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Mon vieux tracteur

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Ce que l’on connaît trop bien finit par manquer de charme, je ne veux qu'entrevoir mes limites.























En 2013, je passai la ligne d’arrivée à Nice en regardant dans le rétroviseur. En même temps que je devenais un Ironman (3,8 km de natation, suivis de 180 km de vélo et 42 km de course à pied), j’en mesurais le prix. Six mois d’entraînement à raison de dix, quinze heures par semaine et je versais dans l’écœurement. Pas « jamais plus ! », mais « on verra, je ne sais pas... ».











Et puis en 2015 mon ami Laurent s’est mis au triathlon. Fort de son expérience d’ultra-trailer il n’a pas craint d’aller vite en besogne. Il s’est acheté un vélo, je lui ai prêté ma trifonction et ma combinaison de natation, et il a terminé le Half d’Aix en Provence le premier mai. Alors en déconnant je lui ai lancé qu’il était bon pour un Ironman. Mais je déconnais...











Quinze jours après Aix il m’expliqua que Mallorque le tentait.











L’Ironman de Mallorque, le 26 septembre... C’était effectivement tentant, il y fait beau et chaud, ça ressemblerait à un rab de vacances après la rentrée, un argument pour convaincre nos femmes de nous accompagner. L'art de conjuguer son mariage et ce sport chronophage n’est pas simple...











« Ok Laurent, j’en parle à Virginie. »











« Tu n’es qu’un égoïste, tu ne penses qu’à toi, en plus on n’a plus d’argent, je ne suis pas sûre de pouvoir prendre autant de jours, qui va garder les enfants ?











- Non ma chérie, tu vas profiter de l’hôtel, de la piscine, de la plage, des petits restos et puis tu seras avec ta copine, mes parents viendront garder les enfants. »











A propos de l'argent, j’écarquillai les yeux et j’haussai les épaules...























Ce jeudi 24 septembre, il fait nuit, nous avons atterri depuis une heure à Palma. Sur un parking loin de l’aéroport, la guérite est climatisée et pourtant j’écrase un moustique tigre sur mon bras en tendant ma carte bleue au loueur de voiture low cost. Dehors, Virginie s’étonne du temps que ça prend.











Le prix d’appel, très attractif et inversement proportionnel aux nombres de clauses que le loueur me détaille depuis vingt minutes, un peu en anglais, un peu en espagnol. Je comprends que pour ne pas finir sur la paille à la moindre rayure il faut accepter tous les suppléments proposés.











Laurent et Emmanuelle ont loué ailleurs. Nous nous retrouvons à Alcudia.











La compète commence dans le hall de l’hôtel. Il est 22h30, trois autres concurrents patientent pour le check in. Nos regards se croisent puis se portent sur les valisent protéiformes qui contiennent nos vélos. Comment ne pas inférer de nos allure un niveau athlétique ? Certains déguisements impressionnent. Aucun rapport pourtant. Celui qui prend l’avion en visière Orca®, lunettes Oakley®, bas de contention Compressor® et baskets Zoot® n’est pas celui qui gagne la course. C’est un moine qui n’a plus de femme.











Nous découvrons notre chambre au troisième étage en face des ascenseurs, ce n’est pas idéal quand on court derrière chaque minute de sommeil. Je tombe de fatigue mais je m’endormirai plus tranquille si je déballe et remonte mon vélo maintenant.























Vendredi 25, 11h30. Le Village Ironman est installé le long de la plage. Nos femmes sirotent un cocktail de fruit sur un canapé en résine tressée. Avec Laurent nous venons de rouler une heure et quart. Hauteur de selle, alignement du cintre, réglage du dérailleur, tout est passé en revue. Personnellement je prends soin de ne pas éviter les imperfections du bitume. Il faut vibrer et cogner maintenant pour ne pas découvrir demain un boulon mal serré.











Nous allons retirer notre dossard et le sac « anything is IMpossible ».











A 13h au briefing nous sommes informés que l’eau est repassée sous les 24°C et que la combinaison est donc autorisée. Outre le fait qu’elle nous isole du froid, la combinaison nous fait flotter sans effort. Il n’ y a plus qu’à tourner les bras comme on dit.











A 14h Laurent et moi rentrons à l’hôtel. Les filles déjeunent sur la plage, nous les rejoindrons plus tard. L’heure est à la concentration, j’ai tout étalé sur le lit : serviette, chaussettes, chaussure de vélo, lunettes, casque, dossard fixé sur sa ceinture en trois points..., tout ce qui va me servir lors de la première transition entre la natation et le vélo est a mettre dans le sac en plastique bleu fourni par l'organisation. Et dans le sac rouge, les affaires pour la course à pied. « Pensez à prendre vos baskets », stipule un flyer...











