Mon papillon

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Un message, une photo qui s’affiche, son cœur s’emballe ce matin d’hiver devant la Sorbonne. La nouvelle année approche, des souvenirs naissent tandis que d’autres disparaissent.

Mon visage est crispé par le froid glacial puis se détend lentement, pendant que j’observe calmement les visages souriants de mes proches, qui peu à peu s’éclipsent de mon écran. Mon téléphone affiche un rappel, avant de se mettre en veille. Pour la première fois de mon existence, je me sens envahie par un sentiment de solitude qui provoque en moi un tremblement qui me traverse tout le corps. Debout, emmitouflée dans mon long manteau de laine, étouffée par mon écharpe trop étroite, mes pieds sont gelés et mes doigts frigorifiés par des gants perforés. Pendant que mes yeux se plongent à travers le ciel bleuté et dévoilé dans lequel les hirondelles nagent pendant que le temps semble s'arrêter. Soudainement, la réalité me rattrape et mon songe se brise. Je suis happée par un bruit étrange, d’un étudiant trop pressé qui vient de glisser sur le sol givré. Il est trempé et un peu désorienté mais déterminé à se relever d'un air rassuré. Je l’observe s’éloigner progressivement et entrer à l’intérieur du bâtiment. Il est suivi par d’autres étudiants qui le suivent en courant, pendant que la sonnerie résonne annonçant la fermeture des portes et le début des cours. Puis mon intention se porte sur la montre qui me compresse le poignet. Je décide alors de poursuivre mon chemin quand soudain un vent glacial se lève et me pousse jusqu’aux portes du jardin du Luxembourg. Au contact du vent, mes cheveux caressent mon visage, mes yeux s’embuent et laissent s’échapper une larme qui glisse discrètement le long de ma joue, pour finir sa course sur mes lèvres douces. Puis je me laisse surprendre, par l’odeur des marrons chauds d’un vendeur ambulant qui attend quelques clients en chantonnant. Les familles, les couples, les enfants et les solitaires s’aventurent à l’intérieur du jardin verdoyant recouvert de son manteau blanc. J’avance hors des sentiers battus pour marcher sur la neige encore vierge, prenant plaisir à écouter le craquement des pas sur le sol. Au loin, un gardien du jardin endormi, siffle les enfants qui crient et courent sur l’herbe blanchie. La nature et les abeilles sont en sommeil, attendant le cycle du printemps pour faire des merveilles. Je repense alors à ce que tu m'as dit un jour en me parlant d'une voix pleine d’amour : « Mon papillon, n'oublie pas ceci : La vie c'est comme une fleur qui fleurie puis pourrie ». Alors j'observe les statues figées et dénudées dans le paysage immaculé qui traversent le temps au fil des saisons. Les flaques et les fontaines sont gelées, je pense alors aux petits voiliers qui attendent au chaud le temps d’être bercés sur l’eau par des apprentis matelots. Je m’oriente vers le palais, pour observer de plus près les gardes armés. Je pense alors à mon père, qui vingt ans plus tôt était parmi eux, surveillant ce haut lieu majestueux. Puis l’idée me prends de faire un détour pour visiter le musée du Luxembourg. Mais mon enthousiasme s’envole rapidement à la vue de la foule impressionnante qui s’y presse afin d'y contempler la dernière exposition de Manet à ne pas manquer. Je passe à nouveau les grilles du jardin pour retrouver les bruits et les bâtisses du quartier latin. Mes yeux se perdent à vouloir deviner l’intérieur des appartements lumineux et spacieux. La sensation de m’imaginer à l’intérieur me réchauffe un instant. Le feu de la circulation change rapidement de couleur, mon intention se fixe alors sur la pancarte bleue du côté opposé qui indique la rue de Tournon. Celle que tu aimes appeler la route du donjon. Les souvenirs d’autrefois me reviennent. Au loin un drapeau tricolore flotte dans l’air. L'entrée de notre ancienne demeure est marquée par la présence de quelques militaires à l'allure autoritaire qui filtre les accès. J'ai toujours vécu dans une caserne, jusqu’à mes dix-huit ans après avoir quitté mes parents. C'est un environnement fermé, clos, gardé, parfois grillagé, comme pour nous protéger du danger. A cette époque, je déménageais beaucoup « pour ne pas avoir d’attaches » comme disait mon père. Alors pour m’évader, j’ai joué, imaginé, raconté des histoires inspirées de ma réalité. J'ai fini par en faire mon métier. Et puis ma mère nous sortait, dans les jardins enfantins à proximité. On se laisser guider tel un pantin à qui on répétait le même refrain et puis on recommençait le lendemain.
