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JACB

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FINALISTE
Sélection Public

Mon chéri,
Le temps suture les chagrins, leurs cicatrices dessinent d’amers graffitis. Si les souvenirs les revisitent au plus doux, jamais ils ne les ravissent et je ne puis partir sans me délester de leur poids.
Ce que j’ai à te dire a coiffé douloureusement ma vie, la mort m’en aura délivrée quand tu me liras. Il me faut te parler d’Harry. Il m’a quittée un matin pour Caen où les Allemands s’étaient retranchés. Son unité devait épauler les Américains. La veille, avant de m’aimer dans la grange, il m’a confié la kanyatta multicolore, ceinture de perles qu’il portait fièrement autour de la taille sous le tricot de peau de l’armée. Ouvre le premier tiroir de la commode, tu la trouveras dans un petit coffret. J’ai attendu, prié tous les saints pour qu’il ne m’abandonne pas ! Quand le docteur Michaud et ta grand-mère ont organisé mon départ, il était trop tard pour contrecarrer la nature. Personne n’a tenu ma main quand, en plein après-midi, j’ai donné le jour à un petit garçon caramel. Seuls le ton chaud et la douceur de sa peau, le cri poussé à la vie me restent en mémoire. Son corps vigoureux a disparu dans un linge blanc. L’enfant d’Harry ! Le déshonneur ! J’ai dû signer, l’abandonner ! Né sous X, de père inconnu ! Au village, personne n’aurait voulu de mon bébé métis !
Paul, il faut que je te dise comment Harry est entré dans ma vie puisque je le pose à cet instant dans la tienne. Lors du débarquement, une bonne fée veillait sur son casque britannique. Son unité sortie de l’apocalypse avait installé un camp de repli dès la prise des batteries de Longueville qui avaient fini d’aboyer. Les Allemands avaient déguerpi non sans morts ! Lorsqu’il s’est arrêté sous le porche du manoir dans l’uniforme de lieutenant de sa Gracieuse Majesté, qu’il soit Anglais m’a rassurée, qu’il soit si foncé de peau m’a effrayée... Il venait solliciter de l’aide, du ravitaillement. Son regard sombre m’effleurait sans me voir, comme s’il était attaché à la ligne d’horizon, j’étais fascinée par ses mains fines aux doigts festonnés d’ongles roses. Le poste de la croix rouge se trouvait trop avancé vers les lignes allemandes et deux blessés réfugiés dans la grange nécessitaient des soins urgents. Je me souviens de ma course folle en bicyclette pour prier le docteur Michaud de venir au plus vite. Les champs troués, les vaches errantes, le convoi de GI qui m’a sifflée, tout défilait à toute vitesse tant j’avais peur de ne pas retrouver Harry dans la cour de la ferme à mon retour. Mais il m’attendait ! Quand il a posé son regard sur moi, je m’y suis engloutie. Nous nous sommes aimés dans le foin, sous le toit de la grange.
Nous étions jeunes, Paul. Jeunes et bouleversés par la guerre ! Rencontrer Harry, c’était comme si l’horizon avait ouvert la porte de ma cage. Un Ailleurs mystérieux dévoilant des souffles de vie dans d’autres réalités échouait dans mon quotidien. L’univers se multipliait soudain de destins, faisant fi des distances et des différences pour lutter contre l’ingérence. La Normandie ouvrait sa porte à l’Angleterre, le Canada, les Nations Unies aux trousses de l’occupant Allemand et moi, j’ouvrais mon cœur à l’amour, à la vie! Mais il me faut t’en dire davantage, mettre toutes les chances de mon côté pour forcer le destin...
Sous l’uniforme britannique d’Harry battait un cœur de masaï et un passé de rebelle. Son père Jomo s’était caché pour échapper à la conscription le menant à combattre les Allemands au Tanganyika. Il avait milité pour la rétrocession de la terre aux Africains s’opposant de toutes ses forces à l’administration britannique. L’installation des colons les dépouillait, eux les Africains, de leurs zones de pâturages, de leurs commerces, de leur liberté aussi en les parquant dans des réserves indigènes. Harry et sa mère sont restés seuls dans les émeutes qui éclataient ça et là. Elle s’engagea comme cuisinière dans une plantation tenue par des Écossais. Si tu savais comme j’étais émerveillée de l’entendre me raconter sa vie. Dans le chaos de la guerre, c’était pour moi un conte des mille et une nuits ! Pourtant c’est l’histoire d’Harry.
Le jour où sa mère a rendu l’âme, on l’a placé chez les frères missionnaires où il a appris à lire et à écrire. L’opposition au gouvernement colonial s’accentuait en Europe, l’Allemagne faisait peur avec l’arrivée d’Hitler. Tous ces remous ont conduit les colons au rapatriement en Ecosse et Harry a épousé la cause de l’Angleterre dans le conflit qui déchirait l’Europe, allant au devant de son destin et de notre rencontre. Si je te donne tant de détails, Paul, ce n’est pas pour que tu retrouves Harry : il est tombé sous les bombardements de Caen. Mon pauvre amour repose en paix dans le carré anglais des quatre-vingt six tombes du cimetière de Cherbourg. C’est la quatrième croix dans la cinquième rangée en partant des cyprès. J’y déposai chaque mois un bouquet, pourras-tu le faire pour moi ? J’ai bien conscience de te bouleverser avec mes confidences. Que tu te découvres soudain mon cher fils, une mère inconnue et un demi-frère inavoué. Me pardonneras-tu le silence que je n’ai pas osé briser de mon vivant ? Répondras-tu à mon vœu le plus cher ? Je m’en remets à ton cœur...
Je n’ai jamais pu oublier le petit corps brun qui est sorti de mon ventre. Peu après j’ai épousé ton père qui rentrait bien mal en point d’un camp de prisonniers aux confins de la Silésie. En mai, le quatorze, tu es né. Le docteur Michaud m’a annoncé que je ne pourrai plus avoir d’enfant. Tu es aujourd’hui l’unique héritier du domaine si tu le décides ainsi. Paul, mon chéri, je t’ai aimé comme on affectionne un enfant mais mon amour maternel en a toujours chéri deux. Ta grand-mère et le docteur Michaud ont emporté leur secret dans la tombe. J’ai en vain contacté l’orphelinat de Dozulé sur le canton de Lisieux. Saint Lo, Londres ? Le mystère reste entier. Dans l’enveloppe confidentielle que te remettra Maître Bigot tu trouveras une somme d’argent, fais-en ce que bon te semble. Je pars confiante, je te sais homme de cœur.
La mort m’est une délivrance, je voudrais qu’elle soit un bonheur, pour rien au monde je ne désire qu’elle te soit une épreuve. Mon cher fils, je te serre fort contre moi et te confie des baisers pour celui que l’on m’a arraché.
Pourras-tu un jour prochain remettre la kenyatta à ton demi-frère ?
Avant, il te faudra la réparer, j’en ai cassé le fil et quelques perles à tant la mettre autour de mon cou.
Ta maman qui t’aime.