Je retrouve Laurent dans le hall. Nous pédalons en tong vers le parc à vélos, chargés de tous nos sacs. Nous longeons des centaines de mètres de grillage installé pour sécuriser l’endroit. Ce lieu sera le plus surveillé de la ville cette nuit. A l’entrée c’est toujours la même procédure. Le dossard devant, en évidence et le casque sur la tête, jugulaire bouclée. Un membre de l’organisation caresse le guidon sous tous ses angles pour s’assurer que rien n’est contendant. Il presse les freins, et au suivant ! Nous poussons le vélo jusqu’au photographe assis sur un tabouret. Pas le temps de sourire, il s’agit d’un clicher témoin pour nous associer officiellement à notre monture, et nous pénétrons dans le parc à la recherche de notre emplacement. Le vélo doit être suspendu par la selle à une rambarde métallique horizontale. Jusqu’à dix neuf heures les centaines de mètres de linéaire vont se remplir de 2300 vélos espacés entre eux de la largeur d’un guidon. Nous accrochons nos sacs dans les deux aires de transition et nous rejoignons nos femmes sur la plage, très attentives à ce qui se passe dans l’eau. Des athlètes rasés de près se laissent couler pour réapparaître quelques mètres plus loin et exhiber un crawl fluide et silencieux. Mais la grande curiosité est partout. Alors que nous enfilons nos combinaisons pour la dernière séance de natation d’avant course, nous prenons la mesure de ce rendez-vous hétéroclite qui n’a lieu qu’un après midi par an sur le sable impeccablement damé de la baie d’Alcudia entre des triathlètes affutés et les disgracieux retraités allemands qui colonisent l’endroit à cette époque de l’année.























Samedi 26 ! Cinq heure du mat, j’ai plutôt bien dormi, aidé par un Stilnox®, je l’avoue. La veille au soir au cours du dîner j’ai déclaré que j’allais tout défoncer pendant la course. Ce n’était pas la traduction exacte de mon sentiment, juste une manifestation un peu fanfaronne d’un sentiment de sérénité inhabituelle, d’une absence de pression inhibitrice. Et au réveil ça na pas changé.











Je retrouve Laurent et Emmanuelle au petit dèj. Virginie grappille une demi-heure de sommeil. Pas de régime spécial, à deux heures du départ nous pouvons manger normalement. A six heures nous nous mêlons tous les quatre à la foule qui converge vers le parc à vélo. Dernières formalités ; bien gonfler les pneus, déposer les barres énergétiques dans la sacoche accrochée au cadre du vélo, le débarrasser du film plastique qui le couvrait pour la nuit et s’alléger au maximum avant ce long déplacement à la force des muscles. Les quelques cabines provisoires disposées à cet effet sont prises d’assaut. Des files de plusieurs dizaines de concurrents se sont formées devant chacune d’entre elles. Il fait encore nuit, j’ai mes lingettes de compète, je préfère m’éloigner de la foule et creuser un trou dans le sable...











Nous enfilons la combinaison de natation et nous avançons timidement dans l’eau pour nous échauffer. L’aurore puis l’aube puis le bateau arbitre qui nous signale de rejoindre la plage. Une armée de bonnets rouges disciplinée toute de noir vêtue s’amasse dans les sas de départ. Avec Laurent nous aurons le temps de rejoindre le notre. Nous restons dans l’eau pour nous mêler aux spectateurs les plus braves qui supportent de l’eau jusqu’au genoux pour former une haie d’honneur aux partants. Nous voulons voir comment les pros se jettent à l’eau. C’est un petit paquet complètement à part en bonnet jaune qui va partir cinq minutes avant tout le monde. Ils secouent leurs triceps, les bras ballants, le regard dans le lointain, peut être sur la première bouée à un kilomètre de là. Le contraste est saisissant, aucun ne porte de combinaison de natation en néoprène. Ils parcourent les trois mille huit cent mètres en quarante cinq minutes, n’ont pas besoin de ça pour mieux flotter et surtout, n’ont pas trente secondes à perdre pour l’enlever avant le vélo. La trifonction avec laquelle ils nagent les habille pour toute la course. En sortant de l’eau, ils courront directement à leur vélo, enfileront leur casque, accrocheront leur ceinture porte dossard autour de la taille et fileront pieds nus en poussant leur bécane jusqu’à la ligne les autorisant à monter dessus. Leurs chaussures sont déjà fixées aux pédales. Ils commenceront à pédaler en les écrasant et ne les enfileront qu’une fois suffisamment de vitesse prise.











