alors dis-moi, qu'est-ce qui est si intéressant dehors pour que tu m'ignores à ce point ?

Sophie jeta un coup d’œil par la fenêtre. La rue était déserte.

- Rien du tout, j'étais perdu dans mes pensées.
- Tu pensais à moi, j'espère ? demanda-t-elle, en fronçant les sourcils.

Le visage de Pierre se renfrognât.

- A vrai dire, je ne m'en souviens pas...

Un silence gênant s'installa entre eux deux.

- Ce n'est pas grave, je plaisante ! Je vois que tu ne t'es pas ennuyé aujourd'hui ! Elle balaya la pièce du regard. C'est impeccable !
- Oui, tu as vu ça ? C'est moi Monsieur Propre ! Il fit mine de montrer ses biceps.
- La prochaine fois prépare aussi le repas et je serai une femme comblée, dit-elle avant de l'embrasser sur le front.

La soirée se poursuivit sans autre surprise. L'incident était clos, jusqu'à la semaine suivante.

Ce jour-là, Sophie rentra un peu en avance du travail. Elle savait que Pierre serait à la maison, car il était au chômage depuis plusieurs mois. Sur le chemin du retour, elle repensa à l'épisode de la cuisine. Elle ne pouvait s'expliquer pourquoi mais cela l'avait affectée de voir son compagnon décrocher ainsi de la réalité. Et même si Pierre avait paru normal ces derniers jours, en entassant la vaisselle et en laissant toujours quelques miettes sur la table, comme il savait si bien le faire, elle avait peur qu'il ne récidive.

Quand Sophie entra dans leur maison, elle aperçut, au bout du couloir plongé dans l'obscurité, un rai de lumière jaune filtrant sous la porte de la cuisine. Elle eut un mauvais pressentiment. Sophie fit quelques pas, tourna la poignée de la porte de la cuisine et fit doucement pivoter le battant.

Elle sentit une boule lui serrer la gorge quand elle vit que Pierre était là, droit sur sa chaise, tourné vers la fenêtre. Il ne se retourna pas quand elle referma la porte derrière elle.
Au grand désespoir de Sophie, la pièce avait à nouveau été nettoyée du sol au plafond.
Elle prit un moment avant de ne pouvoir dire quoi que ce soit.

- Pierre ? Ça va ? Finit-t-elle par demander.

Il se retourna, surpris, et lui sourit.

- Je ne t'ai pas entendue rentrer, tu m'as foutu une de ces trouilles !

Il avait prononcé ces mots avec l'exacte même intonation que la première fois. Un malaise profond gagna Sophie. Avant qu'elle ne puisse répondre, il enchaîna.

- Tu as vu ça, j'ai nettoyé tout la cuisine, c'est moi Monsieur Propre ! Il reproduisit le geste de la semaine passée et montra ses biceps.

Elle avala sa salive.

Pierre l'observait et il sentit que quelque chose n'allait pas.

- Ça ne va pas ma chérie ? Tu as passé une mauvaise journée ?

Sophie se ressaisit. Si son compagnon était devenu malade, il était urgent de faire quelque chose et de ne surtout pas paniquer. Elle improvisa.

- Non ça va, c'est juste... ma chef. Tu sais, elle n'a vraiment pas été sympa avec moi aujourd'hui.

Elle marqua une pause, et trouva que son époux avait l'air normal.

- Et c'est super pour la cuisine, merci beaucoup ! S'empressa-t-elle d'ajouter.

Pierre lui sourit de nouveau. Il ne se rendait compte de rien.

Les jours suivants, Sophie se posa beaucoup de questions sur Pierre. Elle chercha une explication à ces deux moments d'égarement sur internet, exposant la situation sur des forums spécialisés. Les réponses étaient tour à tour fantaisistes ou inquiétantes. Certains parlaient d'une possible tumeur au cerveau, d'autres de la maladie d'Alzheimer, et d'autres échafaudaient des théories saugrenues d'extra-terrestres prenant le contrôle de son mari. Tous lui conseillaient d'envoyer Pierre consulter un psychologue, ce à quoi Sophie se refusait : son mari n'était pas fou.

