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Mon petit doigt m’a dit

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— Vous ne pourriez pas desserrer un peu mes liens, le sang ne circule plus.
— Ce n’est pas plus mal pour ton doigt.
— Au contraire, la gangrène va s’installer et je ne le sentirai même pas avant qu’il ne soit trop tard.
— Elle n’en aura pas le temps, tu seras libre ou mort d’ici peu. Ouvre la bouche, j’en renverse partout.
La purée dégoulinait sur son menton et s’ajoutait aux innombrables taches qui maculaient sa chemise blanche.
Assis dans l’angle du mur, les yeux bandés et les mains liées dans le dos, il acceptait la nourriture que le boiteux lui donnait à la cuillère. Il ne faisait rien qui aurait pu compromettre sa remise en liberté, y compris négliger sa propre santé. Il n’avait jamais cherché à retirer le bandeau qui lui recouvrait les yeux, sachant que ses ravisseurs ne le relâcheraient jamais s’il pouvait les reconnaître.
— Quel jour sommes-nous ?
— Tu sais bien que je ne peux rien te dire.
— Relâchez-moi et je vous donnerai beaucoup d’argent.
— Ne recommence pas avec ça. Ta famille n’a toujours pas payé la rançon et le chef lui a lancé un ultimatum.
— C’est moi qui possède l’argent, pas elle. Si elle ne paie pas, vous me tuerez de sang froid ?
— Que voudrais-tu que je fasse ? Cela aurait été plus facile le premier jour parce que tu n’étais encore pour moi qu’un salaud de patron, riche et célèbre à qui la vie avait tout donné.
— Et maintenant, que suis-je pour vous ?
— Un mec qui a du cran. T’es sale, tu pues et tu restes un monsieur. J’aimerais mieux ne pas à avoir à te descendre.
— Vous pouvez me donner à boire ?

***

Les vibrations de la porte métallique claquant derrière le boiteux lui vrillèrent les tympans. Depuis combien de temps était-il dans cette cave où nul bruit extérieur ne lui parvenait ? En roulant sur lui-même, il avait rapidement rencontré les parois de sa prison. Pour seul mobilier, un matelas jeté sur le sol et un seau sur lequel son gardien l’aidait à s’asseoir à chaque visite.
Il avait vite abandonné toute pudeur vis-à-vis de son gardien à qui il avait attribué ce surnom. Il reconnaissait son pas irrégulier avant qu’il n’ouvre la porte.
En quelques secondes sa vie avait basculé et il ne pouvait chasser les images de sa tête. Une mobylette couchée par terre, des bruits de portières, des hommes cagoulés et armés. Bâillonné, menotté, jeté à même la tôle du plancher d’une fourgonnette, plus rien ne comptait plus que ces douleurs qui le traversaient à chaque cahot et le silence de ses ravisseurs.
Pas une parole n’avait été échangée entre eux sauf quand ils lui avaient dit qu’ils allaient lui couper une phalange de l’auriculaire de la main gauche.

Il se revit dans le château familial. Il a trois ou quatre ans. Il a vu la cuisinière ranger dans un placard de la cuisine la tablette de chocolat dont elle avait prélevé les deux carrés qui accompagnaient la tranche de pain de son goûter. Il se glisse silencieusement dans les immenses pièces. Ce qu’il va faire est mal mais qui le saura ?
Sans rencontrer âme qui vive, il arrive devant le placard aux trésors qu’il ouvre doucement afin qu’il ne grince pas. Il approche une chaise plus haute que lui et grimpe dessus. Il atteint la pile de tablettes de chocolat mais ne peut éviter qu’elles ne s’écroulent en tirant celle de dessous, la seule à sa portée. Son larcin à la main, il traverse le grand hall avant de s’élancer au dehors. Les écuries sont suffisamment éloignées pour lui assurer une retraite sûre, les palefreniers ayant terminé leur travail. Au goût habituel du chocolat s’ajoute celui du fruit défendu et pourtant, il se force pour avaler les derniers carrés. Ecœuré, il est honteux lorsqu’il regagne le château. La porte du petit salon est ouverte et sa grand-mère est assise dans son fauteuil habituel, son éternel travail de broderie sur les genoux.
— Jibé, viens me voir !
— Oui, grand-mère.
— Tu vois mon petit doigt ? dit-elle en levant sa main gauche.
— Oui, grand-mère.
— Eh bien, mon petit doigt m’a dit que quelqu’un avait volé une tablette de chocolat dans la cuisine. Tu as une idée de qui aurait pu faire cela ?
Sa poitrine se gonfle soudain et il se met à sangloter.
— Jibé, sèche tes larmes et viens m’embrasser. Souviens-toi que dans la vie, il y a toujours un petit doigt pour raconter ce qui s’est passé.

