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Frédéric Nox

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Le travail acharné, l’expérience, les conférences aux quatre coins du monde, les relations, les appuis politiques...
Alors que je venais d’atteindre mes cinquante et un ans, tout cela porta enfin ses fruits. Mes ambitions allaient se réaliser bien au-delà de mes espérances.

C’était un matin d’octobre. Je quittais mon domicile pour assurer un cours d’histoire de l’art dans un amphi de la faculté Panthéon-Sorbonne quand mon mobile se mit à sonner. Le ministère de la Culture cherchait à me joindre pour un rendez-vous urgent avec Monsieur le Ministre. L’espace d’un instant, je crus à un canular d’étudiant. La secrétaire au bout du fil dut le sentir. Elle me donna son nom, son numéro de téléphone, j’entendis le bruit des pages d’un agenda qu’on feuillette et nous convînmes d’une date.

Aussi excité qu’anxieux, je me rendis au rendez-vous, rue de Valois.
Le ministre me reçut avec affabilité puis sur un registre plus solennel, m’annonça qu’après réflexion et de longues palabres, on me désignait pour diriger la plus grande collection d’art en France.
— Cher Monsieur, le poste est à pourvoir. Si vous y consentez, je vous nomme conservateur du Vaisseau Amiral. Celui que beaucoup considèrent comme le plus grand musée du monde. Le Louvre.
Abasourdi, je l’écoutais. En me raccompagnant vers la sortie, il me glissa :
— Je vous laisse réfléchir. Nous nous rappelons dans quarante-huit heures. J’aimerais beaucoup que vous acceptiez.
J’acceptai.

Quand je pris mes fonctions début janvier, il fallut m’installer quelque part dans l’immense édifice. Le bureau de mon prédécesseur ne me plaisait pas. Je le trouvais prétentieux, trop vaste, et sa vertigineuse hauteur sous plafond m’incommodait. En faisant le tour des étages administratifs, je trouvai un espace encombré de cartons à l’abandon qui me convenait parfaitement. Il se situait sous les combles, comportait une grande verrière tout en offrant une vue magistrale sur la cour carrée.
On s’étonna de mon choix car sans lambris ni moulures, la pièce semblait simple, presque fruste. Mais j’adorais l’intimité de ce lieu où je me sentais bien. C’était donc là que je m’installais, quitte à passer pour un hurluberlu.

***

Dix-huit mois plus tard, ayant fait mes preuves et acquis un surplus de notoriété, je fus approché par une éditrice. Elle me proposait de choisir dix œuvres figurant dans la collection afin d’en tirer dix textes. « Dix tableaux, dix chapitres » m’expliqua-t-elle. « Vous avez carte blanche, tant pour le choix des pièces que pour les analyses qu’elles vous inspireront. Je vous fais confiance. » Le projet était plaisant. Je lui donnai mon accord et dès le mois de juillet, je me mis à l’ouvrage durant les rares temps morts dont je disposais.

Pendant les jours de fermeture du musée, j’arpentai longuement les salles pour faire ma sélection. Le Louvre renfermait tellement de merveilles. N’en sélectionner qu’une dizaine relevait de la torture, mais c’était le jeu.

Au bout d’un mois, une liste était prête. Enthousiaste, j’appelai l’éditrice pour lui en faire part : « La Pietà, d’Enguerrand Quarton ; La jeune fille au miroir, de Titien ; Le bœuf écorché, de Rembrandt ; La Madeleine à la veilleuse, de Georges de La Tour ; Vue d’un port de mer, effet de brume, de Claude Gellée ; La dentellière, de Wermeer ; Le pèlerinage à Cythère, de Watteau ; La raie, de Jean Siméon Chardin ; Tête de lion rugissant, de Delacroix. »
Mon interlocutrice fit remarquer que cela ne faisait que neuf tableaux. Je lui confirmai qu’elle avait raison. La dixième peinture serait un portrait. Celui de la florentine Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Gioncondo, mieux connue sous le nom de Mona Lisa et peinte par Léonard de Vinci.
Il y eut un blanc chargé de désappointement.
— Ah bon... La Joconde ? Encore ? Vous êtes sûr ? Tant de choses ont déjà été écrites sur le sujet... On pourrait y consacrer une librairie entière.
Je la rassurai en expliquant que c’était précisément ce défi qui motivait mon choix : aborder l’œuvre sous un angle inédit, trouver la porte d’entrée originale débouchant sur un commentaire complètement novateur.
— Bon, si vous y tenez, OK. Partons là-dessus, conclut-elle.

