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Mon passager de nuit

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Bella Stone

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Un scintillement traversa mes paupières et une chaleur duveteuse m’éveilla tout doucement au jour qui s’annonçait. Une amnésie passagère me protégeait encore de la réalité puissante, qui m’attendait certainement aux pieds de mon lit. Mais pour l’instant, seul le bien-être était présent. Il glissait et se déposait comme un voile chaud, centimètre par centimètre, sur la surface de ma peau jusqu’à la traverser pour emplir mon être tout entier. Rien ne semblait compter, sauf ce moment ultime aussi magique et éphémère qu’une bulle de savon.
Je sentais mon corps profiter de cet état cotonneux dans les draps encore chauds de la nuit. Puis brutalement, dans un élan de doute qui me saisit entièrement, je m’arrachai à ce nid protecteur pour vérifier où je pouvais bien me trouver.
Ainsi, sans savoir par quelle force j’avais été poussée, je me surpris assise sur mon lit nue comme un lombric et saisie par le froid de la pièce. Mon regard se précipita à côté de moi comme hanté par ce qu’il allait découvrir dans cette autre moitié de lit. Une forme épaisse déformait les couvertures. Ma main s’y glissa avec hésitation et mes doigts se crispèrent sur le drap pour le soulever et apercevoir ce que ma conscience, encore ensommeillée, ne pouvait me révéler.
Une chevelure sombre se dévoila mais ma raison ne m’éclairait toujours pas. Je reconnaissais bien mes draps, mon lit, la couleur de la tapisserie, ma chambre en somme. Mais, quel jour étions-nous et qui se trouvait là encore, à côté de moi, dans mon lit, sous mes couvertures ? A quelle inconvenance avais-je encore cédé ? Pourtant, non ? ! En contorsionnant un peu mon cou puis ma langue dans mon palais, je pu constater que n’avais pas le cerveau alourdi et la bouche écœurée par le vin. Et c’est cela, oui... en me concentrant au prix d'un grand effort, je réalisais que nous n’étions ni un lendemain de fête ni un soir de week-end trop arrosé pour déguiser l’ennui et la solitude gravés sur mon visage de catherinette sur le déclin. Non, c’était autre chose qui me donnait cette sensation d’enivrement, une émotion trop vive, trop forte pour y croire encore et y faire confiance...

Tout doucement, mes doigts continuèrent leur trajet de découverte et me révélèrent, au bout d’un instant fébrile, le visage de mon passager de nuit. Il fallait toutefois que je passe d’abord par l’étape du pincement au cœur, comme celui qui m’avait traversé lorsque je trouvai enfin mon nom sur les listes d’examen de fin d’études et où je dus encore suivre avec mon doigt une ligne imaginaire sensée me conduire droit vers la note fatale de mon destin. Un instant court mais qui me plongea dans une mystique incontrôlable me poussant même, pour l’incroyante que j’étais, à éternuer une petite prière. C’est là que mon cerveau, pris dans le conflit du désir et de la réalité, se vit contraint de stopper mon cœur provoquant ainsi, par effet concomitant, une asphyxie passagère presque euphorisante.
A ce moment précis de ma « Révélation », je sus qu’il n’y avait que deux issues possibles : le vide ou le plein, la déception ou la félicité, l’échec ou la réussite, la colère ou l’apaisement...

« Bonjour ! » - A cette exclamation, mes doigts lâchèrent brutalement le drap. Mon cœur se remit à battre encore plus vite et plus fougueux qu’avant, lorsque je reconnus les lèvres fines qui venaient de s’entrouvrir. Alors, je fus prise d’un élan de tendresse et de reconnaissance me poussant à recouvrir de baisers le visage de l’être qui venait de me raccrocher à une merveilleuse réalité. Il n’avait pas encore ouvert ses yeux. Il se laissait aller dans cette enveloppe de chaleur matinale. Maintenant, je me rappelais qu’hier soir, je m’étais endormie pour la première fois contre lui. Toute la nuit, je m’étais effectivement enivrée, mais de l’odeur de sa peau et ce matin, je me rassurai d’aimer la respirer plus encore. Un peu de salive s’écoulait de la commissure de ses lèvres. Une senteur âpre s’en dégageait mais il était comme ces bébés qui ont la magie de transformer leurs petites odeurs en un mélange salé sucré, vous donnant ainsi une envie passionnée de les dévorer sans cesse.
« Oh, la, la ! Quel réveil ! Tous les matins seront comme ça ? » - « Oh, oui ! » - Je répondais à mon passager tout en continuant à l’embrasser sur le front, les yeux, le nez... - « Alors, je devrai te faire l’amour tous les matins ?! » - « Oh, oui ! » - Et les instants qui suivirent, je n’eux plus que ces deux mots à répéter encore et encore...

