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Monsieur le Maire s'ennuie

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Flora

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FINALISTE
Sélection Jury

De l'ancien village de M., autrefois champêtre et bucolique, il ne reste que quelques longères restaurées et occupées l'été par des vacanciers nostalgiques d'une campagne mythique, d’anciennes fermes encore habitées par des vieux qui n'élèvent plus que quelques poules maigres et poussiéreuses. Peu à peu se sont construits des pavillons sans âme, entourés de haies bien taillées, de pelouses bien tondues sur lesquelles batifolent immuablement des lapins en porcelaine. Au centre du village, une église néogothique dont la cloche fêlée s'est tue depuis longtemps et derrière, un cimetière bondé qui n'accepte plus les morts de la commune. Sur la place, une bâtisse cossue, donation d'un ancien industriel qui avait fait fortune dans les tanneries disparues au début du siècle dernier. Et comme dans tous les villages français l'incontournable bistrot qui fait aussi dépôt de pain, fréquenté par des habitués qui sirotent leur ballon de rouge ou leur bière pour retarder le moment de rentrer à la maison, et en profitent pour refaire le monde d'un air entendu. Tout le village respire la paix mais aussi la banalité et l'ennui.
Et Monsieur le Maire s'ennuie. La centaine d'administrés ne pose pas de problèmes, ne réclame rien. La situation financière de la commune dégage un excédent ; pas d'ambitieux projets, tout a été réalisé et fonctionne : la maison communale, l'éclairage public, l'entretien de la voirie et des espaces verts. Que peut-on espérer de mieux à M. ?
Et Monsieur le Maire s'ennuie.
Un jour, accoudé sur son bureau vide de tout dossier, il se dit qu'il lui faudrait prendre des initiatives, faire preuve d'imagination pour créer un sursaut de vitalité et faire sortir de leur torpeur ses administrés.
Il avait lu récemment dans un journal un article consacré à des expériences de « citoyenneté participative ». Cette terminologie l'avait fait sourire, elle lui semblait appartenir à un jargon socio-administratif bien compliqué pour traduire une notion simple. Mais pourquoi, sous couvert de cette appellation pompeuse, ne pas demander aux habitants des projets, des initiatives propres à ranimer la commune endormie ?
L'idée progressivement lui parut excellente. De plus elle ne demandait pas un grand investissement : une urne bien en vue, accessible à tous ; chacun pourrait s'exprimer librement et lire les propositions des autres aussi librement. Sur le pilier du portail de la mairie était encore encastrée une ancienne boîte à courrier suffisamment vaste pour y recevoir des journaux, de larges enveloppes, mais dont la fermeture ne fonctionnait plus ; elle pourrait ainsi servir de réceptacle ouvert aux suggestions.
Lors de la réunion du conseil municipal composé de quelques personnes élues sans surprise lors des précédentes élections, le maire annonça son projet. Impressionnés par cette notion de « citoyenneté participative », et fiers d'être les décideurs d'un programme aussi ambitieux, tous donnèrent leur approbation sans réserve.
Des affichettes furent placardées sur le mur de la mairie, là on l'on pouvait lire la publication des bans pour les rares futurs mariés encore égarés à M. Autres annonces punaisées sur les arbres longeant le terrain de boules, et bien entendu sur la vitrine et à l'intérieur du bistrot. Le bouche-à-oreille ferait le reste, et en quelques jours toute la population serait avertie et pourrait commencer à réfléchir.
Peu à peu en effet l'information circula. On voyait désormais des personnes promenant leur chien discuter avec d'autres promeneurs de chien. Des voisins s'interpellaient par-dessus ou au travers des haies. Les quelques bigotes qui allaient à l'église s'imprégner de l'air saint ne quittaient plus les lieux en s'ignorant, mais avaient enfin trouvé un moyen de se rapprocher et de se parler avec des mines de conspiratrices.
Amusé, Monsieur le Maire assistait à ce petit remue-ménage, de la fenêtre de la mairie ou en déambulant dans le village pour prendre la température ambiante. Les idées germaient, la récolte serait fructueuse, il en était persuadé.
Et un matin enfin, il trouva la première suggestion dans la boîte et sourit satisfait.
« Moi j'aimerais bien que l'on plante un grand arbre sur la place de l'église ; il y en avait un quand j'étais enfant, mais il a été abattu. »
Excellente idée. Recréer le cadre d'antan apporterait un charme supplémentaire à la place qui semblait effectivement un peu vide. Le Maire remit le papier dans l'urne, puisque chaque proposition devait pouvoir être lue par tout le monde.
Pendant plusieurs jours rien d'intéressant : des prospectus publicitaires, et même un chewing-gum collé à l'intérieur de la petite porte, une plaisanterie d'enfant sans aucun doute.
Puis enfin un autre papier : « Hors de question de planter un arbre, il faudra ramasser les feuilles à l'automne, et c'est qui qui paiera encore ? C'est nous ! »
Et d'autres se succédèrent rapidement :
« A propos d'arbres, faudrait peut-être faire respecter la loi, la haie de mon voisin n'est pas à la hauteur réglementaire. »