La corne de brume retentit, c’est parti ! Ils se jettent à l’eau, montent les genoux le plus haut possible et plongent dès qu’ils ne peuvent plus courir. « A l’année prochaine... »











Nous rejoignons tranquillement la plage et notre sas d’1h15-1h30. Les filles sont perchées sur une pile de transats et nous mitraillent. La musique crache à bloc. L’excitation monte d’un cran.











C’est nouveau, après avoir été testé de manière concluante sur quelques Ironmans ces derniers mois, le départ s’effectue en rolling start. Au lieu de tous se jeter à l’eau en même temps à l’image d’un troupeau de gnous qui transhument - j’ai entendu dire qu’à Nice, jadis des plongeurs stationnaient sous l’eau pendant le départ pour repousser vers la surface les nageurs qui se faisaient monter dessus – nous passons désormais sous une arche, sans se presser, le chrono de chacun étant déclenché au franchissement de la ligne de départ grâce à la puce électronique que nous portons autour de la cheville.











Ca n’empêchera pas Laurent de se prendre un gnon dès les premiers mètres.











La natation est complètement solitaire. L’autre est un adversaire dont on ne se préoccupe pas. Et pourtant on nage tous côte à côte, on se frotte, on se pousse. A mes débuts j’étais déstabilisé, je n’osais à peine bouger les jambes quand je sentais qu’on m’attrapait le pied. Je ne voulais pas blesser. Ce matin j’accentue le battement...











Pourtant je me suis peu entrainé, mais j’ai balayé mes complexes, aidés par la sagacité d’Eddie. Eddie Kern, champion de triathlon dans les années 80, entraineur estimé d’une saison à la piscine de Montrouge en 2012, 2013, qui m’avait déjà beaucoup apporté lors de ma préparation pour Nice, et finisher du Norsman® en 2014... Eddie m’a vu nager deux fois pendant ma préparation. La première fois en juin, on se revoyait par hasard à la piscine de Montrouge où il ne venait plus que pour faire de rares remplacements. J’avais commencé mon programme de natation depuis quinze jours et je savais que je ne le tiendrais pas. Il n’était pas possible en mai d’adhérer au club pour nager dans les créneaux réservés du soir, je n’avais plus que le choix du week-end au milieu des nageurs du dimanche, ceux qui papotent côte à côte dans la ligne, qui se racontent leur semaine adossés au muret, qui attendent que vous arriviez au bord pour repartir devant vous et vous ralentir. Et les plus drôles, les nostalgiques de la barrière de corail, équipés de palmes, de masques, de tubas et de lecteurs mp3 étanches qui vous regardent passer comme si vous étiez un poisson... J’avais donc fait part de mon inquiétude à Eddie et il avait tenté de me rassurer : « Tu n’as pas besoin d’en faire des tonnes, tu t’entraînes à sec chez toi avec des altères, c’est suffisant. » j’ai suivi les conseils d’Eddie et j’ai travaillé à sec. Je ne suis allé à la piscine que six fois par mois pour n’effectuer au total que soixante cinq kilomètres, autant dire très peu.











La deuxième fois, quelques semaines plus tard, Eddie s’était approché du bord et m’avait interrompu pour me rappeler que nager lentement ne signifiait pas nager mollement. Je devais être rigoureux dans mon maintient et rester gainé.























Voilà, j’y étais ! J’avais maintenant trois kilomètres huit cent devant moi pour mettre tout ça en pratique. J’avançais en fixant le fond peu profond de la baie d’Alcudia et repensais à toutes les observations pertinentes d’Eddie.











Je maintiens un cap rectiligne jusqu’à la première bouée sans me faire doubler.











Après deux mille quatre cent mètre et la sortie à l’australienne, je replonge pour la deuxième partie. Plus courte. Je regarde ma montre, aurais-je progressé ? Vais-je nager plus vite qu’à Nice ? J’avais fais 1h22’. En tout cas ça me donne des bras et je commence à dépasser quelques nageurs sur le retour. Quand je sors de l’eau, je lis 1h16’ sur ma montre, je n’en reviens pas. Virginie et Emmanuelle se distinguent soudainement de la foule quand je passe devant elles, cri de guerre, j’aimerais leur dire mon étonnement, mon espoir, mais je me recentre sur la course. Je réalise une transition méticuleuse et rapide à la fois. Je ne regarde pas ce qui se passe autour de moi, j’absorbe un gel énergétique, accroche mon cardio et cours chercher mon vélo.











