Mon cochon

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Lorsque Gregor Samama faisait l’amour, il se trouvait affligé d’une singulière infirmité : il grouinait de manière irrépressible. Oui, il grouinait comme grouinent les porcs. La première fois qu’il expérimenta cette terrible chose, Gregor devait compter une petite douzaine d’années. Rêvassant dans son lit à des nymphes blondes, il fut saisi d’émoi, connut son premier ravissement éphémère et grogna tel un cochon avant d’aller observer aux toilettes ce curieux liquide blanc sorti de sa verge préadolescente. Cette étrangeté sonore lui causa ensuite moult déboires. Ainsi, il ne pouvait pratiquer l’amour fait main sans rameuter père et mère dans sa chambre. Cela lui valut aussi de devenir la risée de ses coreligionnaires lorsqu’il connut sa première expérience de la chair à 16 ans avec Charlotte, douce fille potelée aux beaux cheveux d’or et à la poitrine oreiller, car lors de leurs ébats approximatifs, il cria fortement comme un goret qu’on égorge. Charlotte racontant sa première fois à ses meilleures copines et croyant la gent masculine grogneuse et race porcine dans son ensemble ; cela ne manqua pas de provoquer les lazzis des lycéens envers les deux tourtereaux. Tant et si bien que Gregor, moqué et molesté, dut changer d’établissement et de numéro de téléphone portable, harcelé qu’il était par ses soi-disant camarades. À sa grande honte et à ce point de l’histoire, ses parents décidèrent de l’emmener consulter un médecin. Ce dernier indiqua que ce curieux mal lui passerait après son adolescence. Malheureusement pour Gregor, il n’en fut rien. Bien au contraire, avec le temps, la bizarrerie s’accentua. Plus il batifolait, plus son cri de suidé se développait montant d’ailleurs fort haut dans les suraigus. Et, moins il parvenait à le maîtriser. Il couinait de plus en plus. Or, doté d’un physique très avenant et d’un discours aux belles rodé et convaincant, Gregor, en pleine force de l ‘âge ne pouvait s’empêcher de courir la prétentaine. Un jour il échappa même à une charcutière qui voulut le découper en tranche pour le vendre à l’étal. Il tombait les filles, mais les faisait la plupart du temps fuir aussitôt. Excepté la fois où il s’amouracha d’une jolie petite brune, arpette vétérinaire, prénommée Valérie. Celle-ci adorait son grognement. Eu égard à l’appétit érotique de la dame, il lui donnait des « ma petite cochonne ». En retour, elle appelait Gregor : « mon gros cochon », « mon pourceau d’amour », ou encore « mon gros porc », rapport à son embonpoint naissant qui l’excitait au plus haut point. Cela n’aurait pas déplu à ce dernier si la belle n’avait pas adopté ce bestiaire de sobriquets hors intimité, devant toute sa famille et ses amis lors des longs repas du dimanche notamment, vexant par là son promis. Au final, dans ce registre, il aurait préféré qu’on l’appelle : mon tigre, mon lion, mon loup, mon lapin voire mon blaireau. Et puis, il en avait assez de manger dans une auge et de dormir dans une bauge au fond du jardin de sa compagne. Si bien que l’idylle ne dura guère. Ce qui laissa Grégor sur le flanc et en larmes. Abattu à jamais. Néanmoins, il connut une autre folle histoire d’amour. Quinze jours après sa séparation d’avec Valérie, il se retrouva dans le lit de la belle Nathalie. Or, au lieu du traditionnel gémissement orgasmique de la femelle humaine pendant l’acte copulatoire et fruitif, Nathalie avait, elle, la drôle de particularité de caqueter comme une poule. Par quelle ironie du sort, les trajectoires amoureuses de ces deux êtres hors du commun avaient-elles pu se croiser ? Toujours est-il que leurs échanges sexuels donnaient lieu à d’impressionnants déchaînements de vocalises fermières digne d’une basse-cour en folie. Car ils forniquaient comme des lapins obsédés criant comme poulets et gorets mélangés en jouant à chaque fois une belle symphonie de cacophonie. Lit, cuisine (sur et sous la table), toilettes, baignoire, canapé, tabouret, cagibi, armoire... Nul recoin de leurs appartements n’échappait à leur lutte amoureuse et leur eupareunie ; ce qui ne laissait pas indifférents leurs voisins respectifs. Provoquant leur colère et de multiples survenues de la police. Ce n’est pas bientôt fini tout ce foin ! Mais, la peur leur advint surtout lorsqu’ils songèrent à ce que le fruit de leur amour, oui un enfant, pourrait bien émettre comme anormale sonorité. Du coup, leur relation éminemment physique avouons-le, fut d’assez courte durée.
