Mon clown triste

il y a
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Finaliste
Jury

"Moi j'étais seul comme le bruit dans le silence" Louis Aragon  [+]

Image de Automne 2020
Il n’essuya même pas ses larmes. La vie aurait pu faire tout le bruit qu’elle voulait, il était devenu sourd. Une tempête pouvait bien passer, la terre se fissurer. Il était épuisé. Le corps tremblant, le cœur en manque, il attrapa la corde, l’enroula autour de la poutre. Le vide de sa vie brouillant sa vision, il monta sur le petit tabouret de bois, entoura la corde autour de son cou et sauta. Les ténèbres brisent toutes les règles, mais si vous aviez pu le voir pendre dans l’air du temps, le corps encore vibrant des rêves du matin, peut-être auriez-vous pu concevoir la poésie du moment. Une poésie macabre, qui pleure au lieu de chanter, vomissant en composant. Des notes de nuit noire que ces gargouillements de suffocation qu’il s’infligeait à lui-même, emporté dans le désespoir, troué de partout, ses grosses chaussures de clown battant l’air sombre. Le petit tabouret de guingois a roulé sur le sol, plein des rires d’enfants, insolent d’indifférence. C’est la dernière chose qu’a vue le clown triste, jusqu’à ce que ses yeux brouillés de larmes ne puissent plus rien voir du tout.


***

La corde s’est brisée. Usée, fatiguée, comme moi. Je me souviens avoir atterri sur le sol avec fracas. Mes membres comme disloqués sur le parquet dur. Suffoquant, crachant, étendu dans la chambre froide, je suis resté là une éternité de temps. Un rayon de soleil blanc a percé les nuages gris de l’hiver et coulé en une fente d’or jusqu’à moi. La grâce de ce monde survolant ma détresse, la côtoyant même, se confondant avec elle un instant, un battement de cil, une paupière fermée sur mes yeux bleus et vides.

Avant la guerre, je voulais devenir professeur. Les promenades le long des champs de fleurs au printemps, les sourires d’enfants, voilà ce que m’aurait offert la vie. Et j’en étais ravi.
Mais le premier cri, le premier obus éclaté dans la boue semblaient m’avoir volé les cours de récréation, la couleur de l’encre, le crissement de la craie. Je n’ai jamais réussi à oublier la guerre. Qui le pourrait ? Elle m’avait tout pris. Alors, j’avais décidé de mourir pour m’effacer de ce monde et ne plus souffrir.
Mais la corde s’est cassée. Plus j’y pense et plus j’y crois. En se brisant, la vie m’a offert une seconde chance, et cette chance, c’était toi John.

Tout me ramène à ce moment. Moi dans ce bar, étourdi par l’alcool, le cou encore violacé des marques de la mort. La chaleur étouffante des corps en mouvement réchauffés par la bière, les lumières qui tournaient en dansant.

J’ai frappé.

Renvoyer des fous au monde réel comme si rien n’était arrivé. Mais nos esprits sont mutilés et nos raisons défaites. Parfois, il m’arrivait de perdre le contrôle, de redevenir cette bête assoiffée de sang trépignant de tuer. Je me regardais faire, effrayé, incapable d’arrêter.
Ce soir-là, la guerre s’est rappelée à moi violemment, cruellement, et dans la chaleur des corps et de la pièce, j’ai frappé. Je voulais faire taire leurs rires gras et leur joie pour toujours. Des rires quand je m’étranglais dans mon désespoir ? Je suis devenu fou : j’ai attrapé le premier gars, je l’ai frappé, griffé, roué de coups sauvagement en hurlant. Les bienheureux se sont tus. On m’a attrapé par le col et jeté dehors. Je suis resté là, recroquevillé et gémissant, les mains en sang.

Tard le soir, j’ai senti une main se poser sur mon épaule. C’était toi.
— C’est toi le gamin qu’a frappé ce type pour rien ? Tu sais que tu aurais pu le tuer ? T’as pas l’air bien… T’as quel âge ? À peine vingt ans…

J’ai gardé le silence.

— Je connais un endroit. Tu viens si tu veux.

Un cirque ambulant, un chapiteau itinérant, des artistes nomades. C’était ça l’endroit. Joie éphémère. Plaisirs artificiels. Je t’ai suivi : je n’avais nulle part où aller, après tout.
John, tu étais de ceux-là, de ces voyageurs sillonnant les routes sans se préoccuper du futur, s’épanouissant dans leur art sans demander de comptes à personne. Les acrobaties, les couleurs chaudes, ce monde de joie, c’était le tien depuis toujours : là où tu prenais racine.
Grand, corpulent, le regard franc, tu ressemblais à la paix. Ton corps massif, légèrement en surpoids même imposait la force, mais tes gestes et tes mouvements suggéraient plutôt une grâce naturelle cachée, imperceptiblement effacée par les années mais toujours présente. Et puis ta voix forte et grave qui s’élevait parmi toutes les autres, une voix de miel corsé, qui rassurait au lieu d’intimider.
Toi aussi tu avais fait la guerre. Mais elle ne semblait pas avoir brisé tes rêves à toi : tu voulais être clown. Un clown un peu niais mais drôle, qui jouait du violon avec la grâce d’un Dieu.