A Nice j’avais commis l’erreur de porter mon cardio fréquencemètre – ceinture munie de capteurs qui s’accroche autour de la poitrine – pendant la natation. Et je l’avais perdue, probablement en commençant à retirer le haut de la combinaison en courant à la sortie de l’eau. Je n’avais pas pu gérer mon effort en me basant sur mes pulsations cardiaques.











Je boucle mon casque et ma ceinture porte dossard. Je la fais tourner autour de ma taille pour afficher le numéro derrière comme l’oblige le règlement. J’ai déjà quelques minutes d’avance sur mes prévisions. Je m’élance donc sur mon contre la montre de 180 kilomètres confiant et attentif à ma montre, je dois écouter mon cœur...











Faute de reconnaissance sur le terrain, j’ai bien étudié le parcours sur le papier.











Je mise beaucoup sur le vélo cette année. J’ai commencé par me faire monter un modèle en carbone n’excédant pas huit kilos et j’ai surtout beaucoup roulé. Des séances de qualité en fractionné, du dénivelé en Corse et les fameux E.P.I.C. (entraînement par intervalles courts) sur home trainer, prônés par Guy Thibaut, chercheur en physiologie du sport. Et ça paye. Je passe le quatre vingt dixième kilomètres en deux heures quarante cinq. Je suis satisfait de respecter mes ambitieuses prévisions. J’ai tenu jusqu’à maintenant une moyenne de 32,3 kilomètres par heure. Mais le col est devant moi et je me prépare à réaliser une deuxième moitié de vélo plus difficile, plus lente. Je profite de traverser une zone urbanisée avec des ronds points et quelques ralentisseurs pour relâcher quelque peu l’effort quand, surprise ! J’entends deux femmes crier « Allez Jérôme, allez Jérôme! ». Je me retourne, Emmanuelle et Virginie me coursent à vélo. Le parcours nous faisant passer à Pollença à dix kilomètres d'Alcudia, les filles ont eu envie de faire un peu de sport, tentées par la présence d'un loueur en face de l'hôtel.











Un Français – le drapeau est inscrit sur le dossard - s’est mis à ma hauteur et nous bavardons un instant. « Cinq heures et demi, je signe tout de suite » me dit-il. C’est vrai que nous sommes sur cette base là et que ce serait un très bon temps pour cent quatre vingt kilomètres. « Peut-être pas cinq heure et demi mais cinq heures quarante cinq, je signe aussi... » Lui réponds-je, quand une moto d’arbitre arrive à notre niveau, nous dépasse et ralentit. L’arbitre se retourne. Je freine pour laisser partir mon camarade. Le règlement est sans concession, sous peine de sanctions, les cyclistes doivent rouler à une distance minimum de dix mètres les uns derrière les autres et deux mètres sur les côtés, celui qui double doit réaliser son dépassement en moins de trente secondes et celui qui se fait doubler doit laisser filer. Je trouve ces contraintes tellement ridicules à mon niveau que je n’avais pas pris au sérieux le carton jaune que j’avais reçu à Nice pour la même raison. Ne m’étant pas arrêté dans la zone de pénalité pendant cinq minutes comme prévu, mon nom avait disparu du classement officiel dans les jours qui avaient suivi. Disqualifié a posteriori.











Je pense que nous ne sommes pas passés loin, l’arbitre repart. Je rejoins mon camarade, lui raconte ma mésaventure pour justifier ma prudence et lui souhaite une bonne course avant de me remettre en position aéro et de filer vers l’ascension. Je longe le bord de mer sur une grande ligne droite dont on ne voit pas le bout. L'endroit est venteux, l'air est nauséabond. La plage est un vaste monticule de posidonies échouées. Dans l'eau noire saturée de plantes mortes, quelques fanatiques kitesurfeurs tirent sur leur voile pour sortir de la mélasse.











Au kilomètre cent cinq j'aperçois des espadrilles sur un présentoir. Convaincu que je n'en trouverais plus, après avoir fait le tour des boutiques en vain la veille, je pense à m'arrêter...