Gregor s’essaya alors à l’abstinence. Peine perdue. Pensez-vous avec une telle libido. Il se réfugia bien vite dans les bras accueillants de dames dites de petite vertu qu’il trouvait pour sa part très grande. L’une d’elles avoua à une de ses collègues pierreuses : « j’ai fait un mec qui grogne comme un porc en baisant ». Aussi devint-il rapidement la curiosité puis la mascotte de ces dames. Certaines n’hésitant pas à inverser les rôles et à le rémunérer pour découvrir son anomalie. Mais Gregor avait grande honte de ses fréquentations tarifées. Non, ce n’est pas comme cela qu’il concevait l’amour. Alors, il finit par quérir une solution durable. il consulta plusieurs pontes de la médecine, sans résultat aucun alors qu’on lui administrait des tas de traitements expérimentaux qui n’eurent comme seul et unique résultat que de provoquer chez lui de fortes crises allergiques. Gregor passait de cochon à cobaye. Ce qui attira sur lui les regards des médias. Tous voulurent rencontrer « l’homme qui grouinait à l’oreille des femmes ». Sa vie déjà chaotique ne tarda pas à se transformer en véritable enfer. Poursuivi qu’il était par des paparazzi, des forêts de micros et de caméras. Il dut déménager plusieurs fois, changea d’identité et de visage adoptant lunettes noires et épaisse barbe de fugitif. Puis, dû même avoir recours à la chirurgie esthétique.
Il se tourna ensuite vers la miraculeuse psychanalyse. S’allongeant pendant des heures sur le divan du plus éminent des sexologues parisiens. Mais ce dernier se contentait de rire aux éclats aux déboires amoureux de son patient "grouineur "et utilisait les mouchoirs jetables normalement destinés aux geysers de pleurs des couples en crise. Hi, hi, hi, hi... Vous n’auriez pas un kleenex sur vous ? lui demanda-t-il un jour, les larmes aux yeux. C’en était trop. Gregor finit par se résigner. Il grouinerait lors de l’acte amoureux le restant de sa vie ou devrait s’interdire de pratiquer l’amour physique à tout jamais. Cruel dilemme. Jusqu’au jour où il trouva dans sa boîte aux lettres une petite publicité qui indiquait ceci :
Docteur professeur Mamadou Omar, marabout
Diplômé de l’école supérieure de chamanisme français
Désenvoûte, fais revenir ta femme fissa, donne gros sexe très vite. Résous tout problème : attire argent, chance et amour. Résultats garantis contre remboursement.
Bêtises que cela ! Il chiffonna le petit papier et le jeta avec rage à la poubelle avant que de se raviser, de le récupérer et de le défroisser. Après tout. Qu’avait-il à perdre sinon de la menue monnaie ?
Il se retrouva face à un homme au regard magnétique et envoûtant. Il paya quelques euros. Quatre cents exactement pour une demi-heure de consultation.
- Toi, tu as l’âme d’un pourceau, je le vois, lui asséna le marabout en le fixant droit dans les yeux,
- Euh...Pas exactement, rétorqua-t-il en se demandant ce qu’il foutait là.
Et Gregor de lui narrer son histoire par le menu. Docteur professeur Mamadou Omar psalmodia alors quelques litanies secrètes (en chantant fort faux ma foi) et lui fit avaler une imbuvable décoction de sa préparation.
- Beurk ! Qu’est-ce que c’est ?
- Du venin de cobra, du crin de zèbre, du sperme de babouin et de la bouse de phacochère.
Gregor recracha l’infect breuvage.
- Pouah !
- Bois ! ordonna Docteur professeur Mamadou Omar, chaman supérieur de son état.
Il s’exécuta. Le charme était désormais brisé lui assura le marabout avant que de lui tendre une carte de fidélité (au bout de dix consultations, un grigri gratuit). À la fin de cette unique séance de désenvoûtement, Gregor se précipita chez une de ses amies courtisanes. Ils copulèrent dans la précipitation. Gregor poussa bien un petit cri de jouissance, mais ce fut tout. Imaginez la déception de la jeune fille. Et le soulagement concomitant de Gregor. Enfin ! Il était débarrassé à jamais de cette satanée malédiction. Le miracle avait fini par se produire.
Or, le soir même, on raconte qu’alors qu’il se trouvait à l’Abbaye de Torche-Fesses pour déféquer et faire sa livraison vespérale, Gregor Samama se mit à braire comme un âne.
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