PRIX

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Leméditant · il y a
Je me suis absentėe longuement de Short. De retour, je découvre cette belle lettre. Bravo pour ce récit bien écrit et émouvant.
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JACB · il y a
Merci Leméditant.
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Guilhaine Chambon · il y a
Très beau j'aimerai recevoir des lettres . Avez vous découvert Au fait qui est en finale et pour faire plus ample connaissance visiter ma page . Bonne journée
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Volsi · il y a
Je viens de prendre le temps de te lire davantage. Nous avons des univers très différents, mais tu écris bien et j'aime beaucoup la première phrase de ce texte.
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Martine Françoise Veyre · il y a
récit qui prend les tripes !
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Jo.L · il y a
on ne résiste pas à ouvrir cette lettre magnifique à la lecture des 2 premières phrases qui coulent comme de l'eau claire entre les doigts. Bravo
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Nicole Atlan · il y a
C'est triste mais si beau. Bravo et merci
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Kaz Kasa · il y a
La mère, la guerre, le notaire, c'était plus qu'il n'en faut pour un secret de famille, un de ceux qu'on aimerait confier, comme vous l'avez si bien fait, au reste du monde.
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HarukoSan · il y a
en effet cette période a eu des amours de toute beauté , mais bien souvent dans le silence d"une vie qui ne permettait pas ce mélange, cette folie....si tant est qu'elle en fut une ..et ces enfants nés d'amours inattendus et pourtant si vrais, si forts....que sont ils devenus? j'ai adoré, j'ai ressenti les mots que vous avez employés au plus profond de moi...merci je vote donc +1 à bientôt de vous lire , un réel plaisir !
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Moeun Touch · il y a
Une histoire triste avec beaucoup d'émotions. Ah, les guerres et les amours! On dit qu'il faut faire l'amour, pas la guerre. Et ceux qui passe leur vie dans les champs de bataille, ils font comment?
Quant aux décisions militaires sur les désobéissances et les différences, il n'y a jamais de cadeau.
Cette histoire me rappelle un film avec Anthony Kavanagh, un soldat américain amoureux avecune paysanne ffrançaise pendant l'occupation allemande.
Mais cette histoire, racontée ainsi, semble plus riche, plus précise, plus fidèle à la réalité, car les mots ne trompent pas. Les acteurs peuvent mal interpréter.
Encore un magnifique texte! Bravo.

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Symphonie · il y a
Belle écriture pour un récit bouleversant.
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JACB · il y a
Sera bientôt dans un roman qui flemmarde un peu trop dans mon ordi...Wait and see! Merci Symphonie.
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