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Monsieur Jean

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Camille-Marie

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Qui sommes-nous pour les autres ?

« Ah ! Monsieur Jean. Il est parti dimanche soir, il s'est éteint comme une chandelle. »
Il a fait sa « sieste du soir » comme il disait, et pff... !
Des pensionnaires comme lui, on en voudrait bien plus. Discret, docile, pas difficile. Son seul point faible, c'est qu'il ne parlait pas avec les autres. Avec nous non plus d'ailleurs. Toujours dans son monde, un petit sourire au coin des lèvres tout au plus... De la famille, il n'en avait pas officiellement. De vagues cousins lui rendaient visite de temps en temps. Ça donnait des monologues. Lui, il demandait juste après le chat, parce que les membres de cette famille, il les avait oubliés les uns après les autres, sauf le chat.
Il ne laisse pas grand chose, Monsieur Jean. Juste deux valises de vêtements boulochés où le vert kaki se dispute avec un marron délavé et un bleu pétrole. Il y a, entassés, une radio, un réveil, un livre du Général Bigeard, une petite clé, un baromètre, une vieille boite de chocolats et de l'eau de toilette Mont Saint Michel.
« Il va nous manquer un peu, au début. C'était un gentil dans son genre. Mais on en voit tellement passer vous savez... ». L'infirmier de la maison Saint Gilles tourna les talons et s'éloigna.
En feuilletant son journal, Mohammed s'était attardé sur les avis de décès, comme tous les jours. La clientèle de son épicerie vieillissait. Les fidèles venaient quotidiennement, parfois plusieurs fois dans la journée et un beau jour, ils disparaissaient, happés par la maison de retraite ou la mort.
Ce matin-là, la surprise fit place au désarroi. Monsieur Jean habitait au dessus de son magasin. Quarante années à lui acheter deux pommes, un paquet de gâteaux, des raviolis ou du camembert, une bouteille de Bordeaux de temps en temps.
Mohammed l'aimait bien celui-là. Malgré sa fascination pour la Grande Guerre. Un professeur d'histoire et de géographie, on ne pouvait pas lui en vouloir !
Monsieur Jean était une figure de la vieille ville sans le savoir. Il en arpentait les rues animées de puis près de quatre-vingts ans. Il l'avait vu se transformer... D'un quartier sordide, il était devenu branché. Monsieur Jean, lui, était immuable. Il était passé du costume sombre étriqué à deux tenues dès sa retraite. Saison froide : pantalon marron, manteau gris, toque en fourrure, écharpe en flanelle aux coloris indéfinis représentant des feuilles d'acanthe. Saison chaude short et chemisette mastic, imper de la même couleur par temps pluvieux et casquette beige.
Puis une canne s'était invitée. Pour les deux saisons. Puis il s'était effacé du paysage comme gommé du tableau.


Lavena, Italie, proche de la frontière Suisse

« Le cousin, ça faisait longtemps qu'on ne le voyait plus. Il y a encore quelques années, il débarquait le soir avec sa Citröen ZX bourrée de matériel. Il restait là, un mois ou deux, enfermé dans la maison à bricoler. C'était un sauvage, un solitaire. Vous pensez, un garçon qui n'a ni femme ni enfant et qui vit seul avec sa vecchia mamma , c'est pas causant. Parfois, il prenait le bus pour Varese. A noi, il donnait deux mille euros par an pour payer les taxes et surveiller la maison. J'ai encore les clés. Si on avait su... » Gino le cousin se signa.


Nancy, France

« Merde ! Merde ! Nom de dieu ! » Le commissaire Vautrin était groggy...
« C'était mon prof d'histoire, Monsieur Jean. On l'a bien chahuté celui-là.
Je me souviens un jour, il a fait tout son cours avec une boulette de papier imbibée d'encre sur le col de sa chemise
Les filles ne l'aimaient pas, elles disaient qu'il avait un drôle de regard, que c'était un vieux salaud. C'était surtout un vieux garçon frustré, pour nous. Ça devait pas être rose tous les jours avec sa mère.
On disait qu'elle lui avait interdit de se marier avec une femme divorcée qu'il avait rencontrée au lycée. Du coup, il était resté seul. Il faisait son cours, gueulait un peu puis rentrait chez lui. Même les autres profs ne le connaissaient pas plus que ça.
Quand il parlait de l'Italie, il paraissait plus vivant. Nous, on pensait que c'était à cause de Mussolini et tout ça... Ça le passionnait.
Non de dieu de bordel de merde ! »
Le commissaire Vautrin referma le dossier Jean V. et le retourna en le faisant claquer sur le bureau comme s'il ne voulait plus voir ce nom.