« Moi, c'est le saule de mon voisin qui pleure dans mon jardin. »
A partir de ce moment-là ce fut un déferlement d'accusations : le coq qui chante trop tôt, les poules qui caquettent trop tard, le voisin qui claque la portière de sa voiture à des heures indues. « On a bien le droit de dormir à 22 heures, non ? »
Monsieur le Maire commença à s'inquiéter devant la tournure que prenaient les événements. Il répétait ce leit-motiv pour se rassurer : « Laisser passer l'orage, laisser les tensions s'apaiser. » Un projet enthousiasmant finirait bien par surgir.
Mais l'atmosphère entre les villageois était devenue lourde ; on se croisait sans se saluer ou l'on jetait sur l'autre un regard suspicieux. Les enfants n'avaient plus le droit de jouer au bac à sable, les joueurs de boules avaient déserté le terrain et se retrouvaient au bistrot pour de longs conciliabules.
Et en quelques jours le village s'embrasa. Les griefs, les haines refoulées se lâchèrent et en vinrent à se déchaîner : accusations d'adultère, d'enrichissement douteux. Même les vieux, vivants ou morts, avaient selon les délateurs commis les pires forfaitures : collaboration avec les Allemands, marché noir, etc. L'urne servait de défouloir généralisé ; la haine débridée que l'on rencontre dans tout pays en guerre. Ne manquait plus que le passage à l'acte.
Et il eut lieu une nuit.
Un coup de feu sec déchira le silence et un cri d'animal traversa l'espace : on venait de tirer sur un chien. Les lumières s'allumèrent dans les chambres, on entrouvrit les rideaux et les volets, mais personne ne descendit. L'ennemi désormais était là, la bête immonde était entrée dans le village.
Deux autres chiens furent abattus la nuit suivante sans que l'on sût qui avait tiré.
Les plus fanfarons décidèrent alors d'agir, sortirent leur fusil de chasse et des armes que l'on avait pris soin de conserver « au cas où », « on ne sait jamais par les temps qui courent... » et formèrent des groupes de « citoyenneté active ». La force contre la lâcheté, ils étaient dans leur bon droit. Et le torse bombé, l'air altier, ils se mirent à déambuler la nuit dans les rues du village. Fiers d'un pouvoir même usurpé, ils « contrôlèrent » même quelques passants qui avaient dépassé la limite du couvre-feu qu'ils avaient décrété.
Chaque nuit on voyait désormais cette armée fantomatique arpenter les rues, s'embusquer par petits groupes dans les taillis ; les guerriers indiquaient leur position grâce à leur téléphone portable. L'un d'entre eux qui avait lu Les Chouans de Balzac dans sa jeunesse commença à imiter le cri de la chouette, signal de reconnaissance et se fit vite rabrouer : la guerre est une chose sérieuse ! Et chacun regagnait son domicile, conscient d'avoir oeuvré glorieusement pour le salut public, mais tout de même déçu de rentrer bredouille et de laisser en liberté cet assassin impuni.
Les villageois étaient partagés sur la marche à suivre : beaucoup approuvaient ces mesures de sécurité organisées pour la paix de tous, d'autres craignaient des débordements, et les autres tremblaient dans leur fauteuil ou dans leur lit, incapables de prendre parti dans une situation qui les dépassait.
Plus aucune proposition dans l'urne, bien sûr. Tout devait maintenant se régler au cœur même du village, il ne fallait pas compter sur la gendarmerie qui s'était déplacée et s'était contentée d'une rapide enquête en interrogeant quelques personnes.
L'affaire suivrait son cours.
Un soir les combattants sortirent du bistrot, quelque peu avinés et l'esprit très échauffé. L'ennemi ne se contenterait pas de tuer des chiens, il passerait à du gibier plus gros, c'était certain, et chacun était en danger. Cette racaille devait être très vite mise hors d'état de nuire, quitte à faire parler la poudre.
La nuit était profonde, trouée de place en place par le halo jaune des lampadaires allumés. Le village était devenu un terrain d'ombres inquiétantes, propice aux embuscades. Le moindre bruit, le moindre craquement les alertaient et ils pointaient leur fusil, prêts à la riposte. Ils ne se contentèrent plus de sillonner le village, tactique uniquement dissuasive, il fallait surveiller les abords du village car l'ennemi pouvait venir de l'extérieur, de là-bas, de la grande ville où se multipliaient vols, trafics et même meurtres, comme on le voyait tous les jours à la télévision. Oui, c'était sûr, le monstre viendrait de là.
De chaque côté de la route, les fossés et les taillis bruissaient d'hommes en armes, fusils ou pétoires prêts à faire feu. Par précaution tout de même, quelques hommes étaient restés cachés sous le porche de l'église et surveillaient la place et la mairie à l'origine de tout ce drame.
Mais tout se joua en fait à l'entrée du village.
Dans le lointain arrivait silencieusement un groupe de silhouettes qui semblaient flotter dans l'obscurité. « Ça y est, les voilà », chuchota fébrilement l'un des hommes embusqués. L'excitation était à son comble. Des messages se croisèrent sur les téléphones portables, on se tenait prêt ; il fallait seulement attendre que les ombres soient à portée de fusil. Mais l'un d'eux dans un élan irraisonné jaillit sur la route et tira. Plusieurs salves suivirent dans un fracas assourdissant, et ce fut le silence...

