Monsieur la licorne

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Image de Hiver 2021
Je me souviendrais toujours de cette première fois où j’ai rencontré « Monsieur la licorne ».
J’étais enfant, et derrière chez moi se trouvait un bois assez sombre et très étendu, que j’aimais parcourir lorsque l’occasion se présentait ; ce qui était très souvent le cas en ces temps troublés par la guerre.
Je n’aimais pas rester au village écouter toutes ces mauvaises nouvelles qui arrivaient sans cesse : « Le forgeron est mort ! », « Le rouquin a perdu un bras ! », « On va tous crever de faim ! », et ainsi de suite. Je préférais me réfugier dans le bois.

C’était en fin de journée, et je venais enfin de découvrir le lac duquel s’écoulait le ruisseau qui traverse notre village. Je l’avais cherché tout l’été, mais étais chaque fois obligé de rebrousser chemin, car il était très éloigné de chez nous. Du moins pour l’enfant que j’étais. Éblouis par le spectacle grandiose que je contemplais alors, je ne le vis pas tout de suite.
La présence du lac permettait une vaste trouée dans les arbres, et le soleil, assez bas sur l’horizon, le faisait scintiller comme le diamant de Monsieur le Maire, celui qu’il aimait montrer à chaque grande fête.

En train de s’abreuver dans ce lac, à quelques mètres de moi, se trouvait ce que je pris d’abord pour un cheval.
Bien sûr, pas n’importe quel cheval, je remarquais au moins ça. Il était très grand, altier, d’une blancheur éclatante, et une longue barbichette trempait dans l’eau en faisant de petites ridules tandis qu’il buvait.

Sans craindre un seul instant de lui faire peur, tant mon étonnement était grand, je m’exclamais :
— Un cheval à barbichette !

Que n’avais-je pas dit là ! Il se redressa et se retourna d’un bloc avant de me fixer de deux yeux flamboyants comme de la braise souffletée.
— Un cheval ! Un cheval dis-tu ! Non mais qui es-tu donc pour oser ainsi m’insulter ? Enfant ignare !

Je fus littéralement tétanisé par la peur. Le ton outré était grave et très fort, un peu comme mon père lorsqu’il était en colère.
De plus, je venais d’apercevoir également la corne dorée et torsadée qui ornait son front, et ne sachant de toute façon pas ce qu’était une licorne, je n’en conçus qu’une crainte supplémentaire. Assurément, un cheval armé d’une si longue corne ne pouvait qu’être cruel !
Sans compter le fait qu’il parlait, ce qui n’avait pas manqué de m’effrayer aussi.

La bouche ouverte et les cheveux dressés sur la tête, je ne bougeais donc pas d’un pouce, tétanisé et craignant terminer ma vie dans l’instant.

Mais cela, bien sûr, n’arriva pas, et l’animal se calma un peu lorsqu’il vit à quel point il m’avait effarouché. Je crus même apercevoir une brève lueur d’amusement dans son regard, mais je n’en jurerais pas. Et je n’ai jamais osé lui poser la question par la suite.
Ceci dit, il n’était pas de bonne humeur pour autant, et je dus subir encore mille imprécations de sa part, aussi bien ce jour-là qu’encore des années après, pour l’insulte que je lui avais fort involontairement faite ! Le prendre pour un cheval, vous pensez bien !

Lorsqu’il s’interrompit enfin pour me laisser répondre, j’en fus totalement incapable, et il dut faire preuve du peu de tact qu’il possédait pour réussir à me faire bafouiller une excuse sur mon impolitesse.
Excuse que j’agrémentais d’une remarque défensive sur mon ignorance de l’existence d’un animal tel que lui. Espérant, par cette riposte lui signalant que ce n’était pas de ma faute si je ne savais pas ce qu’était une licorne, que cela me dédouanerait partiellement de mon erreur.
La réponse fut instantanée :
— Est ignorant celui qui n’écoute pas. Est ignorant celui qui ne cherche pas. Est ignorant celui qui ne vit pas ! Es-tu donc mort pour considérer l’ignorance comme une excuse valable ?

Au temps pour moi donc.

