9
min

Mon pied au cul. (SN-4)

0 lecture

0

Dans une ville de grande taille, une station-essence voit passer pas mal de clients faisant le plein. Cette station-essence, le QuickFull, se trouvait près d’un parc, loin du centre-ville et sa folle activité. Qui irait chercher un meurtrier multirécidiviste là-bas ?
Cela fait maintenant deux jours que le Sans-nom n’était pas sortie de chez lui. Caché dans le sous-sol de cette petite supérette de quartier, il s’était défoncé au supray au moins deux fois pour encaisser les balles. Il s’était remis sur pieds lui-même en volant dans les réserves. Il ne sentait plus la douleur mais l’enfermement le pesait de plus en plus. Il avait dégoté cette planque en discutant avec le gérant aveugle de la station. Sans trop comprendre pourquoi, ce dernier l’avait laissé s’installer et venait discuter quand les employés n’étaient pas là. Il s’appelait Bill et était un ancien guitariste de blues reconverti suite à un accident : un chef mafieux lui avait brisé les doigts. Sans-nom était avachi sur son fauteuil, en plein trip quand Bill poussa la porte avec la pointe de sa canne.
-Il va être l’heure d’ouvrir. Je passais voir si tu étais là. T’es là ?
-Hmmm. Barre-toi le vieux.
-Parle mieux, merdeux ! Ou je te fous mon pied au cul.
Pour un vieil homme de 68 ans, Bill avait gardé ce côté autoritaire. Il s’appuya l’épaule sur le mur et continua à parler.
-Faudra quand même que tu me dises ce que tu branle dans ce merdier. Je ne te demande rien sinon un peu d’honnête et toi tu te bars la nuit pour faire je ne sais quoi et en plus tu refuses que je te touche. T’es frigide ?
-Mais tu vas te barrer, merde ! Je suis dans un sale état, j’ai un bout de tête qui manque et mes fringues puent la mort.
-C’est pas toi qui pue plutôt ? Touchant le bout de sa canne avec ses doigts, il poursuivit : Et t’as saigné partout, petit con ! Je vais chercher de quoi faire propre et t’as intérêt à tout nettoyé fissa.
Le dos un peu vouté, il s’en retourna dans la réserve d’un pas lent. Le Sans-nom resta là, à regarder le plafond en béton faiblement éclairé. Il fallait qu’il fasse le point. Bill revint tranquillement avec son seau et son balai.
-Tu vas me dire ce que tu magouilles à saigner partout comme-ça ? Tu veux que les employés te voient ?
-Je suis passé par l’arrière, ne t’inquiètes pas.
Dans la petite pièce carrée, le néon éclairait mal et la faible lueur du jour passait par la lucarne. Il y avait un martelât par terre et une étagère remplie d’armes à feu. Le fauteuil était au milieu de la salle. Un évier et une table côte à côte sous la lucarne, en face de la porte, des paquets de poudres noires percés sur la table. Sans peinture et avec une petite odeur de nettoyant dans l’air, la cache était au sous-sol, juste sous l’escalier. Sans-nom entendait les vendeurs passer de temps en temps dans les escaliers et connaissaient toutes les horaires pour sortir taper dans les bacs de nourriture. Bill n’avait pas assez d’argent pour se payer un système de sécurité convenable alors il employait Sans-nom pour surveiller et agir en cas de problème. Sorte d’arrangement tacite sinon Bill aimait répéter qu’il lui mettrait son pied dans les noix avec violence à la première occasion.
-J’ai tué des gens cette nuit, une dizaine je crois. Et je ne compte pas passer la serpillère.
Se mettant à rincer cette dernière, Bill répondit :
-Des fils de putes ? T’as bien fait alors. Et tu comptes recommencer ?
Pour un septuagénaire paraissant à la ramasse, Bill avait les idées claires et les paroles franches. Il n’avait pas peur du Sans-nom même sans le voir, ce qui le rebutait le plus était l’odeur de décomposition avancé. Mais cela lui faisait de la compagnie et un apport en matière de sécurité.
-Tant qu’il en reste en vie, ouais. Leur boss est le dernier sur la liste. Je vais cramer tout ce qu’il a construit.