Il sentait que la fièvre avait augmenté. Sans s’en rendre compte, il gémissait dès qu’il était seul. Devant le boiteux, nulle plainte ne sortait de ses lèvres.
— Je vais refaire ton pansement.
— Donnez-moi à boire, s’il vous plait.
— Tu n’oublies pas les bonnes manières.
— J’ai été éduqué ainsi. Pas vous ?
— Moi ? Il aurait fallu que j’aie des parents pour cela. L’orphelinat, la maison de correction, tu n’apprends qu’à te défendre sinon t’es bouffé. Tu ne connais pas ça, toi !
— Détrompez-vous, la lutte existe également chez les riches, justement parce qu’ils sont riches. On les jalouse mais on les flatte dans l’attente du moment de faiblesse pour leur prendre ce qu’ils ont. Pourquoi croyez-vous que les riches soient mal aimés ?
— Parce qu’ils ont tout et ne veulent pas partager.
— Pas du tout. C’est qu’ils ne peuvent pas partager, autrement c’est le début de la fin, la curée. Il faut être haï et non pas aimé quand on est riche.
— Et bien moi, si j’étais riche comme toi, je ne garderais que ce que j’ai besoin. De quoi vivre au soleil sans bosser avec une chouette gonzesse et je regarderais passer le temps.
— Si vous me laissez sortir, vous aurez le soleil et la gonzesse en plus.
— Fous-moi la paix, t’as pas compris que j’étais pas le plus fort alors je veux pas me faire bouffer.
— C’est elle qui vous a dit par où je passerais ce jour-là ?
Vibrations de la porte qui claque et silence.

Il l’a rencontrée devant l’exposition des œuvres de Li Chevalier. Une invitation anonyme reçue par la poste, la curiosité a été la plus forte. A bientôt quarante ans, il profite de son statut d’homme riche et puissant. Il n’a pas voulu se priver du plaisir de se montrer au tout-Paris.
En sortant de la galerie, elle se tenait au bord du trottoir, guettant un taxi. Il a admiré ses jambes parfaites avant d’évaluer, en connaisseur, ses mensurations. Résultat, il a décidé de lui proposer de la déposer quelque part. Elle n’a pas joué les vierges effarouchées, a accepté sa proposition. Une heure plus tard, ils dînaient chez Maxim’s. Elle était mannequin, venait d’un pays de l’Est, il ne souvient plus lequel, mais son accent était une musique à ses oreilles et son décolleté, un régal pour les yeux. Il a hésité à lui dire d’arrêter d’échanger des SMS pendant le repas mais après tout, elles le font toutes, à croire qu’elles ne peuvent vivre sans ce fil invisible qui les relie les unes aux autres.
La nuit s’est passé comme il l’espérait, comme d’habitude, dans la suite qu’il loue à l’année au Crillon et qui ne sert que pour ce genre d’occasion. On ne consomme jamais chez soi. Le matin, elle ne lui a rien demandé, même pas de le revoir, déjà occupée à pianoter sur son écran tactile. Quelques instants plus tard, l’enlèvement.

Un clou, on lui enfonçait un clou dans son moignon de doigt. La douleur était si vive qu’il ne put s’empêcher de hurler. Le boiteux ouvrit la porte avec une telle force qu’elle vint frapper violemment contre le mur. Jean-Baptiste tremblait de tous ses membres, rencogné sur son matelas.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— J’ai trop mal, c’est la gangrène qui gagne, je la sens même au milieu de ce cloaque. Elle est là dans mon doigt, dans ma main, dans mon bras. J’ai de la fièvre, je vais mourir.
— C’est vrai que tu pues. J’peux pas t’aider, j’ai pas de médicament. Tu veux un verre d’eau ?
— Je veux sortir, je veux aller à l’hôpital, je veux vivre.
Secoué de sanglots, Jean-Baptiste donnait de grands coups de tête contre le mur.
Le boiteux s’agenouilla près le lui et l’attrapa par les épaules pour l’attirer vers lui.
— Calme-toi, allons calme-toi. Je vais aller voir le chef.
Dès qu’il se fut un peu apaisé, le boiteux quitta la cellule.

Il est revenu dans l’usine familiale. Il a une vingtaine d’années et travaille au service commercial. Il réceptionne les commandes des clients, vérifie le stock disponible et, si nécessaire, questionne le service fabrication pour proposer un délai de livraison. Il doit donner une réponse à un client allemand pressé et n’arrive pas à joindre l’atelier. La seule solution, traverser l’usine pour voir les techniciens.
Curieusement, les machines sont arrêtées et l’usine est vidée de son personnel. D’habitude, dans un vacarme assourdissant, les ateliers grouillent d’ouvriers tous semblables : bleus de travail, casques de plastique et grosses chaussures de sécurité. Ses pas résonnent dans les immenses salles vides face à cette situation inconnue, et le stress le gagne.
En approchant de la salle des expéditions, des hurlements lui parviennent. Les ouvriers sont là, silencieux, entourant l’un des leurs à terre. C’est lui qui hurle, le corps broyé sous une palette de ferraille tombée d’un Fenwick.
Il va mourir. Il le sait. Tout le monde le sait. Personne ne peut rien faire, à part être auprès de lui, espérant que son calvaire ne se prolongera pas.
Il se souvient avoir vomi contre le mur et s’être sauvé comme s’il portait la responsabilité de cet accident. Son père était dans son bureau, au téléphone comme d’habitude.
« Prends tes affaires, nous allons déjeuner au golf. »

Des coups sourds résonnent. Est-ce le sang qui cogne à ses tempes ou proviennent-ils de l’extérieur ? Il veut appeler, aucun son ne sort de sa bouche. Sa grand-mère est entrée dans sa cellule. Elle lui tend un bout de doigt.

PRIX

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Crevette 152 · il y a
je reste un peu sur ma faim....fin de l'histoire JOELLE
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Domi · il y a
Bravo, in bocca al luppo !
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JUJU · il y a
très belle nouvelle...tiens nous au courant pour la suite de la compèt.
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JP · il y a
Courage Charles !
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Lucien · il y a
Merde Charles Yves
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Impression · il y a
Bonne chance
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De nuit · il y a
Deux avec Papillon de nuit
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Elisa Beth · il y a
Belle écriture
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RA · il y a
Bonne chance
René

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