C’est ainsi que je reçus ma première leçon de Monsieur la licorne, comme je l’appellerai désormais pendant de longues années.


Lorsque je rentrai chez moi ce jour-là, je me sentis riche, fort, vivant. J’avais entendu des paroles édifiantes, j’avais vécu quelque chose d’extraordinaire, j’avais rencontré quelqu’un d’incroyable.
Ce soir-là, je compris immédiatement la leçon qu’il m’avait donnée, et étais décidé à combattre cette ignorance qui me pesait sans que je ne m’en sois jamais rendu compte jusqu’à ce jour.

Mais rien n’est jamais aussi simple que quelques mots et une décision prise à la va-vite : lorsque je racontai mon aventure à mes parents, ils se moquèrent de moi.

J’en conçus d’abord de l’étonnement. Je répétais alors ce que j’avais vécu dans les détails, jurant de dire la vérité, incrédule devant leurs railleries. N’arrivant pas à me faire à l’idée qu’ils ne me croyaient pas. Pire qu’ils puissent penser que je mentais !
Déjà à l’époque, je haïssais le mensonge et ceux qui le pratiquaient. Mes propres parents devaient bien le savoir ! Alors pourquoi refusaient-ils de me croire ?

Moi, si calme, je m’énervai d’un coup et me mis à hurler, les insultant autant que je le pouvais à l’aide de mon vocabulaire limité.
Cela les mit en rage et ils m’enfermèrent dans la cabane à bois après m’avoir donné une raclée dont je me souviens encore.
Mais cela ne fit pas disparaître ma rancœur envers eux.

Ils ne me laissèrent que quelques heures dans la cabane, bien moins que ce à quoi je m’attendais. Il était arrivé qu’ils m’y laissent des jours entiers, notamment lorsque je m’enfuyais au lieu d’obéir à mon père, ou qu’ils n’arrivaient à rien en me criant dessus.
Je compris pourquoi ils ne me punissaient pas plus longtemps en voyant leurs visages. Après avoir sévi par réflexe, ils étaient inquiets de mon comportement, tellement éloigné de mon calme habituel.
Ils me posèrent à nouveau des questions, mais je maintins bien entendu ma version de l’histoire, puisque telle était la vérité.
Cela ne fit que les inquiéter encore plus, et j’eus droit le lendemain à une visite chez le médecin… qui leur dit que j’étais en excellente santé, et que donc j’affabulais ! Maudit médecin ! Maudite soit l’ignorance transformée en certitudes absurdes !

Mes parents décidèrent néanmoins de me laisser le bénéfice du doute… du moins partiellement, puisqu’ils décidèrent que n’étant pas menteur de nature. J’avais dû avoir une vision, tout simplement. Une vision ! Voilà qui me paraissait encore moins réaliste que ma version des faits. Mais, au moins, ils ne me traitaient plus de menteur.
Ils m’expliquèrent ensuite le mythe de la licorne du mieux qu’ils le purent d’après leurs connaissances.

Cela ne ressemblait pas du tout à ce que j’avais rencontré. Je voulus leur dire, leur expliquer que Monsieur la licorne était vieux, grincheux et effrayant, et pas du tout belle, douce et gentille comme ils me décrivaient leur licorne… Mais ils m’interdirent de parler, m’ordonnant d’écouter et d’obéir.
Je me répétais en moi-même qu’écouter permettait de vaincre l’ignorance, comme me l’avait fait remarquer Monsieur la licorne. Mais écouter des bêtises, je ne voyais franchement pas à quoi cela m’avançait. Sauf peut-être à comprendre que mes parents n’étaient pas omniscients, ce qui, en y repensant, était déjà quelque chose.


L’après-midi même, je m’enfonçais dans la forêt, bien décidé à retourner au bord du lac malgré l’heure tardive. J’y arrivais à la nuit tombée, épuisé et commençant à grelotter, car je n’avais pas pensé à prendre une laine pour me protéger de la fraîcheur de la nuit.

Mais il n’y avait personne. Monsieur la licorne n’était pas là.