Sa cible principale est un homme puissant qui se fait appeler le Tenseur. Patron d’une entreprise qui manage plusieurs secteurs, c’est aussi le chef d’un réseau de trafiquant, de drogue et d’armes à l’échelle internationale. Il avait commencé avec sa compagnie de bureautique pour dériver petit à petit sur le marché noir. Sa fortune amassée petit à petit lui offrit un empire touchant à tous les secteurs quasiment. Il donnait des pots de vins aux politiques ainsi qu’aux systèmes de polices pour cacher des preuves, aider des salauds comme lui ou encore manipuler les faibles.
-Tout le monde sait que c’est un fumier mais comme beaucoup d’autres, il est intouchable. En revanche, peu de gens savent qu’il trafique plus que de l’héroïne. Depuis quelques semaines, il s’est mis à vendre une nouvelle substance. Le supray. Ça fait de sacrés ravages.
-Et comment toi tu t’es retrouvé dans tout ça ?
-Longue histoire, j’en ai oublié des détails, voire des pans entiers. Mais une chose est sûre, je finirai par lui mettre une balle dans la tête.
Passant le balai, Bill buta contre l’étagère et fit tomber une arme. Il l’a pris et la tint dans sa main. La soupesant, il dit :
-Ça me rappelle ma jeunesse. J’avais un revolver compact planqué dans ma chaussette gauche. Des fois, on se faisait racketter après un concert qui avait bien marché. Alors on laissait faire, on leur donnait ce qu’on s’était fait dans le bar miteux d’à côté et je leur demandais si je pouvais me gratter les pieds. Les mecs ne pigeaient jamais. J’en descendais un à travers ma chaussette, mon pote batteur sortait le sien de sous sa braguette et l’affaire était plié. Ensuite, on courrait vite se planquer. On rigolait bien ! Mais ça trouait des paquets de chaussettes.
-C’était un quartier pauvre ?
-Un peu ouais, New York, fin XIXème siècle. Le Bronx c’était ma famille puis j’ai bougé ici, l’air se chargeait de plomb.
-Faut pas avoir de mauvaise fréquentation. Mais pourquoi tu me raconte tout ça ?
-Plus grand monde parle à un vieux et aussi puant et bizarre que tu sois, t’es le gars le plus proche que je fréquente.
-Il y a le vieux qui achète des croquettes pour son chien le jeudi aussi. Vous parlez un peu.
-Tu me vois lui raconter mes aventures ? Pour qu’il aille causer de ça aux flics après, non merci. Toi au moins t’as personne à part moi, si ?
-Ça fait chaud au cœur. Que toi et tes souvenirs, répondit-il d’une voix cassée.
Le supray coulait doucement, au rythme de ses battements détendus. Il cicatrisait doucement. Après des nuits comme celle-là, il s’injectait directement la dope au lieu de la sniffer. Pas de sortie avant quelques jours, il fallait qu’il soit plus efficace. Donc repos. Se remémorant encore une fois l’attaque, il revit Avila et son regard vide, l’éclair de compréhension dans ses yeux. Son cœur accéléra, la tension dans ses muscles augmenta. Il se tendait. Il ne devait pas craquer. La colère en lui augmenta encore d’un cran quand il pensa au scientifique faible, qui n’avait pas résister, qui s’était plié aux exigences de son supérieur. Puisant dans sa rage, sa cicatrisation accéléra légèrement.
Il ne connaissait pas totalement ses limites mais savaient que quelques balles dans le buffet ne le tueraient pas. Sa colère était la clé de beaucoup de chose chez lui. C’est elle qui lui permettait de s’attaquer au Tenseur, de cicatriser plus ou moins rapidement, de faire plus encore. Mais elle était à double tranchants. Si elle lui échappait, il serait capable de pire que de trouer des têtes. Il ne voulait pas tomber là-dedans. Mais elle lui donnait tant de forces que ses ennemis n’ont pas. Peu importe leur nombre, sa colère serai légion en réponse à leurs attaques. Alors il marchait sur ce fil, entre les ténèbres qu’il connaissait bien et d’où venait sa force, et sa faiblesse humaine l’empêchant de faire des atrocités.