Adossée sur le pas de la porte, je regardais curieusement mon passager essayer de préparer le café comme si cette cuisine avait toujours été la sienne. Il semblait à l’aise dans son petit caleçon et s’amusait à ouvrir toutes les portes des placards à la recherche de tasses, de cuillères et autre ustensile. Je ne savais pas trop s’il cherchait à me servir un bon petit déjeuner ou d’avantage à s’exhiber devant moi.
« Tu n’aimes pas mon slip ? » - Nous partîmes en éclat de rire. C’était une question bien à propos car son couvre pudeur était vraiment affreux, beige, sans tenue, mais que mon passager était beau dedans ! Et puis, quelle importance, je n’avais pas plus de goût que lui en matière de petites tenues. Le string avait toujours été étranger à ma notion de confort et ainsi mes culottes ne portaient que la mention « pur coton ». Sous ce même sens pratique, je ne portais pas non plus de soutien-gorge, accessoire à la fois trop cher et trop étriqué pour moi. A cet instant, je me surpris à croire que chacun devait certainement choisir son petit ami en fonction de ses correspondances en sous-vêtements. Les chics avec les inabordables, les chocs avec les bons marchés et les confortables avec les choux. Nous étions certainement, moi et mon passager, de la troisième catégorie, un choix guidé par nos besoins mutuels de douceur et de repères. D’ailleurs, nous nous étions promis sincérité dès que nous aurions franchi le pas de la porte de ma chambre ou de la sienne. Ce matin, ni l’un ni l’autre ne semblait le regretter mais je me demandais encore si mon doigt était vraiment arrivé au bout de la ligne virtuelle conduisant droit à la note décidant de mon destin. Le temps semblait encore suspendu...
La routine ne m’effrayait pas, au contraire, elle était pour moi rassurante, signe d’un amour jamais las du quotidien puisque toujours rafraîchi par des petits gestes d’attention. Néanmoins, si je savais que de petites choses pouvaient me rendre heureuse toute une vie, j’ignorais encore qu’une seule avait le pouvoir de tout renverser. Je connaissais mon passager depuis près de neuf mois maintenant, nous partagions le même bureau, les mêmes amis et je pensais connaître déjà tout de ses petits défauts qui auraient pu m’éloigner de lui. Pourtant, le temps semblait vouloir nous rapprocher. Et ce matin, je m’appuyais sur ces repères déjà posés pour apprécier et me laisser guider par la suite...