La confiance en soi est importante dans ce type d’épreuve mais point trop n’en faut. La route s’élève en douceur et un panneau sur le bord annonce le col à sept kilomètres neuf cents. Dans mon étude théorique du parcours j’avais mesuré une quinzaine de kilomètres d’ascension et dans un manque de lucidité sournois je suis traversé par la certitude que ce panneau parle d’autre chose. J’attaque la montée en m’économisant, persuadé que la vrai côte viendra après... La présence d’un ravitaillement uniquement approvisionné en eau – indication de l’imminence du col dans le roadbook - au bout de vingt cinq minutes ne m’alerte pas d’avantage. Et puis un kilomètre plus tard quand la route bascule sévèrement vers la vallée, je ne percute toujours pas. Au contraire je m’inquiète de ce que la remontée sera d’autant plus rude... Ce n’est qu’après un paquet d’épingles à cheveux sur les freins que je finis par me rendre à la raison ; j’ai franchi le col depuis un moment et à en garder sous la pédale inopportunément je suis passé totalement à côté de cette partie de la course... j’en termine avec l’attentisme et profite des derniers kilomètres de descente pour reprendre de la vitesse et je l’espère, les places que j’ai perdues dans la montée.











Ma vitesse moyenne est tombée à vingt neuf kilomètres heure. La déception me gagne, l’idée de faire plus de six heures me taraude. Je ne veux pas y croire, après tout cet investissement et un vélo plus performant, ne pas faire mieux qu’à Nice – six heures quatre – est impensable. Alors j’appuie et je tire sur mes pédales à l’affut de chaque seconde que je peux grappiller. A aucun moment je ne me relâche dans les trente derniers kilomètres. A Nice je me tortillais sur la selle à la fin, las au point de ne pas du tout appréhender le marathon mais au contraire de le souhaiter comme une délivrance. A Mallorque, je regarde ma montre et me bats contre le temps jusqu’au bout. J’aperçois au loin les deux arbitres à l’entrée du parc à vélo. Ils commencent à agiter leur drapeau. Je freine au dernier moment, décroche ma chaussure droite de la pédale, m’arrête sur la ligne et descends du vélo pour la première fois depuis cinq heures cinquante six ; c’est un bon rattrapage, ma satisfaction est sauve. J’étais sorti de l’eau à la mille trois centième place, je termine le vélo en huit centième position. J’ai doublé cinq cent cyclistes... En moins de deux minutes j’ai changé de t-shirt, enfilé mes baskets et ma visière et je repars en courant.











La présence de Virginie à la sortie du parc me fait du bien. Je sors de ma bulle pour faire un rapide calcul. Ma montre indique sept heures vingt six minutes de course, j’envisage le marathon en quatre heures, je peux donc boucler l’Ironman en onze heures trente ?! La performance serait remarquable, incroyable ! Je me sens bien, un ravitaillement m’attend toutes les dix minutes, le parcours est plat, le plus dur est derrière, que demander de plus ? Si, peut-être d’aller plus vite car au deuxième kilomètre je plafonne déjà à 10,9 kilomètres par heure. Ce n’est pas une marge suffisante pour espérer finir en quatre heures. Ma moyenne descend à 10,8 au ravitaillement suivant, j’ai pourtant à peine ralenti pour arracher un gobelet tendu par un bénévole. Impossible de relancer, j’espère pourtant stopper la décadence et ne pas passer sous les 10,5, sans quoi je peux faire une croix sur mes quatre heures. Je tente de m’accrocher aux autres, en vain. Je colle pendant quelques secondes et je lâche. L’horizon me fatigue, courir pendant encore trois heures et demie me paraît tout à coup insurmontable, je commence à me sentir démuni face à mon objectif.











Le tracé passe le long de la plage puis dans la rue principale du quartier du port d’Alcudia. C’est un parcours de dix kilomètres et demi que nous devons effectuer quatre fois. Je m’apprête à boucler le premier tour. J’aperçois au loin une ligne de bénévoles disposée sur toute la largeur de la route remettant aux coureurs une contremarque. L’opération peut être délicate pour qui ne veut pas perdre une seconde ; en passant on enfile son bras dans un élastique de couleur en coton à bouclette d’ordinaire utilisé pour s’attacher les cheveux, tenu écarté par le bénévole. Il en est ainsi pour tous les triathlons, des chouchous en guise d’estampille portés en bracelets deviennent entre nous le signe extérieur de supériorité. J’assiste tourmenté au ballet déconcertant de tous ces coureurs que je croise ou qui me doublent avec le bleu ciel, le rouge et le jaune, parfois le bleu marine, ce sont les premiers, il auront fini dans quelques minutes. Leurs foulées peuvent être très différentes, certains donnent même l’impression de souffrir mais tous courent à au moins treize kilomètres par heure et finiront la course sous les neuf heures.