Tout avait commencé peu après la mort de Monsieur Jean, comme l'appelait respectueusement sa voisine Germaine Leboeuf.
Son cousin avait exhumé ses papiers. Dans un fatras de documents, on avait retrouvé un testament. Il partageait ce qu'il possédait entre ses cousins italiens et français et mentionnait le nom de trois banques différentes où il avait placé ses économies.
Dans le mois qui avait suivi, l'une d'entre elles avait contacté le notaire Philippe Gétrois pour faire état de l'existence d'un coffre fort alloué à Monsieur Jean V. le 13 mars 1974.
Il avait ensuite fallu retrouver la clé du coffre. Elle attendait dans l'une des deux valises stockées à la maison de retraite.
Philippe Gétrois et Michel Bonavia, le cousin, s'étaient donnés rendez-vous devant l'établissement bancaire.
Philippe Gétrois était arrivé un peu en retard comme à son habitude et arborait un sourire de garçon bien élevé mêlé de goguenardise, préférant aborder les difficultés de la vie avec légèreté en homme qui côtoie la mort et son cortège de douleur, de jalousie fratricide et de cupidité.
Michel Bonavia, anxieux de nature, faisait les cent pas. Il était nerveux et inquiet à l'idée d'ouvrir ce coffre.
Un employé de banque amène et faussement détaché les accompagna dans la salle des coffres. Il ne faisait aucun doute que la petite clé sale était bien la bonne. Elle allait leur ouvrir les portes de l'enfer...

Tout d'abord, ils récupérèrent un petit carnet recouvert de cuir gris. Il était posé sur des morceaux de cartes routières où Monsieur Jean avait à chaque fois surligné un itinéraire. En y regardant de plus près, on voyait qu'ils partaient tous de Paris ou de l'est de la France en direction de la Suisse.
À ce moment-là, Michel Bonavia pensa à la maison d'Italie et sourit au souvenir du bricolage approximatif dont son cousin était l'auteur...
Son sourire s'effaça bientôt. Il ouvrit un à un les onze écrins de stylo tapis au fond du coffre pensant à une manie de prof collectionneur de Mont-Blanc.
Au lieu de cela, un annulaire momifié surmonté d'un solitaire dérisoire reposait au fond de chacun des mini-cercueils tels des cigares précieux conservés dans une cave.
La beauté éclatante des diamants contrastait avec la laideur des ossements et glaça nos trois hommes.
Il s'avéra qu'il s'agissait bien d'annulaires gauches appartenant à onze femmes.
Le commissaire Vautrin étudia le carnet de cuir gris. Il contenait onze prénoms : Jeanine, Catherine, Rose-Marie, Nicole, Chantal, Sylviane, deux Joëlle, Thérèse et Marie-France.
En face il était écrit : « cérémonie prévue le (une date) à Lavena. »
Ensuite, le commissaire examina les cartes routières : elles partaient de Nancy, de Metz, de Jaulny, de Paris, de Thionville.
Il eut alors l'idée de chercher dans le fichier des personnes recherchées et remonta le plus loin possible, jusqu'en 1990.
Sept correspondaient aux victimes. En poussant plus loin ses investigations, il observa qu'elles ne correspondaient pas à un type physique particulier, qu'elles menaient une vie tout à fait normale et que leur tranche d'âge allait de vingt-neuf à soixante-dix ans. » Bizarre, ses victimes vieillissent en même temps que lui, songea Vautrin.
Seul point commun : elles étaient toutes divorcées.
Vautrin compris que son ancien prof de géographie avait préféré laisser un jeu de course d'orientation plutôt qu'une confession.
Il entreprit de prévenir les autorités italiennes afin de perquisitionner la maison de Lavena.
Michel Bonavia, assommé, regarda les carabiniers et la police française procéder au siège de la maison rose aux volets verts, si innocente avec ses deux palmiers rassurants.
Dans le grenier, on retrouva les chers outils de Monsieur Jean : une tronçonneuse, une disqueuse, une meuleuse, un hachoir de boucher, des seaux en plastique, des bâches encore neuves. Pas de corps.
Dans la cave non plus. Elle était étrangement cloisonnée. On y avait construit de petits box sur toute la surface.
Quelque chose ne collait pas, c'était bizarre. On dégagea des caisses de vin, du bois, des cartons. Rien,
Vautrin donna l'ordre de démonter les murs qui cloisonnaient la cave. Au bout de quelques minutes, les masses dégagèrent une moitié de corps, un bras ici, une jambe là, une tête... des cheveux collés de sang noir épars.
Les parois de la cave étaient faites de ce puzzle humain. Un facteur cheval qui aurait remplacé des morceaux de céramique par des restes de femme.
On reconstitua les onze « fiancées » qui avaient dit « oui » pour le pire.
Vautrin n'eut aucun mal à réécrire le scénario.
Ces femmes divorcées avaient toutes disparues entre le 15 juin et le 15 juillet sur une période de vingt-cinq ans. Elles étaient sans enfant ou bien ceux-ci avaient quitté le nid depuis quelque temps déjà. Monsieur Jean les avaient rencontrées lors de stage de formation continue secrétaires, agent d'accueil, caissières, enseignantes en retraite...
Les avait-il aimées ? Nul ne le sait. Toujours est-il qu'il leur proposait le mariage. Lorsqu'elles avaient dit « oui », il organisait le plus romantique qui soit : un mariage en Italie sur les rives du lac de Lugano pendant les grandes vacances !
Il devait probablement les tuer avant le départ puis les transporter dans son coffre sous ou dans les valises.
Il ne s'était jamais fait contrôler à la douane. Qui se méfiait de Monsieur Jean, un brave homme passe partout, discret avec ça ?
Il arrivait le soir, déchargeait son macabre matériel puis s'activait pendant des semaines pour dissimuler le corps.
Sa seule fantaisie : garder l'annulaire gauche de ses proies orné d'un splendide solitaire.
Son bien le plus précieux, comme un ultime pied de nez à sa mère.
Ensuite, il reprenait le cours de sa vie, visitait les champs de bataille et le chat de ses cousins.
«  Un brave homme Monsieur Jean », soupira sa voisine Germaine Lebœuf en refermant le journal.