Je fus terriblement déçu, j’avais tellement espéré le revoir ! Il avait eu beau me faire très peur, je ne le croyais pas méchant. Quelqu’un qui donne des conseils ne peut être quelqu’un de mauvais, car il ne cherche qu’à aider en faisant cela, n’est-ce pas ?
Peut-être ne le reverrais-je jamais ? Et si mes parents avaient raison finalement, et que j’avais simplement halluciné ?

Vu qu’il était bien trop tard pour rentrer chez moi, je cherchais un coin qui pourrait me préserver un peu du froid pendant la nuit.
Il n’y avait pas grand-chose pour s’abriter, et je frissonnais en pleurant de déception lorsqu’il apparut juste à côté de moi.

J’ouvris de grands yeux, mais pas la bouche cette fois-ci. Je ne l’avais pas entendu arriver, et à vrai dire, j’eus même l’étrange impression qu’il était sorti du néant, comme par magie.
Il ne me regardait pas, et faisait comme si je n’étais pas là.
Je n’osais pas bouger, malgré mon envie de lui parler. Finalement, voyant au bout de cinq minutes qu’il ne me prêtait pas attention, je finis par l’interpeller :
— Monsieur ? Monsieur la licorne ?

Il se tourna alors enfin vers moi, une lueur d’intérêt dans un regard empreint de gentillesse. Ce qui me rassura et me réchauffa immédiatement le cœur.
— Et bien, voilà qui est plus poli que la dernière fois, au moins !

Mais ce doux regard de bienvenue se voila cependant très vite dès les paroles suivantes, alors qu’il avait d’un regard jugé de mon allure :
— Mais tu es toujours aussi bête à ce que je vois. Que fais-tu donc ici en pleine nuit sans couverture pour te réchauffer et trop loin de chez toi pour y rentrer ?

Je lui expliquais bien que c’était pour le revoir, mais cela ne changea rien à son attitude, bien au contraire. Il me traita d’imbécile tellement de fois que je finis par ne même plus en tenir compte. Cette licorne avait décidément un caractère de cochon !

Finalement, ses imprécations enfin taries, il alla s’allonger au pied d’un grand arbre et m’ordonna de venir m’allonger contre son flanc. Tout d’abord intimidé par la proposition, je lui obéis néanmoins pour ne pas me faire gronder et je fus rapidement très à l’aise contre ce corps chaud, grand, et vivant. Il y avait longtemps que je ne m’étais senti aussi bien.
— Sais-tu pourquoi tu te sens aussi bien ?

Surpris par cette demande, je n’osais pas lui avouer que je ne m’étais même pas posé la question. Mais cela ne l’irrita pas et même il devait s’y attendre, car il poursuivit sans me laisser le temps de bafouiller une réponse.
— C’est parce que les humains ne sont pas faits pour vivre seuls. Ils ont besoin de se parler, et ils ont besoin de se toucher. Un humain fait toujours partie d’un groupe, même s’il ne le sait pas toujours, et parfois le refuse. Comme toi.

Je me redressai vivement, ne m’attendant nullement à ce que cette tirade me concerne aussi intimement. J’attendis la suite, mes deux oreilles au maximum de leur attention. Mais il avait fermé les yeux et semblait sur le point de s’endormir.
Indigné qu’il me laisse ainsi sur ma faim, je lui donnais un coup de coude dans le flanc et lui dis impatiemment :
— Comment ça, comme moi ? Je fais partie du village moi et je le sais parfaitement bien, je ne le refuse pas !

Monsieur la licorne ouvrit un œil et le posa sur ma petite personne indignée, semblant surpris par ma question.
— Oh ? Cela t’intéresse donc de le savoir mon garçon ? Étonnant. Lâche comme tu es, je n’aurais pas cru.

Je ne m’aperçus nullement de la lueur amusée qui traversa son regard tandis qu’il me cinglait de cette dernière remarque. Non vraiment, cette fois-ci, c’en était trop ! Je me levais d’un bond et le défiais de se battre avec moi pour qu’on sache qui était le lâche ! Jamais quelqu’un n’avait encore osé m’injurier de la sorte !