Le Tenseur restait dans l’ombre, tirant les ficelles de son empire sans attirer l’attention. Une mécanique bien rodée, mise en place par un homme prudent. Pendant une petite dizaine d’année, il avait commencé par un peu d’héroïne, puis de la MDMA, toujours le plus prudemment possible, sans jamais s’exposer. Comment Sans-nom le savait ? Il en avait fait les frais, il y a trop longtemps. En rentrant, avant de se soigner, Sans-nom était allé sur internet, via l’ordinateur de la supérette. Il n’avait pu trouver que de maigres informations sur sa cible. Même son vrai nom était noyé sous divers pseudonymes. Il semblait obstiner à vouloir garder beaucoup de choses secrètes. Je vais révéler ton vrai nom et ensuite je te tuerai, en représailles de ce que tu m’as fait et de tout le plaisir que t’y a pris.
-Tu ressors t’amuser ce soir ? demanda le vieux Bill.
-J’ai encore quatre trous dans la poitrine. Je vais devoir attendre de cicatriser un peu si je veux être à mon maximum.
-Tu m’explique ce que tu fais ou pas ?
-Je t’ai dit. Je tue des méchants. Et je crame des trucs.
-Ça tu ne l’avais pas dit, sourit Bill. Et c’est quoi ces trucs ?
-Des entrepôts de drogue, des laboratoires. Tout ce qui fait mal à leur boss et à son porte-monnaie.
Sa tête reposait sur le haut du fauteuil. Il était tendu. Il voulait sortir un peu. Cependant, il faudrait sortir uniquement avec des aveugles pour éviter les problèmes. Une chance d’être tombée sur Bill et sa supérette. Le vieux finit de nettoyer la pièce, rinça le seau dans l’évier, faisant partir les résidus de vomis.
-C’est toi ça ?
-Qui d’autres le ferait à ton avis ? Tu pourrais me trouver des fringues s’il te plait ? Les dernières sont trouées.
-Fournitures militaires comme d’habitudes ?
-Ouais. Je vais prendre un peu de nourriture dans la réserve, faudra que tu la vire de l’inventaire.
-Je vais faire l’ouverture, et j’irai en course après.
-Attends, ton pote cachait son flingue dans son slip ? s’exclama Sans-Nom.
L’ancien guitariste partit tranquillement, sifflotant un petit air de B.B. King. Rien ne semblait le perturber, pas même le Sans-nom. Ce dernier sentait son corps filtrer petit à petit la drogue. La tête lui tournait et il s’évanouit rapidement, vautré dans son siège. Ses songes étaient sombres, passant d’une salle de torture qu’il connaissait bien à l’entrepôt d’hier soir à du noir complet.
Quand il se réveilla en pleine nuit, ses nouvelles affaires étaient posées sur la table. Il perdait connaissance quelques fois, de plus en plus longtemps. C’était bizarre. La poudre noire lui permettait de garder son corps en état mais aussi de rester conscient. C’était devenue vital pour lui. S’il mettait fin aux activités du Tenseur, il n’aurait plus rien pour rester en vie et se décomposerai avant de s’éteindre quand son cerveau sera totalement touché. Il bougea lentement, retrouvant son corps en coton. Il se glissa dans la réserve et piqua quelques sandwichs et à boire. Une pharmacie n’était pas très loin, il pourrait aller chercher quelques bandages. Il s’équipa après avoir mangé et sorti dans la ruelle par une lucarne. Le vent frais de l’hiver lui fit du bien, mais il ne frissonna pas. Les quelques rues jusqu’à la pharmacie n’étaient pas très peuplées à part des mendiants et quelques passants qu’il esquiva sans problème.
En marchant dans la neige avec lenteur, il cherchait quelle serait sa prochaine étape. Il était un peu calmé mais surtout concentré, pris par ses pensées. Cependant, les paroles du vieux Bill tournaient dans sa tête. T’es le gars le plus proche que je fréquente. S’il mourait, le vieux serait triste. Ça lui passera. Pis c’est qu’un vieux, qu’est ce qu’on en a à foutre ? Concentre-toi plutôt sur ta mission. Tu te reposes et on y retourne. Y retourner ? Avait-il vraiment envie ? Il voulait juste un peu de repos pour l’instant. Un peu de calme, un calme... mortel. Soudain son ventre se crispa et il eut à peine le temps d’aller dans un coin sombre pour vomir le peu qu’il avait mangé. Il s’assit entre deux poubelles et essaya de respirer. Il macha et cracha de la neige pour se laver la bouche. Au moment de se relever, son bras se déroba et il retomba, le cul mouillé. Il perdit encore connaissance.