Au quotidien, Sophie ne laissait rien transparaître des doutes qui l'assaillaient. Mais la peur que cela ne se reproduise, la peur d'imaginer que Pierre puisse ne plus être lui-même, qu'il puisse même l'agresser pendant la nuit, tout cela la minait et la consumait à petit feu.

Elle prit alors la décision d'installer dans leur maison un discret système de caméras de surveillance. Après quelques recherches, Sophie trouva sur des sites de vente en ligne des objets du quotidien dans lesquels étaient dissimulés de petites caméras. Elle acheta un lecteur DVD pour le salon, un réveil pour la chambre, un tableau pour le bureau, et surtout, un grille-pain pour la cuisine. Tous ces objets étaient parfaitement fonctionnels. Le lecteur DVD pouvait lire des DVD, le réveil sonnait, et le grille-pain grillait. La seule différence est qu'ils filmaient tous 24 heures sur 24, et qu'on pouvait récupérer les vidéos grâce à une petite carte mémoire habilement camouflée.

Une fois le système mis en place, Sophie attendit. La deuxième crise de Pierre remontait à deux semaines maintenant.

La récidive fut bien plus rapide que ce que Sophie avait imaginé. Deux jours plus tard, elle sut dès son retour que Pierre avait à nouveau replongé. A la seconde où elle eut franchi le seuil de leur perron, une odeur de javel lui emplit les narines. Elle se dirigea rapidement vers la cuisine, pris une grande inspiration, et ouvrit la porte.

Il était à sa place, le dos raide sur sa chaise, le visage tourné vers l'extérieur.

Sophie s'approcha de lui, il n'eut aucune réaction. Elle le contourna pour se placer en face de lui, et fut surprise de voir qu'il avait les yeux fermés. Elle plaça une main sous son nez, et sentit son souffle chaud. Sa respiration, lente, ne laissait aucun doute. Il dormait.

Discrètement, elle s'écarta de lui. Elle allait enfin savoir.

Sans hésitation, elle fonça vers le grille-pain et en ôta une carte mémoire.

A pas de loup, elle fit le tour des autres pièces pour récupérer les trois autres cartes. Après avoir transféré les vidéos sur l'ordinateur du bureau, elle entreprit de reconstituer le fil de la journée de son mari, qu'elle avait laissé endormi dans la cuisine.

Le matin même, elle se vit sortir de la maison. Pierre dormait encore. Sur la vidéo filmée depuis la chambre, elle vit qu'il se leva sur le coup de 10 heures. Il se dirigea alors directement vers la cuisine, où il prit un copieux petit déjeuner en pianotant sur sa tablette. Une fois fini, il alla s'installer à l'ordinateur, en laissant derrière lui la cuisine en désordre. Il resta trois bonnes heures devant l'écran. Sophie prenait soin d'accélérer la vidéo quand rien de spécial ne se passait, ce qui était le cas. Enfin, Pierre se leva. Elle remit la vidéo en vitesse normale. Une fois debout, il resta planté devant le bureau, le regard vide. Il se tint immobile environ cinq minutes, à ne rien faire. A mesure que le temps passait, le cœur de Sophie s'accélérait. Se souvenant qu'elle avait laissé Pierre dans la cuisine, elle jeta un coup d’œil furtif par-dessus son épaule pour s'assurer qu'il ne s'était pas introduit dans le bureau. Elle se trouva bête, mais son inquiétude grandissait à mesure que le curseur de la vidéo défilait. Elle décida par précaution de s'enfermer dans le bureau. Au bout d'un instant, Pierre, mais était-ce vraiment lui se demandait-elle, se dirigea vers la cuisine, où il entreprit de tout nettoyer. Une fois fini, il s'assit sur la chaise, là où elle l'avait trouvé en rentrant ce soir. L'horloge incrustée dans le coin de la vidéo indiquait 15 heures, cela faisait donc plus de trois heures qu'il était assis là sans bouger.

Sophie ferma les vidéos, et par mesure de précaution les supprima de l'ordinateur. Elle rangea également les cartes mémoires dans la poche de son jean.

