Monsieur Aloa

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

Image de Automne 2018
Gilles et Florent couraient à en perdre haleine sur les hauteurs de la crique, petite bourgade de la Martinique. Les deux gamins gambadaient parmi les bougainvilliers roses, violets ou blancs, sous un ciel bleu immaculé. Ils se délectaient des cadeaux du manguier, buvaient l’eau de coco et se reposaient à l’ombre de l’amandier séculaire qui trônait au milieu de la petite plage des pêcheurs. Bercés par l’écume des vagues caressant le sable foncé, ils aimaient goûter une vie de calme, sans lendemain, de plénitude. Jusqu’à ce que l’ivoire des dominos vienne claquer sur la table bancale des marins aux mains de crocodiles.

Chaque fois, ils bougonnaient de ne pouvoir finir leur sieste. Impossible de dormir, les oreilles percées par les coups de boutoir des joueurs fanatiques aux rires endiablés, par les colères des frustrés et le créole familier. Mais que pouvaient-ils faire ? Ce petit lopin de plage appartenait aux pêcheurs finalement. Et ce depuis que les pères de leurs pères partirent voguer sur l’océan atlantique ramener carangues, poissons perroquet, raies et chatrous.

Ces vieux loups de mer n’étaient pas pour autant leurs ennemis, loin de là. Ils forçaient le respect. Eux qui partaient faire ce travail harassant, qui manœuvraient le lourd gommier à mains nues, refaisaient les nasses et démêlaient les larges filets. Longtemps Gilles et Florent ont observé ces hommes sortis tout droit des histoires de pirates et imaginaient tant de choses sur eux. Et il y avait de quoi. Ils suffisaient de bien les regarder pour comprendre que la vie et la mer n’avaient pas été tendres avec eux. Les jeunes hommes leur donnaient des noms, en secret. Il y avait Patrick le poulpe, un colosse aux pieds garnis de six doigts chacun. Il y avait Bernard. Ils l’appelaient comme ça parce qu’il ne parlait jamais, comme s’il rentrait dans sa coquille. Ils aimaient aussi beaucoup « le coiffeur », un pêcheur qui maniait le coupe-coupe aussi bien qu’un samouraï. « Le souriant » leur faisait peur avec sa balafre de la bouche à l’oreille. Son compagnon de pêche ce jour là, en lançant sa ligne, se demanda ce qu’il avait bien pu accrocher. L’un d’eux s’appelait Henri Chandleur, qu’ils appelaient « Chandelier ». Il se moquait de lui car il épluchait si vite le poisson qu’il avait le visage maculé d’écailles et reluisait de mille feux. Rien que d’y penser ils pouffaient de rire. Néanmoins il n’oubliait pas le chef, le patriarche : Monsieur Aloa, alias Monsieur « petite jambe ». Monsieur Aloa était un stéréotype du pêcheur de l’ancien temps. Reclu dans sa case de deux mètres carrés bourrée d’hameçons, de machettes de toute taille, bouches de requin, appâts en tout genre, vieux livres bouffés par l’iode, artefacts anti tempête et autres osselets, il ne sortait presque jamais. Handicapé par sa jambe atrophiée il ne rechignait cependant pas au labeur mais ses apparitions étaient comptées. Son œil crevé rajoutait au charme de la légende et les deux gamins observaient toujours de loin ce monument.

Un jour il se passa quelque chose d’incroyable, quelque chose auquel même des enfants bourrés d’imagination ne pouvaient penser. Tonton Georges, L’oncle de Gilles et Florent, habitait une modeste maison sur pilotis, à côté des fameux marins. Les jeunes pêchaient par la fenêtre, espérant ramener d’énormes prises avec leurs cannes rustiques. Ils manquaient cruellement d’expérience, impatients dès qu’un poisson approchait leur appât grossier. À l’appel du souper, ils abandonnèrent leur matériel sur le sol pour profiter du ragoût de crabes au riz traditionnel. Le repas terminé, Georges partit travailler tandis qu’ils flemmardaient en digérant. Puis, ils décidèrent de retourner pécher, motivés à l’idée de ramener le dîner du soir. Leur enthousiasme fut de courte durée. Ils s’arrêtèrent à deux mètres de la fenêtre. Devant eux, un chat se délectait du morceau de poisson servant d’appât, mâchouillant le fil de nylon avec.