La première fois, je suis parti en courant retrouver l’isolement de ma chambre, fuyant ces couleurs trop vives pour mon cœur trop pâle. Je suis revenu, une fois, deux fois, dix fois. Je me sentais bien avec toi : tu apaisais ma colère, ma peur, mon vide. Et puis c’est arrivé.

— Salut Frank ! Comment ça va aujourd’hui ?
Tu étais là, une vieille chemise à carreaux négligemment posée sur tes larges épaules, une cigarette au coin des lèvres.
— Vous partez ? J’avais ressenti l’agitation autour de moi dès mon arrivée, les préparatifs de départ, la folie du retour à la route : le cirque partait pour une autre destination, une autre ville de province, ailleurs.
— Oui.
Silence. Tristesse en moi qui revient. Regard baissé vers le sol.
— Qu’est-ce qu’il y a mon Frank ? Toujours aussi triste, hein ? Tu sais, j’me suis habitué à toi… Pourquoi tu viendrais pas ? Il y a rien qui a l’air de te retenir ici… Tu sais la vie du cirque est pas pire qu’une autre, on s’aide au moins, on est ensemble… T’as l’air si seul. 
— Et qu’est ce que je ferais si je venais, John ? avais-je répliqué en un ricanement sinistre, clown ?
— Clown ? Et pourquoi pas ? Tu t’es mis à rire à gorge déployée, un rire qui fracassait le ciel. J’ai renfloué mes larmes. Tu m’as regardé. C’est que tu souris pas beaucoup, toi.
— Ouais. Je suis pas comme toi, moi. La guerre, ça me reste en travers de la gorge.
— Écoute Frank, avais-tu répondu avec un ton cassant, presque blessé, si tu veux te lamenter sur ton sort pour le restant de tes jours, vas-y, personne te retiendra. Mais y a des tas d’autres vies qui t’attendent, si tu arrives pas à les voir c’est tant pis pour toi. Moi je t’offre une vraie chance, une nouvelle vie : clown, avec moi. Les deux pitres du cirque. Ça se fait de nos jours, tu sais. On s’entend bien toi et moi, on ferait une sacrée équipe !
— T’es pas sérieux ? T’as vu ma gueule, ma vie ? J’ai l’air d’avoir envie de faire le con ?
— C’est moi qui ferai le con, Frank. Toi tu seras le clown blanc, celui que personne n’arrive à faire sourire. Le clown triste quoi.
Face à mon air dubitatif, tu avais simplement haussé les épaules en ajoutant : 
— On part demain matin à six heures. Fais ce que tu veux.

Le lendemain, à cinq heures trente, j’étais devant toi, un vieux sac à dos et ma tristesse pour bagage. Avec un sourire, tu m’avais tapoté affectueusement l’épaule en ajoutant :
— Bienvenue dans ta nouvelle vie, mon clown triste.
J’ai souri. C’est ce petit sourire de rien du tout qui a lié mon âme à la tienne John, cette contraction du visage qui m’a fait entrer dans ta vie, vie de magie et de sourires peints aux contours des lèvres.


***

J’ai toujours aimé les oiseaux : la grâce de leur vol dans le ciel nu, survolant la terre et nos pas balourds. Quand on est parti à la guerre, en légions d’hommes, future bouillie de chair éclatée dans la nuit, les oiseaux continuaient à voler avec détachement. J’aurais voulu être un oiseau. Je les ai souvent enviés dans le fond de la tranchée quand il m’arrivait de lever les yeux, entre deux trois larmes.


***

Nous sommes partis un matin d’hiver, le ciel de grisaille assombrissant la route. Jusqu’alors, le seul voyage que j’avais jamais effectué était celui vers la guerre et son retour. Celui que j’entamais à tes côtés changea le cours de ma vie.
Lentement, patiemment, tu m’as enseigné ce que tu savais du métier de clown. Au début, ça m’a plu. C’était un beau travail dont le but était de prendre soin des gens, comme l’était le métier de professeur. Il y avait cette part d’humanité, de chaleur que j’aimais retrouver lors des numéros face à la foule.