PRIX

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Slavia · il y a
Parfaitement maîtrisé.
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Clément Dousset · il y a
j'aime beaucoup ces "écrins de stylo" qui deviennent des "mini cercueils" comme cette nouvelle qui commence bien sagement et qui s'achève en danse macabre...
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Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre ce matin votre très bon texte. En effet qui sommes nous pour les autres ?
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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A. Nardop · il y a
Peut-être leur a-t-il offert un merveilleux dernier voyage. Qui sait ?
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Camille-Marie · il y a
Brrrrrr
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Agnès Lefèvre · il y a
Ouah ! là c'est du bon. Et ce clin d’œil Nancy Italie.... De mieux en mieux, j'ai hâte de voir le prochain récit. Mille bisous ma belle
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Camille-Marie · il y a
Merci m'Agnès! Il est en gestation...
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Marie Guzman · il y a
eh bien eh bien un brave homme qui a son propre passe-temps ... un récit qui m'a mené par le bout de l'annulaire ... ;-)
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Camille-Marie · il y a
Merci beaucoup Laurette!
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Thara · il y a
Il n'était pas si paisible que cela monsieur Jean, son point faible n'était même pas la discrétion, ni sa docilité prise avec l'âge.
Mais plutôt, la facilité qu'il avait eu à garder son secret, jusqu'à sa mort, et de l'avoir dévoilé, après celle-ci !

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Camille-Marie · il y a
Merci Thara. Monsieur Jean était une tombe. Sa maison aussi!
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M. Iraje · il y a
Un lac, même celui de Lugano, c'est quelquefois de l'eau qui dort. Et il faut TOUJOURS se méfier de l'eau qui dort ☺☺☺ !
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Camille-Marie · il y a
Oui mais quel merveilleux endroit! Merci bequcoup
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Camille-Marie · il y a
N'est-ce pas?!
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FMC · il y a
Quel brave homme ...
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