— Ne bouge pas Gilles, il ne faut surtout pas lui faire peur, murmura Florent.
— Que veux-tu faire ? On ne va tout de même pas rester là ? demanda Gilles.
— S’il se barre en courant il va s’accrocher. Avançons prudemment, on le caresse et on lui retire l’appât.
— Ok, vite avant qu’il n’arrive malheur.

À peine avaient-ils bougé que le chat de gouttière capta leur présence et détala, emportant son larcin. Le félin fut stoppé dans son élan par une vive douleur dans la gorge. L’animal tourna dans tous les sens, feulant à tout va, s’enroulant dans le fil translucide, ne parvenant pas à retirer cet hameçon qu’il venait d’avaler et qui déchirait ses chairs. Les adolescents restaient à distance, circonspects. Les plaintes, presque humaines, allaient droit aux cœurs des deux garçons. Le chat pleurait et ils n’en étaient pas loin non plus.

— Flo ! Il faut l’aider ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— Il faut l’attraper !
— T’es fou ! On va se faire tuer !
— Prends la serviette de plage, il commence à se calmer, tu l’enroules doucement dedans et moi je lui retire l’hameçon.
— Bon... OK...OK.

Gilles et Florent approchèrent du chat comme un soldat dans une rizière, à couvert d’un ennemi. L’animal geignait toujours, frottant sa gueule. Il tremblait, le dos rond. Il se laissa néanmoins enroulé dans la serviette. Avec précaution, Florent le prit par la nuque et attrapa le fil de nylon.

— Et maintenant Flo ?
— Je crois qu’il vaut mieux que je tire d’un coup sec, non ?
— Je sais pas, je sais pas, si tu tires doucement il va avoir encore plus mal, vas-y tire d’un coup !
— Ok, 1... 2... 3 !

Le fil se tendit à se rompre, le crochet planté dans les tissus. Le matou explosa tel un diable de Tasmanie, toutes griffes dehors. Il fendait l’air à l’aveugle, écorchant le bras de Gilles qui lâcha prise. Le chat gigotait dans tous les sens, tentant de se débarrasser de la douleur et de sa cause.

— Aïïïïïeeeeee ! Il m’a bousillé le bras !
— Viens, il faut trouver de l’aide, on n’y arrivera pas tout seul.

L’oncle était parti et tous les pêcheurs étaient de sortie, sauf un : Monsieur Aloa, resté enfermé dans sa cellule. Gilles et Florent se regardèrent d’un air inquiet puis frappèrent à la porte de bois. Celle-ci s’ouvrit en craquant. Monsieur Aloa n’était pas grand mais impressionnait par son physique décousu et sa présence mystique. Il les fixa de son œil gris.
— Ça ou ka fé là ?! demanda-t-il.
— Monsieur Aloa, s’il vous plait, aidez-nous, un chat a avalé un hameçon, il est devenu fou, on n’arrive pas à le décrocher, exposa Florent.

Le vieux loup de mer regarda les deux garçons un instant puis prit le bras de Gilles. Il secoua la tête avec un petit rictus en voyant la balafre.

— Attendez ici. Man ka vini, dit-il.

Monsieur « petite jambe » rentra récupérer des outils dans sa grotte des merveilles. Les adolescents voyaient l’intérieur de plus près pour la première fois. On se serait cru dans un conte pour enfant. Il y avait des objets entassés du sol au plafond. Ce qui les marquèrent le plus étaient les petites poupées de chiffon en tout genre représentant hommes, femmes et enfants mais aussi des animaux, des poissons.
« Que fait ce sorcier avec ça ? » s’inquiétèrent-ils.

— Alors les jeunes, il est où l’animal ? demanda Monsieur Aloa en sortant.