Il bâilla largement et ouvrit son autre œil, visiblement indifférent à mon attaque. J’étais humilié ! Bien sûr, mon éclat n’était que fanfaronnade et je savais parfaitement qu’il pourrait me tuer d’un seul coup de sabot… mais il aurait pu au moins faire semblant de m’accorder un peu de considération !
— Ta réaction est amusante. Voilà bien longtemps que je n’avais plus côtoyé d’homme… Vous croyez donc toujours que se dresser et sortir les poings est synonyme de courage ? Mon pauvre garçon, il est bien souvent plus difficile de ne pas se battre que l’inverse. Et où est donc le courage dans ce cas ? Dans l’action de se battre, alors qu’elle est facile ? Ou celle de ne pas se battre, qui est difficile ?

Il s’arrêta de parler et me regarda. J’essayais de comprendre comment ce qu’il venait de me dire pouvait être possible mais n’y arrivais pas.
— Hum… mais je me perds en paroles et je te perds avec. Alors soit, considérons la lâcheté telle que tu la connais. Et bien, c’est de celle-ci dont tu fais preuve en t’enfuyant. Et oui mon garçon, comment appelles-tu le fait de te sauver dans les bois dès que l’occasion se présente ? Il n’y a pas d’autres hommes dans ces bois n’est-ce pas ? Alors ce que tu fuis, c’est bien ton village et les personnes qui y vivent ? Comme je le disais donc, tu refuses de faire partie du groupe auquel tu appartiens. Mais en faisant cela, tu ne peux pas être heureux, car en tant qu’être humain, tu as besoin de faire partie de ce groupe.

Je ripostais aussitôt, me défendant par pur réflexe contre cette étrange attaque à laquelle je ne comprenais pas grand-chose.
— Mais c’est la guerre ! Ce n’est pas les gens que je n’aime pas, c’est la guerre qui tue tout le monde que je n’aime pas !
— Mais fuir la guerre, n’est-ce pas précisément ce que tu appelles être lâche ?

La vérité de cette question qui n’en était pas une me gifla l’esprit bien plus fort que n’importe quelle claque aurait pu le faire. Je retournais ces dernières paroles dans tous les sens, mais n’y trouvais pas de faille, rien qui puisse excuser ou expliquer autrement mon comportement.
Je fuyais ! Moi ! Et je ne fuyais même pas la bataille, je fuyais simplement l’idée même de la bataille ! J’étais donc encore plus lâche que ceux que je traitais de lâches.
Je me mis brusquement à pleurer sans pouvoir m’en empêcher.
— Allons mon garçon, allons. Il est naturel de fuir ce qui nous fait mal. C’est un réflexe tout ce qu’il y a de plus humain, tu sais ? Mais ce que tu ne dois surtout pas oublier, c’est que fuir la réalité ne te rendra jamais plus heureux. Car même si tu ne la vois plus de tes yeux, elle restera gravée dans ton cœur tant que tu ne l’affronteras pas.

Je cessais rapidement de pleurer, la fatigue ayant brutalement repris le dessus après cet effondrement intérieur. C’est bercé par ces paroles, à la fois dures et réconfortantes, que je m’endormis d’un profond sommeil peuplé de rêves étranges.
Lorsque je m’éveillais le lendemain, il avait disparu.


À peine de retour chez moi, mes parents me renvoyèrent dans la cabane à bois sans même me laisser le temps de m’expliquer. Mais je ne protestais pas trop, je savais bien qu’ils avaient eu peur et que je n’aurais pas dû rester dehors toute la nuit.

Lorsqu’ils m’autorisèrent enfin à en sortir le lendemain, je parlais de nouveau de la licorne. Mes parents s’y étaient préparés visiblement, car ils ne bronchèrent pas et m’écoutèrent attentivement. Je crois même que c’était la première fois qu’ils m’écoutaient aussi longuement. J’étais très fier !

Puis ce fut à leur tour de parler, et cela m’amusa très vite beaucoup moins.
Comme ils m’avaient écouté attentivement, je me sentis obligé de faire de même, mais ce n’était pas facile, car je n’étais absolument pas d’accord avec ce qu’ils me disaient.