Début septembre, neuf textes étaient écrits. Il ne me restait plus qu’à rédiger le plus délicat, celui consacré à Vinci.
Tous les mardis, jour de fermeture hebdomadaire, je me postais sur une chaise face au célèbre tableau afin d’en percer le mystère. Mais le vitrage derrière lequel il était conservé semblait agir comme un filtre sensoriel ; je n’éprouvais rien. Par ailleurs, je haïssais cette grande salle d’exposition où, chaque jour, des milliers de personnes venaient s’agglutiner devant l’œuvre telles du bétail affolé. Le tourisme de masse et la culture au rabais consommée façon pop-corn inspiraient chez moi le plus grand mépris.
Je reçus alors un coup de fil de mon éditrice me demandant où l’on en était. Sans vouloir me mettre la pression, elle aurait bien aimé que le livre soit prêt pour septembre, ce qui laissait le temps de l’imprimer et le mettre en vente pour les fêtes de fin d’année. Je lui promis de faire mon possible.

Le mardi suivant, je demandai à Georges, responsable du déplacement des œuvres dans le musée, de bien vouloir transférer La Joconde dans mon bureau. Je voulais avoir avec la Florentine, la Mona, la Monitta comme je l’appelais affectueusement, un petit tête à tête en amoureux, préliminaire à la prose que j’allais lui dédier.
L’œuvre fut déménagée à neuf heures trente avec toutes les précautions d’usage, puis solidement fixée sur une table inclinée en face de mon bureau, cette installation me permettant d’écrire tout en l’observant de près.

A treize heures, je n’avais toujours rien noté. Aussi sec qu’un caillou, je jugeai préférable de ne pas insister. Il fallait que je sorte, que je prenne l’air, que je traverse la Seine et me perde dans les rues du Quartier Latin où se trouvait peut-être l’amorce d’une inspiration.
En quittant le musée, je fus sidéré par la chaleur. Par endroits, l’asphalte fondait et collait aux chaussures. Trempé de sueur, je déjeunai dans une petite brasserie de la rue Jacob à la suite de quoi je me mis à traîner dans les galeries d’art et les librairies du secteur où je parcourus des dizaines d’ouvrages, à la recherche d’une étincelle.
Sur le coup des dix-sept heures, tandis que je prenais le chemin du retour vers le Louvre, il me sembla que la température était encore plus accablante.

Revenu dans mon bureau-pigeonnier, je me laissai tomber sur une chaise pour éponger mon front ruisselant. En tournant machinalement la tête vers Monitta, je crus que mon cœur allait s’arrêter de battre.
Inondée du soleil brûlant passant par la verrière, la peinture exécutée sur un délicat panneau de peuplier s’était affreusement déformée pour prendre la courbure hideuse d’une tuile romaine.
Incrédule, pris de vertige, je m’approchai du désastre. Comment le conservateur du plus grand musée du monde avait-il pu commettre une imprudence aussi grossière ? Et de surcroît, sur l’œuvre d’art la plus emblématique du monde occidental.
Je restai prostré ainsi un long moment quand soudain je vis qu’il était déjà dix-sept heures trente. Georges et son équipe n’allaient pas tarder à appeler pour remettre le tableau en place en vue des visites du lendemain. Je ne savais plus ce qu’il convenait de faire. Hurler aurait pu me soulager, mais au lieu de cela, comme un imbécile, je m’effondrai en pleurs, laissant couler de grosses larmes désespérées comme je n’en avais pas versé depuis la mort de mes parents.
Impuissant, secoué de sanglots, j’allai m’asseoir derrière mon bureau. Devant moi ricanait Monitta sur sa planche de bois à la cambrure effroyable.
Inutile de se voiler la face. Cette affaire allait me poursuivre jusqu’à mon dernier souffle. Je deviendrai l’incompétent notoire, le branquignol, la risée du monde entier, « l’abruti qui a saccagé La Joconde ». Toutes les portes professionnelles se fermeraient et je finirai ma vie seul, fauché, humilié.
D’un tiroir de mon bureau, je sortis une boîte en acajou dans laquelle je conservais un petit revolver acheté à Madagascar lorsque j’y avais été envoyé par l’armée française dans le cadre de la coopération technique. Je m’emparai de l’arme que j’examinai longuement. Voilà, maintenant j’avais le choix : basculer dans le déshonneur et la déchéance, ou en finir tout de suite. J’introduisis une balle dans le chargeur, déverrouillai le cran de sécurité, plaçai le canon dans ma bouche et tirai. Tête la première, je m’affalai raide mort sur le bureau qui se couvrit d’une mare de sang.
Georges, lui, avait été appelé d’urgence par l’hôpital où sa femme était en train d’accoucher. Il en avait oublié Monitta qui passa la nuit, souriante, devant mon corps inanimé.