Ma moyenne a chuté à 9,9, le cercle vicieux est enclenché, psychologiquement je perds lentement pied. Je me mets à marcher puis je me ressaisis, puis je remarche. Je ne comprends pas ce qu'il se passe, pas d’hypoglycémie, pas de douleur, pas de chaleur. J’en ai juste marre alors que personne ne m’a forcé à être là et que j’étais en passe de réaliser un temps... Au douzième kilomètre je suis désormais à 9,5 de moyenne. Je redoute l’enfer d’un marathon en cinq heures ou plus, et l’immense déception de faire moins bien qu’à Nice. Je sais que la solution est en moi mais je ne l’ai pas encore trouvée. Je regarde impuissant, gambergeant, les autres me doubler, quand un concurrent attire mon attention. Il vient de me passer devant, je le regarde s’éloigner quelques secondes comme tous les autres, les chaussures, l’allure, les jambes... Ses jambes justement ; j’accélère un peu pour le rejoindre et les regarder de plus près, elles m’ont l’air étonnement vieilles. Je remonte à sa hauteur pour m’intéresser discrètement à son profil, la curiosité est en train de prendre le pas sur l’ennui. Je cours avec lui, cet homme a assurément un âge exceptionnel pour être là. Je subis une montée d’émotion puis d’adrénaline. Je réalise que ce type va me sortir de mon marasme sans rien en savoir. Il pourrait être mon père et court sans flancher comme un métronome. L’admiration et le respect sont en train de me soulever. La solution que je cherche désespérément en moi vient de lui. Je vais courir à ses côtés, à son rythme, dans ses pas et rien ne me fera flancher.











Il finit par le remarquer au bout de quelques minutes, se tourne légèrement et s’adresse à moi en allemand, je ne comprends pas, alors il tapote son dossard du doigt pour attirer mon attention. Il me montre la catégorie d’âge indiquée dans un coin. Nous sommes en train de courir, je jette un rapide coup d’œil, « 74-79 ». Je lui réponds : « c’est pour ça que je cours à côté de vous. Je commençais à marcher et grâce à vous je reviens dans la course et vous allez m’aider à tenir jusqu’au bout. »











Nous avons couru ensemble dans cet esprit d’amitié soudaine et muette pendant vingt et un kilomètres. Après la course je me suis intéressé à mon sauveur, Günter Pressler a 75 ans, il était le plus âgé à Mallorque, qualifié d’office pour les championnats du monde à Hawaï, la Mecque du triathlon.











J’ai toujours été en retrait de quelques centimètres, parfois plus quand je perdais du terrain, alors il tournait la tête et m’encourageait. Au trente troisième kilomètre, alors que je n’avais plus regardé ma montre depuis longtemps et que je réalisai qu’il ne restait qu’une heure de course, je tournai mon poignet sans espérance pour consulter mon chrono et je lus 10h59’. Mon espoir de descendre sous les douze heures renaissait, à condition que j’accélère légèrement. Nous étions ensemble depuis plus de deux heures, j’expliquai brièvement à Günter que grâce à lui je pouvais encore espérer faire moins de douze heures et que j’allais accélérer. Il me répondis d’un signe de la main qui voulait dire « vas-y ! ». Je rajoutai que je ne l’oublierais jamais et je suis parti. Nous nous sommes recroisés quand le parcours formait une épingle à cheveux, il me saluait, je l’applaudissais...











Virginie n’a rien su de mes difficultés, je faisais bonne figure à chaque passage. Elle était là comme à Nice deux ans plus tôt pour m’acclamer une dernière fois sur les cents derniers mètres qui nous exposent aux bravos des spectateurs amassés le long des barrières. J’ai savouré cet instant, j’ai regardé les gens dans les yeux, j’ai passé la ligne d’arrivée les bras en l’air, je me suis incliné pour recevoir ma médaille, j’ai demandé une couverture de survie pour ne pas avoir froid et je me suis écroulé de fatigue. Je terminai 979ième sur 2300 en 11h57’15’’.























Quelques heures plus tard devant une bonne bière je redevenais insouciant. Nous étions tous les quatre au bar célébrant l’arrivée de Laurent dans la famille des Ironmen.

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Jérôme Marcantetti · il y a
Merci !
Oui, c'est du vécu.

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Philippe Clavel · il y a
c'est bien d'avoir raconté ça...du vécu je suppose
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