Ce qu’ils me disaient, c’est que l’imagination et un fort désir pouvaient parfois provoquer des visions, des hallucinations. Et que ces visions, bien que fictives, pouvaient paraître encore plus réelles que la réalité, mais seulement à celui qui les imaginait, car pour le reste du monde rien de tout cela n’était réel !
Je n’étais pas d’accord bien sûr, et savais que Monsieur la licorne était tout ce qu’il y avait de plus réel ! Cependant, je fus sinon désarçonné par leurs propos, du moins étonné par leur cohérence et leur sagesse.

Mes parents n’avaient jamais été stupides, mais je ne leur connaissais pas ce tact ni cette façon d’expliquer les choses de façon aussi cohérente et argumentée.
Devant mon air étonné, ils se regardèrent et se sourirent, bien conscients que leurs explications ne pouvaient qu’être étonnantes pour moi puisqu’elles l’étaient déjà pour eux. Car, en effet, toutes ces idées nouvelles ne venaient pas de leur propre réflexion ! Ils m’expliquèrent alors qu’ils avaient parlé de moi la veille au vieux prêtre du village voisin, qui était un grand sage.
Je ne l’avais jamais vu de mes propres yeux, mais je le connaissais également de réputation et fus d’autant plus attentif aux propos de mes parents.

Car si le vieux prêtre l’avait dit, alors j’allais devoir revoir mes positions et essayer d’imaginer que peut-être cette licorne extraordinaire n’existait vraiment que dans mon imagination.
Une fois cette pensée ayant obtenu droit de vie dans mon esprit, je me sentis mal à l’aise, et une boule de désespoir commença à se former dans ma gorge.
Brusquement et sans prévenir ni pouvoir me contrôler, je m’effondrais alors en pleurs comme un petit enfant devant mes parents.

Étrangement, cela parut les soulager et ils me prirent dans leurs bras pour me réconforter.
J’appréciais leur chaleur et les laissais me bercer en murmurant des paroles réconfortantes, me remémorant ce que la licorne m’avait dit à propos du besoin de contact humain nécessaire à l’homme. J’étais bien d’accord avec elle !
Je me calmais très rapidement dans ses bras chaleureux qui m’accueillaient avec amour.

Me voyant tranquillisé, mes parents voulurent alors me faire promettre de ne plus aller au bord du lac. Mais je n’étais pas totalement abruti par ce chagrin soudain, et je demandais si c’était là la volonté du vieux prêtre. Ils m’avouèrent qu’ils n’avaient pas pensé à poser la question.
Je refusais alors tout net leur demande. Je voulais revoir cette licorne, ils avaient beau avoir été très convaincants, je n’arrivais pas à croire qu’elle puisse réellement ne pas exister.

Après un instant de réflexion, mon père me proposa alors un compromis. Il irait avec moi au bord du lac, et si ni lui ni moi ne voyions la licorne, alors c’est que le vieux prêtre avait raison et je devrais promettre.

Je trouvais cette idée très sage de la part de mon père.
Je crois d’ailleurs que c’est ce jour-là que je perçus réellement pour la première fois que la sagesse pouvait très aisément se transmettre. Il suffisait simplement de prendre la peine de l’écouter.

J’acceptais la proposition.


Nous partîmes de bonne heure le lendemain matin. Arrivés au lac un peu avant midi, il n’y avait pas trace de la licorne, mais nous nous installâmes tout de même au bord du lac pour déguster les denrées que nous avions apportées.
Il avait été décidé que nous resterions déjeuner ici pour laisser le temps à l’animal légendaire de faire son apparition. Si jamais il n’était pas apparu avant la fin de notre repas, je devrais accepter la réalité de son inexistence et renoncer définitivement à venir ici.

Plus notre déjeuner avançait, et plus je redoutais de devoir accepter les faits tels que me les avaient décrits mes parents. Un début de panique se fit jour en moi.
Je ne voulais pas que mes parents aient raison ! Je voulais que Monsieur la licorne existe réellement, j’avais besoin de lui et de ses conseils !