Ils le guidèrent jusqu’au fond de la maison. Le chat, prostré dans un coin, gardait la gueule ouverte, bavant une salive écarlate.
Gilles et Florent étaient curieux de voir comment leur sauveur allait procéder, mais ils avaient surtout hâte de voir ces souffrances prendre fin. Ce fut la stupeur. Le vieux pêcheur attrapa le félin et approcha son visage du sien. Il lui tourna la tête de part et d’autre pour a nalyser la situation. Le chat ne disait plus rien. Monsieur Aloa lui ouvrit la gueule, planta sa pince longiligne au fond de sa gorge, fit un quart de tour et retira l’hameçon sans aucune réaction agressive du « patient ». Les jeunes étaient abasourdis.

— Mewci !

Avaient-ils bien entendu ? Ils se retournèrent vers la boule de poil enfin libérée.

— Mewci encowe !

Les yeux écarquillés, ils n’en croyaient pas leurs oreilles. Le chat leur parlait !

— Je n’ai plus mal mewci !
— Ch... Chat, pardon, on... on n’aurait pas dû laisser traîner les appâts, dit Florent. Gilles restait bouche ouverte sans rien dire.
— J’avais si faim, si faim, prononça le félin d’une voix fluette.
— Reviens quand tu veux, on te donnera à manger, d’accord ?
— Mewci, mewci, au revoir, dit le chat en se faufilant par un trou.

Depuis ce jour là, les adolescents n’ont plus jamais vu la vie de la même façon. Ils vénèrent Monsieur Aloa pour ce qu’il avait fait et portèrent un regard protecteur et complice sur le monde animal. Leur vision du monde fut différente. Florent tenta de parler avec tous les animaux, inquiétant même ses parents. Il devint plus tard un excellent vétérinaire réputé sur le continent. Gilles catalysa lui aussi les craintes. Lui qui n’arrêtait pas de parler se réfugia dans un mutisme relatif. Plus tard, il dirigea un centre équestre. Il était connu pour son magnétisme particulier avec les chevaux. Cette expérience les avait tellement marqués, façonnés, qu’ils ne pouvaient manquer l’enterrement de Monsieur « petite jambe », décédé 25 ans plus tard à 99 ans.
De retour en Martinique, ils assistèrent un peu en retrait à la cérémonie. Des lustres qu’ils ne s’étaient pas vus. Les gens quittaient les lieux. Ils abordèrent sans détour leur petit secret.
— Ce qu’on a vécu Florent, c’est si loin. Je n’ai pas rêvé dis moi ?
— Je ne crois pas. Je le vois encore clair comme de l’eau de roche dans mon esprit.
— Tu, tu as revécu l’expérience ?
— Je suis vétérinaire et jamais je n’ai reparlé avec quelconque animal. Et toi ?
— Je connais les chevaux, je les comprends plus que quiconque mais je ne les ai jamais entendus non plus.
— Je ne sais pas Gilles. Monsieur Aloa, il avait quelque chose, quelque chose... de si... fort... de si différent... Il dégageait tellement de présence que le chat... je ne saurais dire.
— Peut-être qu’elle le sait, dit Gilles en désignant une femme prés de la tombe du défunt.
Elle portait un immense chapeau de paille aux couleurs vives, identiques à celles des bateaux traditionnels. Elle restait seule, à genoux devant la sépulture. Les deux hommes s’approchèrent. Elle leur adressa la parole sans se retourner.

— J’avais beau savoir que ce jour arriverait, je ne puis me résoudre à son départ. Il me racontait tant d’histoires, il savait tant de choses, il était si... particulier.

Elle ouvrit son sac en peau serti de coquillages et déposa une poupée de chiffon usée par le temps. L’expression du visage était néanmoins intacte.

— Tiens, grand père, j’ai encore celle-ci. Elle t’aidera à reposer en paix. Elle est sûrement toujours enchantée, j’ai si bien dormi toutes ces années.
— Votre grand père était un marabout ? demanda Florent d’une voix douce.
— Presque, il était ventriloque, répondit-elle avec le sourire.

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