-Monsieur ?
La voix venait de loin. Il l’entendit un peu et sentit qu’on touchait sa jambe. Le policier qui l’avait trouvé là le regardait avec inquiétude. Les voitures passaient dans les rues adjacentes, la vie de journée avait repris. Instinctivement, le Sans-nom ramena sa capuche plus encore en avant. Il bougea un peu les jambes et les doigts.
-Vous allez bien ?
-Hmmm. Ça va.
-Vous voulez que j’appelle un médecin ?
-Non... Non. Quelle heure il est ?
-Onze heure passée. Une chance que je vous trouve, je ne passe jamais par-là normalement, dit le policier en désignant la rue.
-Merci, faut que j’y aille.
-Pensez à vous laver, vous sentez assez mauvais.
-Une mauvaise soirée, répondit Sans-nom en se levant.
Un cours instant flotta avant de disparaitre où le policier regarda sous la capuche avec instance. Les deux se dévisagèrent. Le policier avait une petite cicatrice sur l’arcade gauche et était mal rasé. Il finit par sourire alors que Sans-nom se tendait, de plus en plus nerveux en pensant à s’il devait montrer son visage.
-Bonne journée ! s’égaya l’agent.
Et il s’en alla. Un moment, Sans-nom resta là. Il vérifia ses blessures à travers son manteau long. Deux d’entre elles avaient resaignée, le supray s’était dissipé totalement. Son cerveau essayait de retrouver ce qui s’était passé. Une attaque ? Il ramassa quelques brides de sa soirée en voyant le vomit geler en face de lui. Il a dit onze heures passées. J’ai été évanoui quasi 24h ? Putain de merde. Il se repéra facilement dans le quartier et mis plus de temps que prévu pour rentrer, évitant un maximum d’être vu.
Bon, le Tenseur doit mettre sa dope sur le marché en ce moment même. J’irai interroger quelques dealers, voir s’ils en ont et où ils la trouvent. Va falloir que j’évite les combats le temps que je comprenne ce qui m’arrive. Tout en échafaudant tout ça, il pénétra dans sa cache par la lucarne et la referma en claquant. Il vérifia que la serrure de la porte était bien enclenchée en double tours et s’assis à sa table. Deux rails de poudre plus tard, à peine capable d’aligner deux mots, il sentait son corps réagir à nouveau et relancer le processus de guérison à grande vitesse. Sans s’évanouir, il réfléchissait à où il pouvait trouver des dealers plutôt bavards. Les flics ? Nan, trop en retard sur le marché. Les gars des docks ? Trop énervés pour causer. Faudrait se battre et t’es pas en état. Ceux du Sud de la ville, planqués sous le périf ? Si l’un d’eux est tout seul, on peut le faire causer. Mais à plusieurs ils ont la force du groupe. On peut en prendre un à part. Youpi, prochaine arrêt : le périf ! En voiture !
Il y eu un flash dans son cerveau. Il n’était plus dans sa cachette sous la supérette mais assis dans la pelouse d’un parc sous le soleil, avec deux autres garçons. Ses yeux mirent du temps à s’habituer à la lumière. L’un d’eux jouait de la guitare et s’appelait Romuald, l’autre se lissait la moustache et lisant son livre. Quand il comprit ce qui se passait, il eut l’impression d’être intérieurement vide. Il essaya de parler, n’émettant que des sons bizarres. Il bougea son bras au prix d’un effort monstrueux mais celui-ci retomba mollement dans l’herbe. Les deux autres n’avaient pas bougés mais ils sourirent méchamment.
Il cligna des yeux plusieurs fois. Il n’était plus sur son fauteuil mais par terre, couché sur le côté. Je les ai vus, ils étaient là. Ils souriaient mais pas gentiment. Tu sais quand c’était ? Avant, il y a si longtemps.
0

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

— Va-t’en dire au bon Dieu qu’il fasse beau demain... Le gamin chantonne tandis que la coccinelle erre dans le creux de sa main. Pour l’empêcher d’atteindre le bout de ses doigts, d’où...

Du même thème

NOUVELLES

L’atmosphère était détendue. S’ils ne parlaient pas, ils communiquaient. Le bruit des couverts sur le grès des assiettes racontait le plaisir qu’ils prenaient. Leurs sourires, leurs regards ...