Comme répondant à mon cri intérieur, la gracieuse forme de l’étalon apparut à quelques pas de nous et s’approcha du lac pour s’abreuver.
Je bondis sur mes pieds et me précipitais vers lui en braillant :
— Monsieur la licorne ! Monsieur la licorne !
— Et bien mon garçon, encore toi ? Que fais-tu encore ici au lieu de te trouver parmi les tiens ?
— C’est pour que mon père puisse vous voir et me croire !
— C’est donc ton père qui est venu aujourd’hui avec toi… Tu vas être bien déçu, mon garçon, les adultes ne peuvent pas me voir.

Je le regardais, interloqué par cette affirmation. Pourquoi les adultes ne pourraient-ils pas le voir alors qu’il était bien réel finalement ?
Mais lorsque je me tournais vers mon père, je dus bien me rendre à l’évidence que ce n’était que trop vrai.
Il regarda autour de lui, l’air effrayé, et s’approcha vivement de moi pour me prendre dans ses bras et se mettre sous le couvert des arbres à quelques pas de là.

Mon père me questionna alors :
— Qu’est-ce qui t’es arrivé ? Tu l’as vue ? Il n’y a rien du tout près de ce lac, à qui est-ce que tu parlais ?

Il était visiblement très alarmé par ma réaction. Je me tournais vers le lac et regardais la licorne, toujours présente à quelques pas de nous, qui me regardait d’un œil interrogatif.
Puis elle détourna les yeux et s’allongea dans l’herbe, visiblement à l’écoute de ce que j’allais dire à mon père, mais ne désirant pas m’influencer.
C’était donc à moi de décider ce que j’allais dire à mon père ! Monsieur la licorne ne m’aiderait pas !

N’ayant pas d’autre choix, je me lançais :
— Je parlais à la licorne. Elle est là devant nous, allongée devant le lac. Elle vient de m’apprendre que les adultes ne pouvaient pas la voir. Je suis désolé, je ne le savais pas.

Mon père enregistra en déglutissant cette information incroyable avant de demander lentement, non pas à moi, mais dans la direction approximative que je lui avais indiquée de l’emplacement de la licorne :
— Et pourquoi les adultes ne pourraient-ils pas la voir ?

La licorne répondit alors, et je retransmis aussitôt à mon père :
— Je ne sais pas. Mais c’est ainsi aujourd’hui comme cela l’a toujours été.

Mon père resta dubitatif. Et moi aussi, j’aurais espéré une réponse plus crédible. La licorne, comme lisant dans nos pensées, reprit alors :
— Mieux vaut avouer son ignorance qu’inventer un mensonge. L’ignorance peut se combler un jour, le mensonge, même avoué par la suite, reste à jamais dans les esprits.

Avant que je puisse répéter à mon père ces paroles, il se mit à me parler. À moi, et non pas à la licorne, dont il avait complètement détourné son attention.
— Mon fils. Cette licorne n’existe pas. C’est ton imagination qui te la fait voir. Souviens-toi de ce que je t’ai dit : les visions paraissent très réelles à celui qui les invente, mais il n’y a que lui qui puisse les voir, les autres ne peuvent les voir. Je ne vois pas cette créature, et je ne l’entends pas.

Je réfléchis à ce qu’il venait de me dire, puis je m’éloignais de lui et allais vers la licorne. Après un instant d’hésitation, je l’entourais de mes bras, palpant cette chair chaude… et bien réelle ! Cela ne faisait aucun doute !
Poussant un cri, je bondis alors en arrière, mettant mes deux mains sur les yeux, et me mettant à crier :
— Disparais, disparais, disparais !

Puis je me calmais, les mains toujours devant les yeux, n’osant pas regarder. Mais je ne m’étais pas bouché les oreilles, et j’entendis parfaitement ce qu’elle me dit :
— À quoi cela sert-il de te voiler la face ? Puisque tu me vois, que j’existe ou non, quelle importance ? Que j’existe simplement à tes yeux ou à ceux du monde entier, quelle importance ? Ce qui est important, c’est de savoir si tu veux ou non me voir, tu ne crois pas ?