***

Là-bas, le monde n’était qu’un danger hurlant. Je me souviens de tout. Je me suis senti vermine, insecte, moins que rien dans l’épaisseur du temps, recroquevillé sur moi-même, essayant de disparaître dans la boue, espérant chaque jour que mon cadavre mutilé ne viendrait pas en composer les fibres spongieuses. Les dents qui s’entrechoquent, prête à se briser, le silence qui ne revient jamais tout à fait dans nos oreilles vibrantes, la peur qui tord les boyaux et les os de tous côtés, emportant avec elle l’humanité perdue. Les visages
décharnés dans le froid, les yeux vides et gris se levant sur un ciel de mitraille, rempli d’obus et d’avions ; agents du chaos, prêts à pulvériser chaque parcelle de vie, chaque être de chair, impitoyablement.


***

Peu à peu, je me suis fondu dans le rôle du clown blanc vêtu de noir qui ne sourit jamais, son autorité terrassant l’auguste au nez rouge que tu incarnais, les vêtements en loques. Même dans la bouffonnerie du personnage, tu arrivais à glisser une sensibilité, une douceur imperceptible, à ton image.
Les gens riaient, tu étais heureux. Agrandir les yeux des enfants et des adultes un court instant, vendre de la joie le temps d’une soirée, c’était ça ta vie. Avant et après la guerre, rien ne semblait avoir changé pour toi.


***

Un jour, alors que le silence régnait entre les tranchées, un de ces silences qui maudit la vie, un gars a commencé à rire. Un rire fou, de dément, inspiré par le diable. Son rire a percé le néant, et mon cœur. Les yeux convulsés, le corps pris de tremblements, la bouche béante, il est sorti de la tranchée, sans peur. À peine avait-il montré le bout de sa face déchiré par un sourire désespéré, le voilà troué de mille balles, le corps déchiqueté d’acier froid, son sang giclant sur la terre. Il était mort de rire.

***

Sept années. On a roulé d’une ville à l’autre : Reims, Trouville, Amiens, les noms se succédaient sans intérêt à mes yeux. Parfois, j’oubliais la guerre pendant un jour ou deux. Mais elle revenait toujours au détour d’un réveil ou d’un songe hanter la raison qui me restait. J’en avais des insomnies, des crises de panique interminables.
Je n’étais pas heureux, mais j’étais avec toi. Tu m’as pris sous ton aile, aimé. Pour quelle raison ? Je n’en savais rien. Tu ne parlais jamais de la guerre, jamais d’avant. Je pensais que tu avais réussi à oublier, à tourner la page, et je t’enviais.


***

Ma vie sur la route ces dernières années m’a semblé se dérouler dans le brouillard, floue, irréelle. Je n’ai aucune prise, aucun repère, écrasé par mon désespoir grandissant.


***

Beau John, tu étais terriblement beau. Vivant, les joues rouges, avec des yeux pétillants qui annonçaient des nuits claires. Et surtout ton rire d’aubes roses, échelle posée du sol jusqu’au ciel. Comme nous étions différents. J’étais si pâle, si transparent dans l’éclat de ta joie. Les contrastes font les plus belles histoires, non ? Je n’oublierai jamais les airs gais de violon que tu jouais le soir, nos conversations sous les étoiles et tes « comment ça va mon clown triste ? » qui m’empêchaient de m’effondrer.


***

Des nuées d’oiseaux aux portes de milliers de rivages s’envolent.
Et moi, je meurs pour toujours.


***

C’est arrivé à la fin d’une journée de décembre, quand les arbres avaient perdu toutes leurs feuilles et le ciel son soleil. La représentation venait de se finir. Tu en étais ressorti des mèches de cheveux collés au front par la sueur, le sourire peint aux lèvres, comme d’habitude. Mais pour la première fois, tes yeux disaient autre chose.


***

Ça m’est tombé dessus d’un coup, face à la foule pliée en deux devant mon sourire comme devant ma blessure, j’ai su. Je me suis senti si seul, si terriblement vide. Ça a coulé sur moi comme du plomb, comme du sang, toute la violence s’égouttant dans l’évier du monde, le soleil coulant dans le brouillard des rues, mon cœur mourant et défait reposant comme un oiseau mort. On a tous perdu une part de nous là-bas. Des morceaux d’âmes enterrés sous la boue sale, dans les miettes de chair humaine, une part de nous qu’on ne retrouvera jamais, nos rêves et nos rires figés dans l’horreur.



