Monsieur Lejeune et Docteur Lajoie

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En compétition

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Image de Été 2020

— Voyez-vous Docteur Lajoie, le problème est qu’avant tout, j’ai très peur de disparaître.
Haut perché sur son siège, le psychanalyste apparaissait à M. Lejeune comme un volatile à lunettes, grand jusqu’à l’absurde.
— Pouvez-vous préciser ? Quel genre de disparition ?
M. Lejeune réfléchit un moment. Il ne pouvait pas affirmer qu’il s’agisse de thanatophobie. La peur de la mort. Il ne l’avait pas. Comment avoir peur de ce qui adviendra ? Une seconde, il serait vivant, et la prochaine, il ne le serait plus. Voilà tout.
Le médecin rajusta ses lunettes avant d’énoncer lentement :
— Il ne s’agit en aucun cas d’une peur que vous pourriez formuler consciemment. C’est ce qui se débat tout au fond, à l’intérieur de vous, qui nous intéresse. Vos propres marécages. Comment vous représentez-vous cette disparition ?
— Eh bien, laissez-moi vous expliquer cela… Tout est une affaire de surpopulation, enfin, je crois… D’aussi loin que je me souvienne, on m’a oublié. Je suis le dernier d’une famille de huit enfants. Huit petits Lejeune, une véritable tribu, si vous saviez, Docteur… Un enfer. J’avais ma place dans cette famille, mais le nombre faisait loi. Il me semble que le chiffre sept représente une limite symbolique à partir de laquelle on ne compte plus.
Le Docteur Lajoie fronça les sourcils. Son intérêt s’éveillait.
— Développez, s’il vous plaît. Vous êtes-vous senti seul ?
M. Lejeune secoua la tête, un peu trop nerveusement.
— Pas exactement, Docteur. Voyez un peu : nous partons pour le week-end dans le Vercors, mais le van de mes parents compte huit places, chauffeur compris. Alors je reste avec Maman et nous passons le week-end ensemble. Notez que je ne me souviens de rien concernant ces deux jours. Alors, mettez-vous à ma place quand, des années plus tard, mes frères et sœurs évoquent avec des étoiles dans les yeux ce moment magique en compagnie de mon père.
— Vous souvenez-vous d’une compensation de la part de votre père ?
— Il a promis de m’emmener à la fête foraine le week-end suivant. Mais le week-end suivant, il a plu. 
— Et celui d’après ?
— Il est mort.
Un long silence s’installa. Le médecin, d’en haut, lui laissa le temps.
— … Alors j’ai fait comme lui. Je suis devenu musicien. C’est pourtant ce qui l’a tué. Un concert tous les soirs, jamais de vacances, la cocaïne et sans doute beaucoup d’autres médecines… Pour tenir, j’imagine. Pour ma part, j’ai choisi un milieu musical plus… paisible. Le violoncelle. Peu de sexe, pas de drogue… et de rock’n’roll, encore moins. J’ai travaillé beaucoup, dans des endroits feutrés aux odeurs de bois. Et comme vous le savez peut-être, je suis devenu une référence dans mon domaine. Le Rostropovitch français…
M. Lejeune ricana tristement.
Silence. Le médecin finit de prendre note puis fixa Lejeune dans les yeux.
— J’aimerais que vous me parliez de votre décompensation. Ce jour du… 23 janvier dernier, c’est bien cela ?
Lejeune se tortilla sur sa chaise. Revenir sur son geste était douloureux. Mais il le fallait. Après tout, il disparaîtrait bientôt. Il lui fallait comprendre.
— Que dire sinon les faits ? C’est absolument simple, docteur : le grand concert, la salle Pleyel, le tout Paris. L’Aria de Bach, le travail d’une vie. Dans la tête, chaque nuit, les doigts mentaux qui répètent, tout le temps, jusqu’à ce que les notes n’aient plus aucun sens, comme quand on répète un mot un million de fois de suite et qu’il devient une bouillie sonore abstraite… Le jour est là, il est vingt heures, je n’y suis pas. Je n’irai pas. C’est une vengeance, Docteur, j’en suis conscient… J’ai été oublié toute ma vie. Ce soir-là, c’est moi qui les oublie. Ce soir-là, j’ai disparu.
Le Docteur Lajoie ôta ses lunettes. Son regard passa de l’oiseau de proie à la taupe.
— Y a-t-il autre chose dont vous vous souvenez ? Pouvez-vous décrire ce que vous avez fait dans le détail ?
Lejeune hésita longtemps. Il chercha, loin dans ses souvenirs, sans retrouver davantage que quelques images dénuées de sens. De la neige, des flashs. Des cris. Son propre souffle, très fort. Un sol sur lequel il glisse.
— Vous évoquiez le chiffre sept... Ce chiffre prend-il également sens dans le contexte de cette soirée ?
— Pas de sept, cette nuit ! C’est le chiffre un qui s’impose. Un bon gros un, vivant, brillant, pulsant. Existant…
Le médecin posa doucement son carnet à spirale rouge sur la table devant lui. Il signifiait par ce geste la fin de la séance. Il était tard.
Après l’avoir salué, M. Lejeune se leva et disparut comme une ombre orange dans le couloir obscur.

