Monsieur Fernand

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Lauréat
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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Je n’ai jamais su que son prénom, on l’appelait monsieur Fernand.
Le jour où le directeur m’accompagna dans sa classe, je n’en menais pas large. L’école et moi, on était un peu fâchés, surtout elle. Moi je me sentais bien, au chaud devant le poêle, abrité de la pluie qui glace les os et du vent cinglant des hauts plateaux, ça me changeait des travaux de la ferme, mais elle, elle me reprochait mes absences et mes manques, et sa rancune était tenace.
J’avais connu moult familles, je m’étais attaché à bien des chats, des chiens et jusqu’à des bêtes de troupeau, ma préférée avait été la Suzon, une vache noiraude qui beuglait dès qu’elle distinguait ma silhouette dans la brume du petit matin. Les hommes, et les femmes surtout, je m’en méfiais, depuis que l’une d’elles m’avait abandonné sur l’autel d’une petite église, un bout de papier épinglé à mes langes – « Gustave ». Le Bon Dieu non plus, je ne lui faisais pas confiance, il aurait pu m’offrir une vie plus douce dans une vraie famille.
Le maire était passé à la ferme, il avait avalé un cordial, un mélange de vin et de gnôle qui faisait les joues rouges dès la première gorgée. C’était le soir, je triais les lentilles, jetant les cailloux dans l’âtre, ça faisait des flammèches et je trouvais ça beau. Le maire avait pris sa grosse voix pour dire que l’école était obligatoire, il avait ajouté : « Au moins de temps en temps, sinon je serais obligé de supprimer l’allocation ».
À ces mots les épaules de la patronne s’étaient affaissées, son mari avait servi une nouvelle rasade pour sceller l’accord, j’irais m’instruire trois jours par semaine en hiver, l’été on verrait, avec les moissons ce ne serait pas facile. J’ai lancé une poignée de lentilles dans les flammes, pour embraser le bouquet du feu d’artifice.
Ce matin-là, la neige avait recouvert la vallée, étouffant l’aboi des chiens, dans l’étable les bêtes rêvaient encore. La veille, j’avais fini d’aiguiser les couteaux, huilé et rangé les outils en vue de la saison prochaine, rafistolé l’indocile osier des panières, alors ils ont décidé de m’envoyer à l’école – puisqu’il le fallait.
Je me mis en route, le noir de la nuit devenait bleu. J’aimais la solitude et je n’avais peur ni des ombres longues de la lune ni des craquements du sous-bois. J’allais d’un bon pas, me guidant aux dernières étoiles bientôt relayées par les lumières du village, c’était une fête de voir les fenêtres clignoter l’une après l’autre, sentir la vie renaître après le temps du sommeil. Pour ma part, je n’avais pas beaucoup dormi, apeuré et excité à la fois, l’aventure se devine à ce goût de bile mêlée de miel.
Je finis par arriver aux confins du bourg, le directeur m’attendait devant la grille d’une bâtisse grise. Je n’étais pas en avance et pressais le pas, il ne fit aucune remarque, mais il fixait mes souliers trempés et mon nez coulant en hochant la tête, de pitié ou de dégoût, j’hésite encore. Je reniflais quand il frappa à la porte de la classe.
Monsieur Fernand ouvrit, les autres ricanaient devant ma dégaine de chat mouillé, il les fit taire d’un geste de la main. Il me sourit en me tenant l’épaule, ses yeux bleus fichés au fond des miens. « Tu t’appelles Gustave, je crois. » J’opinai du chef. Il me mena à ma table, ni au premier rang ni au fond, à côté d’une fillette rousse qui poussa son cahier pour me faire de la place.
Je ne me souviens plus des matières étudiées, j’étais content d’être au sec après ma traversée hivernale. Dans la salle ça sentait bon la craie et la cendre ; un garçon, muni d’une bouteille de verre dépoli, passait remplir les encriers et le liquide violet auréolait les pupitres de taches rondes. J’ai su écrire mon prénom sur un cahier neuf, je connaissais les rudiments de l’alphabet et j’aimais compter. Pour l’orthographe c’était plus difficile. La matinée passa à toute allure. Je crois qu’on a lu une récitation, mais je ne suis pas sûr.
En revanche, je me rappelle qu’à midi j’avais faim, je n’avais rien apporté pour le déjeuner, à peine si j’osais regarder ceux qui déballaient leur casse-croûte sous le préau, certains avaient mis une gamelle à chauffer sur le poêle, d’autres rentraient chez eux en courant. Je me tenais debout sous le gros chêne, raclant le sol de la pointe de mes godillots. Monsieur Fernand me fit signe, je m’approchais en baissant la tête, sans un mot il déposa dans ma main une pomme et un quignon de pain qu’il avait prélevés de sa sacoche, il affichait toujours le même sourire.