Dans le journal local, le lendemain :
« Tragédie à M.
Des habitants du village qui avaient créé un comité de défense tirent sur quatre adolescents qui rentraient d'une soirée passée chez des amis, dans une ferme voisine. Deux morts, deux blessés graves. Parmi les victimes décédées, le fils du maire.
Un déséquilibré a avoué aux gendarmes avoir tué plusieurs chiens, incident à l'origine de cette folie meurtrière... Lire la suite en page 4. »

PRIX

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Bernard Viallet · il y a
Une voix de plus pour cette nouvelle qui a tout du conte philosophique fort bien écrit et fort bien tourné. Belle écriture, belle montée dramatique et chute attendue. Bravo !
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Flora · il y a
Merci beaucoup.
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Prijgany · il y a
Excellent Flora ; j'adore ce style d'écriture très concis, fluide ; pas de mots extravagants ; écriture quasi journalistique ; moi j'aime. Il y a la fin bien sûr, mais ce que j'apprécie le plus (je deviens insistant), c'est cette écriture... je vais le copier sur open office et le relire tranquillement. Belle découverte.
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Flora · il y a
Merci pour vos commentaires élogieux.
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Lumiyah · il y a
très très bien écrit votre texte ! il y a une nette progression dans l'histoire et l'on ressent peu à peu que ça ne va plus dans le bon sens, de l'ennui du Maire qui veut faire les choses bien pour sa commune, on va peu à peu vers des drames, car tout le monde ne souhaite pas que ça aille bien ! et je ne peux pas m'empêcher au monde d'aujourd'hui où certains aiment la guerre plutôt que la paix ! je vous offre le vote n°15

J'ai un poème aussi en finale Prix Hiver 2016 http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lui-15 je vous invite à le découvrir

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Didier Larepe · il y a
Mon vote pour votre nouvelle. Et n'hésitez pas à venir lire la mienne aussi en finale : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-gendarmes-et-les-indiens
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Paul Brandor · il y a
Une nouvelle bien construite, bien écrite qui mérite d'être en finale. Bonne chance Flora. Je m'étonne du peu de votes pour cette nouvelle qui est d'un très bon niveau.
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Flora · il y a
Merci de votre appréciation. Je suis une "solitaire", sans clan Facebook ou autre source de votes...
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Thomas Cogrel · il y a
Je vote à nouveau, sans hesitation
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Flora · il y a
Merci.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour la Finale! C’est avec plaisir que je revote au No 7 ! Mes deux poèmes, FROIDEUR et PREMIERS FROIDS, sont également en lice pour la Finale du Grand Prix Haïku Hiver 2016. Merci de les avoir catapultés en Finale! Je vous invite, encore une fois, à passer renouveler votre appréciation pour eux,merci! Et si le cœur vous en dit, merci de visiter EUREKA qui est en compétition pour le Prix des Bibliothèques pour Tous 2016.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/froideur
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/premiers-froids-1
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/eureka-6

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Cajocle · il y a
Bravo Flora ! Quelle montée en puissance (désolée Ghost, je manque de vocabulaire aujourd'hui).
Ce qui fait peur est le fond de réalité que contient cette histoire. Rien n'est impossible.

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Ghost Buster · il y a
Histoire très sympa. J'aime beaucoup la montée en puissance de la fébrilité, juste avant la chute finale. Bravo.
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Jean Calbrix · il y a
Je vous renouvelle mon vote, Flora. Voterez vous pour mon fauteuil en finale poésie ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise
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