***

Ce soir-là, tu as pris ton violon, l’as posé délicatement sur ton épaule, puis, ton menton pointé vers le ciel, tu as joué. Mais ce n’était pas une musique de clown de foire destinée à amuser. C’était des notes délicates, portée par une tristesse, un chagrin infinis, des notes à faire pâlir les étoiles. C’était comme si on avait pris toute la douleur du monde pour la mettre dans cette musique. Une musique pour briser, pour faire pleurer de justesse, et fragiliser nos âmes. La dernière note, très haute, un cri d’agonie terrassant de beauté est venu se perdre dans le crépuscule naissant. Tu t’es levé, as rangé ton violon, et disparu après un rapide salut, nous laissant bouche bée, le cœur frissonnant.


***

Je crois qu’il est temps pour moi de laisser mourir mes vieux jours. Tout ce temps de vie, ces années écoulées dans les paroles, les yeux levés vers le ciel pour compter les oiseaux. Mes vieux jours de poussière, mes journées de paix, celles qui en valaient la peine, adieu. J’ai vraiment cru que j’y arriverai. Que j’oublierai. Mais la guerre gagne toujours. Demain, au petit matin, quand l’aube n’aura pas encore blessé la nuit froide, ce sera la fin du voyage pour moi.
Est-ce qu’il y a quelqu’un là-haut qui nous regarde mourir sans pleurer ? J’aimerais qu’il pleure, brisé en deux, pour moi et tous les autres.


***

Le lendemain matin a sonné la fin de mon errance. Réveillé en sursaut, je n’ai d’abord pas cru les mots balancés, l’esprit encore engourdi de sommeil.


***

Mon John se balançant dans le froid de décembre, la peau livide, un sourire macabre plaqué sur le visage comme une cicatrice, une mutilation. Tu avais encore tes vêtements de pitre si colorés sur ton corps devenu si froid.
J’ai hurlé, pleuré. Mon John c’était impossible : mon ami, mon père presque, toi qui faisais rire le monde, avec ton gros nez rouge. Qu’est-ce que tu avais réellement dans le cœur ? Mon clown, est-ce que tu pleurais toi aussi parfois le soir, quand il n’y avait personne pour te voir ? Mon clown, toi qui disais qu’on pouvait rire de tout, ce jour-là, tu faisais pleurer la terre, les rires bloqués au fond des gorges.

Sous mes yeux, ton visage déformé par un sourire jusqu’aux oreilles me renvoyait une image d’horreur, je voyais la guerre elle-même me sourire, victorieusement, laide de plaisir.

Tu m’avais légué le peu que tu possédais, mais surtout des pages noircies de ton mal-être et de tes souvenirs de guerre.


***

Quand je t’ai vu frapper cet inconnu dans ce bar, Frank, j’ai vu en toi ma douleur intérieure, celle qui s’exprimait à travers ce sourire de façade. Ton visage, ta tristesse, ton être entier respirait cette vie morte, cette rose fanée qui ne refleurirait plus. J’espérais à l’époque pouvoir te rendre l’espoir, te faire sourire à nouveau. Mais j’ai perdu, et j’en suis désolé. Je t’ai aimé sans tricher, mon ami, mon fils, j’aimerai te demander de vivre pour moi, pour tous ceux qui ne sont plus, mais que peut se permettre de demander un mort qui n’a même pas eu le courage de rester ? Au moins, ne m’oublie pas.


***

Le jour de ton enterrement fut triste et gris comme la poussière. Le ciel était couvert de nuages d’aciers, compacts et épais. Je ne sais comment, un pauvre rayon de soleil, jaune et courageux est venu éclairer ta pierre tombale, triomphant des ombres hivernales.
Adieu mon John, amoureux des oiseaux, violoniste de talent, poète torturé qui s’ignore à qui on avait volé la joie. Des clowns tristes, il y en avait deux.

Je suis parti lentement, décidé, les larmes roulant sur mes joues. Oui, je vais essayer de vivre. Pour toi bien sûr et puis ensuite, pour tous les clowns tristes qui restent.
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Mickaël Gasnier · il y a
Un peu déçu que vous finissiez à la 22ème place...
Mais finaliste du Jury c'est honorable ;-)

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Thierry Covolo · il y a
Belle histoire
Une voix sensible

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Corinne Chevrier · il y a
Pas de mots, émotion, mes voix !
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Olivier Pélissier · il y a
Très beau texte. Ma voix.
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François B. · il y a
C'est ma deuxième lecture et j'ai ressenti à nouveau beaucoup d'émotions diverses. Mon soutien renouvelé
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Sven Depp · il y a
L'œuvre, j'aime fort
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Olivier Descamps · il y a
Etre clown (clone) de la vie...
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Paul Brandor · il y a
Un magnifique numéro de clown porté par une très belle écriture.
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Alix Glacon · il y a
Bravo pour ce texte. Tout mon soutien pour votre finale

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