L’après-midi, il nous fit faire une dictée. Je jetais des coups d’œil effrayés autour de moi. Ma voisine cachait sa feuille de papier avec son bras en équerre. J’étais perdu, rassemblant les bribes de grammaire glanées çà et là, je rendis un texte truffé de pâtés et de ratures, verbes inachevés ou trous béants, écriture phonétique et par hasard parfois un mot dépourvu de fautes, maigre souvenir attrapé au vol, une aubaine, un miracle. Monsieur Fernand ramassait les copies, je tendis ma feuille, ma main tremblait.
Deux jours plus tard, j’obtins le droit de retourner à l’école. Mes patrons me l’accordaient comme une faveur, un cadeau qui leur coûtait de l’argent, un manque à gagner – pour on ne sait quoi. Je repartis de bon matin, heureux de revoir monsieur Fernand, retrouver la salle aux effluves de connaissances, le tableau noir et sa brosse poussiéreuse, les cartes de géographie chamarrées et le tas de petit bois, promesse d’une douce chaleur. Soudain je me rappelai la dictée et mes jambes se firent lourdes, le vent contraire et la nuit plus épaisse encore. Le sourire de mon maître allait s’effacer à jamais, les autres ne me parleraient plus, la fillette rousse ne voudrait plus de moi pour voisin. Renvoyé de l’école, je rejoindrais ma condition de vacher inculte dans la fange puante et sous le blizzard qui gerce le nez et les oreilles, je ne méritais pas mieux, c’était écrit, j’étais Gustave et rien de plus qu’un enfant trouvé.
J’arrivai en retard, j’avais traîné sans le vouloir vraiment, m’attardant à observer le lever du jour, béant devant le col émeraude des canards, l’étang aux mille reflets diaprés, ralentissant aux abords du village. Un coup de pied dans une pierre, de vains zigzags entre les ornières, précieuses minutes gagnées sur la honte à venir.
Je frappai à la porte de ma classe, rien n’avait changé, tout était à sa place, jusqu’au sourire de monsieur Fernand éclairant son visage de bonté. La fillette dégagea ses livres, le feu ronflait dans la salamandre, je me rassurais. Le maître sortit les copies, il les distribua dans le désordre, se refusant à distiller une inutile anxiété. Quand il s’arrêta à ma hauteur, j’avais mal au ventre. Il me regarda de ses yeux humides et tendit ma feuille. « Je t’ai mis dix sur vingt, tu sais, si on atteint les sommets trop tôt, après on s’ennuie. »
Je l’aurais embrassé, jamais je n’avais obtenu la moyenne en orthographe.
Cet homme était un magicien, il entreprit le maire pour que je fréquente l’école en toute saison. À grands coups de gnôle, l’édile parvint à ses fins.
À la récréation, parfois après les cours, le maître faisait travailler les moins bons, il disait « ses jeunes pousses ». Et chaque midi il partageait son repas avec moi, il en avait amélioré l’ordinaire depuis la pomme du premier jour.
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Gisèle Bry · il y a
Bravo pour votre prix. Une fois de plus j'ai beaucoup aimé ce temps de lecture que vous m'avez offert !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Natacha !
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JHC · il y a
Félicitations !
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Calliandra · il y a
Belle histoire ! Hommage à ces instituteurs (et -trices ) d’antan...
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Olivier Descamps · il y a
Félicitations, Chantal ! Bravo pour ce prix !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Olivier !
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Benjamin Meduris · il y a
Félicitations, ce texte se lit si bien ! "L'aventure se devine à ce goût de bile mêlée de miel", en effet, une tendre aventure qui arrive à nous mettre la boule au ventre.
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Patrick Devillé · il y a
A mon tour de vous féliciter Chantal pour ce très beau texte !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo à toi, Gustave !
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour lui, c'est vrai qu'il fallait en vouloir...
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Paul Thery · il y a
Joli texte qui mérite bien sa place. Bonne année 2021 Chantal !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Paul et belle année à vous aussi, à bientôt sur nos pages !
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Chantal et pour... Monsieur Fernand ! Au plaisir de nos échanges pour 2021 !
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Chantal Sourire · il y a
Oui, merci et bonne fin d'année à vous !
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coquelicot Coquelicot · il y a
que c'est beau. Cela fait battre mon coeur d'ancienne instit. Moi aussi j'enseignais dans un village paysan et il fallait parfois faire preuve de mansuétude et soutien à certains enfants
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour ce témoignage, coquelicot !

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