Je me découvrais les yeux lentement et regardais cet étrange animal semblant être doté de la sagesse du monde. Et je cessais de douter. Ou plus exactement, je cessais de vouloir confirmer ou infirmer mes doutes.

Revenant alors calmement vers mon père, je lui expliquais la situation et lui demanda l’autorisation de continuer à venir au bord du lac.
Il hésita un peu, puis devant mon insistance et mes yeux implorants, il me lança, comme se parlant à lui-même :
— Se retrouver un peu seul pour réfléchir n’a jamais fait de mal à personne après tout… D’accord, à condition que tu nous préviennes, moi et ta mère, avant de partir, et que tu ne passes plus la nuit dehors.

J’acceptais.


Ainsi passèrent de nombreux mois durant lesquels je continuais à venir voir régulièrement cette licorne dont la sagesse me semblait inépuisable.
Mon père avait dû partir à la guerre peu de temps après notre pique-nique au bord du lac.
Le jour où l’on apprit qu’il n’en reviendrait jamais, j’y fus envoyé à mon tour.

Mais je refusais de me battre et fus jeté en prison.

J’y restais onze ans. Onze ans dans la même cellule, entre les quatre mêmes murs de pierre, seul, sans personne à qui parler autre que mes geôliers.
Durant mes premières années d’enfermement, je regrettais de nombreuses fois cette décision qui m’avait réduit ainsi à l’impuissance.
Je connus tous les stades du doute et je maudis au moins aussi souvent les enseignements de la licorne qui m’avaient conduit à cette décision, que je me suis maudis moi-même de l’avoir prise.
Puis je me reprenais, au bord de la folie, et me mettais alors à déblatérer toute ma vie et ce qu’elle m’avait appris auprès de mes geôliers, ou auprès de mes murs lorsque mes gardiens étaient las de m’écouter.

Je mûris et devins adulte de cette façon : prisonnier physiquement, au bord de la folie mentalement, meurtri de toutes parts à chaque instant, passant de l’espoir au désespoir dans la même seconde, doutant aussi bien de moi que du monde entier.

Puis vint le jour de ma renaissance, le jour où je pris conscience du fait suivant :
— Si tu regrettes une décision que tu as prise, remémore-toi les évènements qui t’ont amené à prendre cette décision, et demande-toi ce qui te la fait regretter maintenant. Bien souvent, tu t’apercevras que cette décision était la bonne, et que tu te laisses tourmenter par des regrets qui n’ont pas lieu d’être.

Cette réflexion, qui semblerait toute droite sortit d’un discours de Monsieur la licorne, me vint dans un demi-sommeil par une nuit calme. Elle me permit de faire un point sur ma situation, et apaisa mon âme pour de bon.

Car effectivement, je n’avais pas de raison de regretter ma décision ou de douter de son bien-fondé. Toute décision prise en son âme et conscience est une bonne décision. J’avais décidé de ne pas me battre pour ne pas tuer. Je ne voulais pas prendre la vie d’êtres humains, quels qu’ils soient. Qu’ils me soient inconnus ou étrangers ne changeait rien au fait qu’ils étaient des hommes, et que des gens les pleureraient s’ils ne rentraient pas dans leurs foyers.
Je ne voulais causer à personne cette terrible souffrance que j’avais moi-même endurée.
Si j’étais allé me battre et avais tué, mes remords auraient été à présent bien plus terribles que ceux que je croyais endurer actuellement, car ils auraient été justifiés, et je n’aurais eu d’autres solutions que de vivre avec eux.
Mon corps et mon esprit souffraient de l’enfermement auquel j’étais soumis, soit. Quoi de plus normal ? Je savais depuis longtemps qu’on ne peut vivre loin du monde et des contacts humains, il était donc normal que je souffre de cette situation. Ne pouvant rien y changer, il ne me restait plus qu’à m’y adapter au mieux, voire à en profiter, ainsi que me l’avait enseigné la licorne.
Réelles ou imaginaires, ses leçons étaient quant à elles bien tangibles et m’aidèrent beaucoup lors de ces années d’emprisonnement.