Elle réfléchissait à ce qui avait pu mettre Pierre dans un tel état, à ce qu'il avait vu sur l'écran qu'elle consultait actuellement et qui avait eu sur lui un effet si puissant.

A la recherche d'une explication, Sophie parcouru l'historique de consultation des pages internet du navigateur. La dernière page consultée attira immédiatement son attention, elle s'intitulait "En quête de motivation ? Ouvrez votre esprit".

Elle hésita, et cliqua sur le lien.

Une vidéo s'ouvrit.

On y voyait un homme, en gros plan. La cinquantaine, le teint pâle, les yeux noirs. Il y avait quelque chose de dérangeant dans son regard. Une musique angoissante s'échappa des hauts parleurs. Sophie était tétanisée, elle ne pouvait rompre le lien visuel qui venait de l'unir à cet inconnu. Il prit la parole d'une voix profonde.

- Vous qui regardez cette vidéo, je sais ce que vous recherchez... Écoutez-moi, et vous trouverez enfin ce qu'il vous manque... La motivation ! La motivation d'accomplir ce que vous pensiez impossible, la motivation de créer enfin l’œuvre dont vous avez toujours rêvé. Je vais faire de vous quelqu'un qui peut soulever une montagne, quelqu'un qui peut rassembler les foules. Vous ne serez plus jamais le même, soutenez mon regard et les portes de votre esprit s'ouvriront enfin.

L'homme poursuivit sa tirade, Sophie n'en perdit pas une miette. Un sourire se dessina sur le coin de ses lèvres. C'était un hypnotiseur. Il demandait au spectateur de se concentrer sur sa voix puis sur un pendule. Elle savait que cela ne fonctionnait pas sur tout le monde, seulement sur les gens sensibles. Il faut croire que Pierre faisait partie de ceux-là. La vidéo touchait à sa fin, et la magie n'avait toujours pas opéré sur l'esprit de Sophie.

- A présent, dit l'homme, concentrez-vous sur votre objectif, et vous trouverez la motivation d'en venir à bout !

Sophie failli fermer le navigateur, quand une publicité recouvrit la totalité de l'écran.

Un homme, chauve cette fois-ci, fit son apparition. Il montrait ses gros biceps à la caméra.

Le slogan disait :

"Avec notre nouvelle eau de javel spécial cuisine, c'est vous Monsieur Propre !"
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Violette · il y a
Une histoire bien menée vers une chute originale !
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MissFree · il y a
Ouf j'avais peur que ça ne tourne au drame... :-) prenant!
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Alki · il y a
Merci d'être venue faire un tour par ici ! :)
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Chroniquessansraison · il y a
Hé bien fillot je te trouve très fort, car inventer des historiettes comme celle-ci, c'est quand mémé pas mal. Moi je n'y arrive pas. Bon par ailleurs j'espère que tu sais faire le Monsieur Propre chez toi ! Mais évidemment ce n'est pas la peine de t'asseoir et de regarder par la fenêtre une fois que t'as fini, il paraît que ça rend les gens fadas.
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Anna Hoser · il y a
l'intrigue est bien menée, je me suis laissée emporter d'un bout à l'autre et la fin est en effet complètement inattendue !
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Alki · il y a
Merci Anna, c'est sympa de laisser un commentaire sur ce texte abandonné :)
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Anna Hoser · il y a
je suis désolée que vous vous sentiez abandonné, il suffit parfois de se faire un peu de publicité ...
certains savent très bien s'y prendre ;-)

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Patrick · il y a
j'étais loin d'imaginer une telle fin ,en cela elle est bien surprenante. Bravo! au fur et à mesure l'angoisse monte, on s'attend à un psychodrame , le chomeur déprimé... et pourtant on se demande pourquoi ce ménage de fond en comble, pas le comportement d'un déprimé . vous voyez j'ai aimé !
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Joelle des Coëfs · il y a
très bon. j'aimerais bien trouver quelqu'un qui arrive à me motiver à aire le ménage. sniff!
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