***

Il y avait chez ce Lejeune de nombreux mécanismes latents. Déni, mythomanie, amnésie partielle, délire de persécution, fantasmes de vengeance… Un sujet particulièrement intéressant, peut-être même passionnant… sans aucun espoir de guérison ou de retour à la réalité. La portée de son acte et la gravité presque surréaliste de sa décompensation avaient projeté Lejeune dans un labyrinthe intérieur. Un labyrinthe sans sortie.
Le dédale interne de son patient contenait une illusion personnelle intéressante. Lejeune n’avait sans doute jamais touché un violoncelle de sa vie. Son fantasme personnel de célébrité reflétait sa compulsion à maîtriser l’univers, par la symbolique de l’instrument de musique. Lejeune était en réalité un petit homme insignifiant, sans talent particulier, sans charme. Son intelligence était moyenne. Mais dans le bouillonnement intérieur de son esprit, quelque chose s’était mis à gronder de plus en plus fort, avec le temps et sans doute quelques déclencheurs intimes, et alors Lejeune était entré dans le mensonge.
Un mensonge auquel il avait fini par croire.
Alors, dans la brume écarlate d’une explosion psychotique, Lejeune avait aligné l’ensemble de sa fratrie. Cinq frères et deux sœurs. Ceux-là mêmes qui partageaient les souvenirs du week-end en Savoie. Et il avait tiré. Méthodiquement.
Sept balles.
À la suite de quoi son esprit s’était recroquevillé comme un mollusque sous une pluie de gros sel.
La presse du 23 janvier n’avait pas été avare en détail. Lejeune pouvait se vanter d’avoir fait vendre du papier. Mais le petit homme ne se vantait de rien. Il avait tout oublié. Tout refoulé.
Le Docteur Lajoie se demanda ce qui se passerait si… oui, s’il parvenait à soulever le couvercle. Quelle étrange réaction pouvait advenir de la part de la créature à demi chauve, courbée devant lui sur la petite chaise du réfectoire.
— M. Lejeune, lors de notre dernier entretien, vous avez évoqué l’idée de surpopulation. Puis-je vous demander de développer cette idée ?
L’autre eut une réaction presque violente, un spasme. Lajoie comprit qu’il s’agissait là d’une forme de réflexe outré de sa part.
— Ignorez-vous donc les événements, Docteur ? N’êtes-vous pas au courant de ce qui se prépare ? La Grande Purge, ça ne vous dit rien ?
Lajoie avait touché un point sensible. Dans les méandres de l’esprit de son patient, un complot avait vu le jour. Surtout, ne pas le froisser davantage.
— Écoutez, Docteur, tout le monde sait ce que nos dirigeants préparent. C’est un secret de polichinelle. La barre des huit milliards d’habitants sur la planète sera bientôt dépassée, si elle ne l’est pas déjà. Alors, le lot de guerres, de famines, d’épidémies et de catastrophes naturelles que l’humanité a subi jusqu’à aujourd’hui ne sera plus qu’un pet de lézard en plein djebel. Et vous le savez très bien. Alors viendra la Grande Purge. Et par qui commenceront-ils, à votre avis, mon bon Docteur ? Oh, pas par vous, soyez rassuré… Les pauvres, les fous, les malades, les criminels, et puis les vieux. Adieu, veaux, vaches, cochons…
Le discours de Lejeune vacilla, puis celui-ci se mit à ricaner nerveusement. Il était fatigué.
Parfois, le Docteur Lajoie se lassait. Après plusieurs années de pratique, les schémas se répétaient. Chaque patient était unique, mais les mécanismes semblaient universels. Alors l’ennui le prenait et le discours du malade s’estompait jusqu’à disparaître, et Lajoie plongeait dans les flots de sa propre psyché. Il revivait les épisodes de son enfance, lui, toujours sur le côté, statique, observant les autres sans cesse en mouvement comme des rats dans une cage. Lui en retrait, écoutant passivement la logorrhée des femmes de sa vie, le flot ininterrompu de paroles qui masquait leur terreur existentielle de vieillir, devenir laide et mourir.
Il lui sembla n’avoir fait que ça dans sa vie. Écouter les femmes. Écouter les autres. Et qu’adviendrait-il si, un jour, un miracle venait à se produire ?
Si, un jour, quelqu’un, enfin, l’écoutait ?
Son cœur lui fit mal, comme pris dans une implacable serre glacée.
Et si ce jour-là, il n’avait rien à dire ?
Alors, épuisé, il se leva et disparut dans les ténèbres du couloir comme une ombre orangée.