Au loin, j’entends douze coups de cloches fracassants, provenant de l’église Saint- Sulpice. Il me reste encore un peu de temps alors l’envie me prends de marcher dans sa direction à pas lents. Mon parcours se dévie face à l’immensité d’une fontaine aux quatre lions gardant entre leur pattes les armoiries de Paris. Des lions que j'avais dessiné enfant pour un concours qui m'a permis un détour à la Mairie. Pour la première fois je remarque la présence de quatre évêques siégeant sur leur trône de pierre, alignés en points cardinaux régnant sur l'eau. Puis j’escalade les marches de l’église, essoufflée je laisse s'évaporer des particules invisibles qui s’échappent comme une avalanche. Mon regard croise celui d’un homme âgé, épuisé et marqué par son passé. Enveloppé dans plusieurs couches de vêtements, sous son bonnet abîmé, on ne distingue que ses yeux. Un regard joyeux et mélodieux qui nous rend miséricordieux. Je cherche alors un peu d'argent dans l'espoir de ne pas le décevoir. Mes poches sont désespérément vides. Alors ivre, il se met à rire sans rien dire. Je m’excuse de ce désagrément en souriant bêtement, avant d'aller me cacher à l'intérieur du monument. Alors à défaut d'un denier, je m'approche du bénitier avec mon doigt pour faire un signe de croix. En espérant ainsi rallumer la foi que j'avais autrefois. L’église n’est pas chauffée mais la chaleur des bougies m’apporte paix et réconfort. Certaines personnes sont assises sur les bancs en bois, d’autres sont à genoux priant un chapelet à la main. Je déambule en silence dans les allées, surveillées par des idoles illuminées aux lueurs des bougies. Au fond de l’église, un fidèle se fait confesser auprès d’un prêtre âgé et fatigué. J’hésite un instant à faire de même, mais prise d’une honte inexplicable je préfère poursuivre mon chemin vers d’autres horizons. Avant de sortir, je me retourne une dernière fois vers l’autel, appliquant un dernier signe de croix qui me réconforte puis je referme derrière moi la grande porte en pensant à toi. Il est midi passé, c’est bientôt l’heure de nous retrouver et à cette pensée je me sens angoissée et terrifiée. Pour m'apaiser, je décide de flâner dans le quartier de Saint Germain des Prés à la recherche de ton cadeau parfait. Les rues sont longues, décorées et animées en cette période de festivités. Les adultes guettent les enfants émerveillés par des vitrines enchantées. Dans le quartier sont alignées des boutiques de modes, surveillées par des vigiles peu commodes qui me regardent comme une ringarde. Après ma longue marche ensoleillée, éreintée je décide d'entrer telle Boucle d'Or au Café de Flore. Je m’installe timidement, près des autres clients charmants et élégants sur la terrasse chauffante. Je commande un plat à base d'amandes et un sirop à la menthe. Je contemple un groupe de passants qui s'agglutinent devant le restaurant en quête d'une blanquette.
Subitement la panique me prend lorsque je constate que ma montre s’est arrêtée. Prise d’un élan, je me lève rapidement pour régler. Je fais des pas de géant pour rattraper le temps écoulé, ne savant plus trop où aller. Je bouscule les gens en m’excusant de mon empressement. Après plusieurs détournements, j’arrive enfin au bon moment, le cœur battant et les bras suants. J’entends en même temps, dans un air ambiant la joie des enfants qui sortent en criant. Je les observe un instant, en oubliant mon rendez-vous important en ce jour inquiétant. Puis le temps s'est fissuré, lorsque des pneus se sont mis à grincer. Un jeune garçon, aux cheveux blonds s'élance dans les airs comme un oisillon. Il plane dans l'atmosphère d’une façon si légère. La scène dure quelques secondes mais son ombre retombe sur le sol sombre. Choqué par son élancé, il se met à slalomer au milieu de la rue secouée. Bouleversée, je reste immobile comme une fille fragile et peu habile. Que convient-il de faire ? Je pense alors à toi, grand-mère. Puis j’entends ses pas se rapprocher, prise d'impulsivité je l’attrape en lui disant de se calmer et de respirer. Les sirènes crient au loin et se rapprochent progressivement. Une foule déchaînée prends la responsabilité de s'occuper de l'écolier percuté. Suffoquée par les gens agglutinées, je décide de m'évader afin de poursuivre mon avancée. Et me voici arrivée à l'endroit destiné après toutes ces années, je t'avais promis que je reviendrai. Je prononce ton nom à l'entrée de la clinique, on m'indique comment te retrouver. Je me dirige vers le fond de l'allée, en traversant un long couloir noir dans l'espoir de te revoir. Me voici devant toi pour la dernière fois. Ton visage est marqué par les épreuves que tu as traversées, tes cheveux longs sont laiteux et ta peau ivoire. Soudain en te regardant fixement dans cette chambre blanche, je t'imagine enfant courant dans un champ de coquelicots sous un soleil brûlant. Brutalement ton cœur s'est arrêté, des soignants entrent par milliers pour te ranimer. Je veux te toucher pour te rassurer et te dire que tout va bien se passer. Tes yeux bleus restes ouverts tel un océan et me font chuter dans la profondeur de ton âme. Après toutes ces guerres familiales tu as décidé de poser les armes.

Mon visage se recouvre de larmes puis j'entends ta voix d'autrefois qui résonne en moi encore une fois : « Mon papillon, la vie est un éternel recommencement mais tout peut se terminer en un instant ».
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