La guerre enfin achevée par la mort de l’un des deux seigneurs qui s’opposaient, je fus relâché et renvoyé sans autre forme de procès.

Je décidais de rentrer chez moi pour m’y reposer, enfin, et y reconstruire ce que j’avais connu en aidant les habitants du village du mieux que je le pouvais.

J’y devins – en doutiez-vous ? – un sage que chacun vint consulter. Tel le vieux prêtre vivant du temps de ma jeunesse, et qui était décédé durant la guerre. Ou plutôt, tel Monsieur la licorne… quant à savoir si celle-ci était réelle ou imaginaire, je n’en avais toujours pas la moindre idée.
Mais je ne l’oubliais pas.

Je trouvais l’Amour dans ce village qui m’avait vu naître, et connus la joie de voir venir au monde par deux fois des jumeaux, deux filles, puis deux garçons, qui me comblèrent de bonheur ainsi que mon épouse adorée.

Cependant vint un jour où mes enfants atteignirent l’âge que j’avais lorsque je réussis pour la première fois à rejoindre le lac perdu dans les bois.
Je ne savais toujours pas si la licorne était réelle ou imaginaire, mais je n’avais pas oublié que seuls les enfants pouvaient la voir.

La tentation était grande, et j’y cédais un jour de printemps.
Mes enfants connaissaient tout de l’histoire de la licorne et de ses enseignements. Je les avais éduqués du mieux que je le pouvais, leur donnant aussi bien la connaissance, que l’envie d’y accéder et de l’utiliser.

Ils étaient très excités à l’idée de peut-être la rencontrer et plaisantèrent tout le long du chemin. Ils y croyaient comme tout enfant croit en un monde meilleur, un monde magique autre que celui dans lequel ils vivaient, un monde qui leur serait réservé à eux seuls.
Moi-même, je me pris à me demander ce qu’il était advenu de celui qui fut mon mentor lorsque j’étais enfant. Me demandant s’il avait changé, s’il était fier de ce que j’étais devenu. Je souris intérieurement lorsque je me rendis compte qu’en fait, au plus profond de moi, j’étais toujours l’enfant d’alors, refusant de douter de son existence.

Un grand calme régnait sur les eaux du lac que seule une légère brise venait perturber. Nous nous installâmes au bord de l’eau et commençâmes à pique-niquer, ainsi que je l’avais fait avec mon père voilà si longtemps déjà.

J’étais bien vieux maintenant. Les épreuves m’avaient endurci, et mon corps en portait les stigmates. J’étais devenu un vieil homme à barbichette qui se remémorait avec nostalgie sa première joute avec le « cheval à barbichette », ainsi que j’avais eu le malheur de l’appeler lors de notre première rencontre.

Cependant, le jour commença à décliner sans qu’il soit venu. Mes enfants me semblèrent un peu déçus, mais pas autant que je le pensais.
À vrai dire, je m’aperçus que j’étais plus déçu qu’eux.

Mais lorsque nous nous sommes décidés à rentrer, se passa un évènement qui me réjouit le cœur encore aujourd’hui, des années plus tard : mes enfants vinrent se blottir contre moi pour me réconforter, et une de mes deux filles me dit avec solennité au nom de tous :
— Ce n’est pas grave si on ne voit pas la licorne. Nous, on a un papa à barbichette !

Seriez-vous étonnés si je vous disais que ce fut le plus beau compliment que je reçus de toute ma vie ?

Quant à Monsieur la licorne, alors que je regardais une dernière fois les eaux du lac avant de m’en retourner dans mon foyer, j’entre-aperçu son reflet qui me souriait…
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Lana Svetlana · il y a
J'apprécie votre nouvelle
Tout d'abord, le conte se termine avec une belle fin
Ensuite, vous avez très bien écrit les caractères des personnages, ainsi que l'évolution du petit garçon
Pour finir, vos leçons sont indispensables pour n'importe quelle personne dans la vie
En conclusion, je vous encourage vivement de continuer vos contes philosophiques !

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Chris Falcoz · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire détaillé qui me fait très plaisir ! :)
Et en effet, cela m'encourage, je vais essayer de voir pour en écrire d'autres :D

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