***

L’infirmier Arnold Orwitz observait les deux hommes depuis presque une heure. Dans leurs combinaisons orange vif, ils avaient l’air de deux clowns tristes aux visages blafards.
Le couloir était long d’une trentaine de mètres. Deux par deux, les patients attendaient leur tour. Orwitz était chargé, chaque demi-heure, de faire sortir chaque binôme par la double porte menant à la cour. Son rôle se limitait à cela, mais il n’était pas dupe. À chaque ouverture, il entendait les moteurs tourner en continu, et une odeur de carburant s’engouffrait dans le couloir. Une odeur qui piquait les yeux et faisait tousser.
La cour n’avait pas d’issue et les patients, une fois dehors, ne revenaient pas. Nul besoin d’être Einstein pour comprendre. Mais les oranges vifs, eux, ne semblaient pas réaliser. Ils attendaient, pour la plupart dans le silence. Certains marmonnaient. Les médecins avaient dû prendre soin de les charger à bloc, pour qu’ils restent calmes, juste le temps de patienter.
Orwitz remarqua que les toubibs avaient soigneusement disparu. Cela se comprenait. Ils ne tenaient pas à salir leurs belles mains manucurées dans l’opération. Ils préféraient laisser ça aux grosses pattes déjà sales. Ceux qu’ils appelaient pour maintenir les pauvres types quand l’angoisse les prenait. Ceux qui fermaient les sangles et tenaient les pieds tremblants de colère et de terreur. Ceux qui, parfois, tapaient fort pour couper le souffle dans la bidoche de taré. Orwitz n’aimait pas ça. Mais il le faisait. Quand on est gras et con, on ne désobéit pas aux grands diplômés. On prend son salaire et on la boucle.
Juste devant lui, deux oranges vifs discutaient, mais leurs mots ne lui parvenaient pas. L’un était grand avec une tête de hibou, l’autre menu et frisé là où il n’était pas chauve, avait un air de caniche.
« Qu’ils discutent tant qu’il est temps », pensa Orwitz. « Dans vingt minutes, ce serait leur tour… »
Orwitz se foutait de tout. De la Grande Purge comme du reste. Il ne faisait pas de politique. Pas de business non plus. Il était juste un petit infirmier dans un gigantesque hôpital dont les décisions suivaient celles d’en haut. Oh, pas de Dieu, ça non. Du Ministère, ça suffisait.
À sa connaissance, il n’y avait pas de Dieu. Ou alors il faudrait qu’il en ait une sacrée paire pour justifier le destin des pauvres types en orange, là, devant lui.
Une sacrée paire. Il en avait justement une devant lui. Le petit homme, Lejeune, celui qui avait zigouillé sa famille, avait adopté une position étrange, face à son binôme. Celui-là, il s’en était toujours méfié. Le grand hibou, Lajoie, qui se prenait pour un toubib et retournait la tête des autres, qu’ils avaient déjà bien en vrac en arrivant. La presse l’avait surnommé Hannibal Lecter, par rapport à ce qu’il faisait aux femmes. Pour Orwitz, c’était juste un putain de taré.
Un putain de taré qui pleurait à chaudes larmes. L’infirmier n’en crut pas ses yeux. Un psychopathe dégénéré, froid comme une congère, qui chialait comme un gamin. L’autre, devant lui, continuait son manège, une main en l’air, l’autre agitant l’air sous sa ceinture…
Le type mimait un violoncelle. L’air pénétré, il frottait des cordes imaginaires comme si sa vie en dépendait, au point d’être en sueur. Sa face vira au rouge, puis au violet. Et l’autre le regardait, en extase.
Et il chialait.
Alors une sonnerie stridente vrilla ses oreilles. Mécaniquement, Orwitz appuya sur le gros bouton rouge en face de lui.
— 25 698 et 23 496. Avancez !
Il ouvrit la porte et les deux hommes disparurent dans la nuit comme des spectres orange.
« Un dernier récital… », pensa Orwitz.
« Putains de tarés. »

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Julia Chevalier · il y a
Magnifique. L’intrigue, la construction, les personnages!oú est le réel ? Où est la folie? On est bousculé et j’ai adoré !
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Gaelita Primavera · il y a
Une nouvelle comme les poupées russes. Sommes-nous sûres que la dernière est celle avec l'infirmier?
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire originale et bien menée où le lecteur ne sait plus de quel côté diriger sa paranoïa...
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François B. · il y a
Un texte très bien construit dont le dénouement est glaçant. On finit par ne plus savoir dans quel monde on est, qui sait la vérité, qui maîtrise la situation. Bravo
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Mireille Bosq · il y a
Ce qui interpelle ici et fait la différence avec un texte de ce genre, c'est la première partie qui présente les personnages. Cela nous permet d'admettre que sous le monstre, il reste toujours un homme.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette belle initiation au monde de la psychiatrie, Michael ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en lice pour le Grand Prix Ute 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Eva Dayer · il y a
Un récit bien caustique , dérangeant et superbement mené . Certains passages rappellent des faits réels .Quant à la chute, elle est proche du ramassage des objets encombrants.
Je ne sais pas s'il faut en rire ou en pleurer...

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