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Cram4Evr

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La soirée avait été abondamment arrosée, surtout par la pluie qui était tombée à l’improviste sur toute la région, en ce week-end de Pâques. La météo, cet art divinatoire moderne, s’était une fois de plus trompée en beauté. D’après les prévisions de la veille, les nuages auraient dû passer sans se déverser. Tu parles !
Sortant du restaurant, après un déjeuner roboratif, les trois hommes, surpris par ce déluge imprévu, furent aussitôt trempés jusqu’aux os. Ils ruisselaient en rejoignant leur Dauphine flambant neuve garée à quelques mètres à peine, juste de l’autre côté de la route. En contrebas du parapet, le fleuve semblait s’être courroucé de cet apport subit de liquide torrentiel, ce qui le fit grossir et rugir instantanément.
Celui qui prit le volant ne semblait pas inquiet de voir des trombes d’eau s’abattre sur son véhicule. Son beau-frère, assis à la place du mort, l’avertit pourtant des dangers de cette route sinueuse qu’ils allaient devoir emprunter sur plusieurs kilomètres, avant de rejoindre la maison du troisième homme. Ce dernier, qui n’était autre que le père du « mort », paraissait s’être assoupi sitôt monté dans la voiture, son chapeau rabattu sur ses yeux. Le « mort » compléta sa mise en garde en rappelant au conducteur le peu de tenue de route dont était dotée la Dauphine. Certains propriétaires allaient même jusqu’à la lester de sacs de ciment ou de sable dans le coffre avant, pour améliorer son comportement routier, car tout le poids était à l’arrière, avec le moteur.
Le chauffeur ignora l’avertissement bien qu’il ne connût pas la route, à l'inverse de son voisin. Ils longeaient le fleuve à trop vive allure quand la voiture dérapa dans un virage. La suite était prévisible. Une embardée, un coup de volant trop brusque, et la Renault se mit à tanguer jusqu’à partir en tonneaux. Elle se retrouva bientôt sur le toit, se balançant sur le muret de pierres, sembla hésiter à dévaler vers le fleuve et, premier miracle, finit par choisir de retomber sur la route et sur ses roues - on ne répètera jamais assez d’éviter de rouler à tombeau ouvert le jour de Pâques.
Les débris jonchaient la Départementale. Les deux qui étaient encore à l’avant il y a peu, groggy, s’extirpèrent de l’épave sans trop de difficultés. Par un deuxième miracle encore plus inexplicable, compte tenu de l’état des Télécoms et des routes en France à la fin des années 60, les gendarmes arrivèrent peu après. Prévenus comment et par qui ?
L’autre passager n’était plus dans la voiture. Il avait été éjecté sans qu’on sut comment, et gisait inerte une vingtaine de mètres plus avant. Contre toutes les lois de la physique, il avait encore son chapeau sur les yeux, comme s’il dormait sur la route détrempée.
Le brigadier, chef de la troupe, s’avança vers le corps aussi prestement que lui permettaient son embonpoint et son taux d’alcoolémie. Il hésita un instant, puis mit un genou à terre en ayant pris soin d’y déposer préalablement un mouchoir immaculé. Cette précaution avait quelque chose de surréaliste tant la route paraissait n’être qu’une flaque immense. Il se pencha avec précaution sur l’homme toujours immobile, ôta presque religieusement le couvre-chef des yeux de celui-ci et, délicatement, lui souleva la paupière gauche pour s’assurer du trépas du gisant.
- Si tu regardes cet œil-là, mon gars, je suis mort depuis 40 ans, dit le borgne sans bouger davantage.
Bien que de circonstance en cette période pascale, cette résurrection impromptue, troisième miracle de la journée, eut raison du Brigadier qui s’évanouit sans autre formalité.
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