Nous avions enfin revêtu nos habits sobres, s’accordant par obligation à notre bureau encore plus sombre. Cependant, une irrésistible envie d’exhiber notre amour s’emparait de nous et nous savions déjà que nos yeux pétillants allaient certainement nous trahir face aux regards de nos collègues de travail rembrunis par la monotonie de leurs tâches journalières.
La voiture démarra au premier tour de clé et maintenant, mon passager de nuit était devenu mon passager de route. Notre trajet devait durer un peu moins d’une heure et pour une fois, je ne me sentais nullement pressée d’arriver. J’étais d’humeur légère, prête à céder à tout bavardage futile comme la beauté des fleurs ou l’intensité du soleil mais au préalable, je devais accomplir des tâches plus véristes. Ainsi, je fis d’abord une pose au poste d’essence où mes mains s’imprégnèrent de l'odeur du gasoil d'ordinaire nauséabonde mais qui aujourd'hui contribuait à m'enivrer un peu plus de parfums troublants. Il semblait bien que mon cerveau se chargeait de sublimer tout ce qui avait force à continuer à me faire tourner la tête. Puis notre chemin se poursuivant, j’appréhendai de petites rues tortueuses pour accéder à la poste centrale où mon passager désirait déposer une lettre urgente. Arrivée devant la grande réception, je stoppai mon véhicule et mis mes feux de détresse. Avant d’ouvrir la portière de la voiture, mon passager eu une légère hésitation en regardant dehors. Il se décida quand même à sortir pour finalement gravir les marches qui le séparaient de l'entrée de la poste. Arrivé en haut, son attitude devint étrange. Pendant longtemps, j’avais toujours cru que les couples de la littérature les plus célèbres se séparaient pour des causes grandioses comme la fidélité, l’emprise familiale, religieuse ou politique. J’avais l’audace de me croire libre de toutes ces contraintes pour vivre une vie plus simple, sans fierté destructrice. Cependant, ce que j’aurais du percevoir depuis longtemps est que ces idéologies s’exprimaient tout de même en moi, malgré moi, à travers de tous petits actes quotidiens de la vie. Même si je n’étais pas une écologiste dans l’âme, j’achetais par exemple toujours ma viande chez le boucher pour ne pas avoir à jeter les barquettes plastiques, conditionnement favori des grandes surfaces. Je triais mes poubelles, reprisais mes chaussettes et donnais régulièrement des vêtements aux plus démunis, disais toujours « merci » ou « bonjour » avec le sourire. C’est pourquoi, à cet instant où je m'aperçu de l'hésitation de mon passager, un mélange de curiosité et d’inquiétude réveilla mes instincts de vigilance. Je balayai alors du regard les abords du grand et vieux bâtiment perché sur une vingtaine de marches, donnant ainsi un aspect encore plus gigantesque à la seule porte d’entrée. Quelques personnes seulement sortaient ou entraient mais aucunes d’elles n’éveillaient en moi une quelconque appréhension. Une bordure moulée rehaussait les montants du parvis et les pigeons semblaient en avoir fait un repère de choix. Certains y roucoulaient en gonflant et en rentrant leur cou, quand d’autres se lançaient brutalement pour atterrir plus bas sur les marches et picorer quelques miettes. C’est là que le vol d’un oiseau frôla la tête de mon passager, qui n’y prêta aucune attention. Il ne semblait donc pas être atteint par une quelconque phobie animale. Il apparaissait agité par autre chose. D’une allure précipitée mais peu sûre, il était arrivé en haut des escaliers de la grande poste. Là, un homme vêtu d’un vieux manteau gris tenait la lourde porte d’entrée. Il l’ouvrait, manifestement à toutes les personnes entrant et sortant du lieu, en tendant avec un sourire généreux une petite boîte. Il apparaissait comme le gardien de ces lieux que nul ne pouvait outrepasser. Etrangement, mon passager ne perçut pas le simple mendiant qu’était en fait ce pauvre homme, certainement déjà au fait de toutes sortes d’indifférences humaines. Cet indigent semblait s’être transformé pour lui en un véritable obstacle à sa quiétude. Alors, arrivé au seuil de la porte, il baissa les yeux pour ne pas rencontrer ceux de l’homme au fort de sa pauvreté, puis lui tourna le dos en faisant mine de chercher dans ses poches; il ignorait quoi puisqu’il savait déjà qu’il n’avait aucunes petites pièces à lui donner, encore moins un sourire ou un merci... Mon passager de nuit fît alors une action inattendue. Au lieu de franchir la porte, il fît demi-tour et redescendît ainsi, très vite, sautant les marches deux par deux, son pli urgent toujours à la main.
Je réalisais soudain qu'il renonçait à entrer dans le bâtiment pour ne pas avoir à affronter ce pauvre clochard. Les destins de deux hommes venaient de se croiser mais tandis que l'un subissait son sort comme il le pouvait, l'autre le fuyait à reculons.

Quant à moi, à l’instant, j’arrivai au bout de ma ligne imaginaire; la note de mon avenir possible venait de m’être révélée. La tension était retombée et je n’eus aucun cri de joie à pousser. Un froid venait de parcourir mon corps. Ainsi, je reconnus en moi les signes d’une inévitable désillusion. Pourtant, je n’arrivais pas encore à expliquer pourquoi cette déception brutale. Je ne croyais pas attendre de mon passager de nuit une générosité sans faille, moi-même je n’avais jamais encore donné de pièces à ce pauvre homme, présent à son poste tous les jours. Toutefois, renoncer à poster un pli urgent pour ne pas avoir à croiser le regard d’un indigent me stupéfiait plus que l'indifférence souvent d'usage lors de ces rencontres fortuites. Alors une question s’était mise à bourdonner dans ma tête. Je ne cessais de me la poser et de me la reposer sans cesse car la réponse ne pouvait que m’effrayer – Pourquoi mon passager n’avait-il pu passer simplement son chemin devant le pauvre homme en lui donnant seulement un bonjour ou un sourire faute de pièce ? – Y répondre m’obligea à me demander autre chose. – Serait-il capable de passer sur mon propre dénuement ? - Sa lâcheté m’effrayait trop mais peut-être n’était-elle le reflet que de la mienne ?
Je compris soudain que mon passager de nuit ne le serait jamais pour la vie.
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