Ce soir-là, conséquence de la canicule, il y eut un orage historique sur le bassin parisien. Dans la capitale, de nombreuses caves furent inondées ainsi que des stations de métro, mais au matin du mercredi, l’air était redevenu respirable.
Mon suicide qui, naturellement, fit grand bruit donna lieu à une petite enquête des services de police. On mit l’acte sur le compte d’un état dépressif car trois ans auparavant, je m’étais séparé de mon épouse dans des conditions particulièrement sordides, ceci expliquant peut-être cela.
En réalité, ce qui motiva mon geste désespéré ne fut jamais compris pour une raison simple : l’orage nocturne ayant rétabli une température et un taux d’hygrométrie parfaitement équilibrés, le panneau de bois avait retrouvé au matin la forme plane qu’on lui connaissait depuis toujours.

Comme il fallait s’y attendre, d’extraordinaires élucubrations furent publiées sur ce nouveau mystère entourant Mona Lisa. Après avoir été soupçonnée d’être un homme, une femme enceinte, un extra-terrestre ou Dieu sait quoi, la célèbre Florentine au sourire énigmatique accédait désormais au statut de sorcière dotée de pouvoirs maléfiques.
« La Joconde, cette singulière créature qui pousse ses conservateurs à l’autodestruction », pouvait-on lire parmi d’autres inepties.
La légende autour de ce tableau n’était donc pas prête de s’éteindre.

Sacrée Monitta.

PRIX

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Blin · il y a
Oui, j'ai retrouvé cette belle technique narrative de l'inoubliable "Sunset Boulevard" et votre texte n'en est que plus puissant et subtile. Bravo.
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Jarrié · il y a
Je viens de redécouvrir votre expression ''plier l'ombrelle '' .J'ai trouvé la chose tellement charmante que je vais souhaite m'en doter d'une le moment venu.
Avec ma sympathie.
Michel.

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Frédéric Nox · il y a
Merci Jarrié ! Cela me fait plaisir
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Kiki · il y a
une belle écriture. Récit très sympathique à lire. Bravo.toutes mes voix
Je vous invite à aller lire "les cuves de Sassenage" dans la série poème. MERCI d'avance

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Frédéric Nox · il y a
Merc beaucoupi Kiki. J'irai avec plaisir découvrir votre poesie
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Sibipa · il y a
Étonnante histoire menant à une tragédie absurde, j'ai trouvé votre récit bien construit mais le dénouement un peu rapide... Mais ce n'est qu'un modeste ressenti :-)
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Frédéric Nox · il y a
Merci Sibipa pour ce mommentaire. La brièveté du dénouement est sans doute liée à l'absurdité de la situation (tellement absurde qu'on en reste sans voix...).
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle écriture. Histoire avec du potentiel. J'aurai juste aimé une chute plus mystérieuse.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Kristy pour votre commentaire. Il est vrai que cette petite histoire s'intéresse plus à l'absurdité de la situation qu'à son mystére.
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Geny Montel · il y a
Aïe ! Il aurait dû attendre un peu... Belle psychologie du personnage et récit très agréable !
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Frédéric Nox · il y a
Merci beaucoup
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Jean Calbrix · il y a
Un texte fascinant bien documenté, voire érudit, avec une chute des plus cocasses qu'un bon auteur de polar (comme moi-même) aurait pu intituler "Une balle pour rien". Bravo, Frédéric ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le tragique destin d'un migrant http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Frédéric Nox · il y a
Merci beaucoup Jean. Votre commentaire me va droit au coeur. Je vais illico me pencher sur votre sonnet
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Frédéric ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Evadailleurs · il y a
Fascinante, envoûtante Monitta... J'ai beaucoup aimé cette nouvelle où les faits s'enchaînent avec une apparente logique tout en créant le mystère.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Eva. Voila qui fait plaisir
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Bernard Bobin · il y a
Curieuse voix d'outre-tombe. Mérite ma voix mais on passe trop brusquement du réel à l'impossible pour un parfait jeu littéraire. Ce n'est qu'une impression.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Bernard. D'un supposé au-delà où il se trouve désormais, le personnage central du récit nous rapporte les circonstances de sa mort. En "spectateur". Un procédé narratif utilisé (entre autres) dans le film Sunset Boulevard. Cordialement
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