Mon arbre

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Sans que je l’aie prémédité, mes pas m’avaient conduite vers mon ancienne adresse, celle de la maison d’autrefois. M’en approchant, j’avais ressenti une impression déplaisante que je ne pus définir sur-le-champ, mais le malaise s’accentua quand j’en compris la cause.
Mon arbre ! « Ils » avaient coupé mon arbre…
Je ne voyais que la plaie laissée par l’extraction de la souche, un trou plus sombre que la terre noire, une tombe profonde.
Les nouveaux propriétaires avaient tué mon arbre.

***

C’est moi qui l’avais choisi. Nous avions arpenté les allées d’une pépinière, mon père et moi. J’aurais voulu un ginkgo biloba, l’arbre qui a résisté à la bombe atomique lancée sur Hiroshima, l’arbre aux mille écus, symbole de vie, porteur d’espoir ; j’avais expliqué à mon père les raisons de ce choix, je lui avais montré des photos de ce vestige mythique qu’avaient connu les dinosaures. Il avait levé les yeux au ciel.
— Anne ! C’est un jardin, pas un parc !
Le pépiniériste, à son tour, m’avait regardée sans comprendre.
— Vous savez, nous, on fait surtout les fruitiers… On a juste quelques arbres d’ornement. En ce moment, la mode est aux magnolias.
Un peu déçue, je m’étais pourtant rabattue sur sa proposition.
— Ses fleurs sont magnifiques, mais il faudra patienter avant qu’elles n’éclosent, avait précisé le vendeur.

J’avais aidé mon père à le planter, ce magnolia. J’avais quinze ans, c’était la première fois que je m’intéressais au jardin. Il fallait maintenir le bel arbuste, grand déjà, et j’éprouvais une étrange sensation à le soutenir à bout de bras comme un malade fatigué, alors que sa vie n’était qu’endormie en ce mois de novembre pluvieux.
— C’est le moment, avait déclaré papa à l’affût d’une éclaircie de la météo.
Il fallait aussi profiter de l’absence temporaire de ma mère puisque c’était surtout pour elle que nous nous lancions dans ces travaux inhabituels. Ce devait être une surprise pour son anniversaire, les quarante ans qu’elle aurait au mois de mars suivant. Mais à y réfléchir, je crois que c’était moins pour profiter du temps propice aux plantations que pour nous activer dans des tâches physiques et oublier nos tourments d’alors. Nous éprouvions le besoin de nous épuiser, comme si nos efforts pouvaient la délivrer d’une part de son calvaire.

La rivière menaçait de déborder en contrebas du terrain, et bien qu’elle n’eût rien à voir avec le Jourdain, c’est sans doute pour cela que j’associe cette plantation à un baptême.
Sous la pluie à nouveau déferlant, nous avions d’abord préparé le terrain avec une excitation nouvelle, mêlée de rires nerveux et d’angoisse. Mon père avait creusé le trou qui allait accueillir le magnolia. Il se contraignait à plaisanter pour me faire sourire, je m’efforçais de rire pour le rassurer. Tout cela sonnait faux. Le mauvais temps était finalement notre meilleur allié, le rideau de pluie estompait la réalité, flagellait le sol dans un tumulte continu, annihilant toute conversation, et le matraquage des gouttes sur nos visages avait un effet hypnotique.
Quand enfin, nous avions présenté le plant dans son réceptacle, j’avais vu dans ce geste quelque chose de sacré, la célébration d’un rite païen.
— Tu sais, elle ne s’apercevra de nos efforts qu’au printemps, ce n’est pas en ce moment qu’elle va arpenter le jardin.
Je compris que ce n’était pas au climat qu’il faisait allusion, mais à la maladie qui minait ma mère. Sous le prétexte de me changer, je m’étais alors vite réfugiée dans ma chambre pour cacher des larmes prêtes à jaillir.

Peu après, Maman rentrait de sa première séance de chimiothérapie.

Les longs mois d’hiver suivirent, les périodes d’angoisse entrecoupées de lueurs d’espoir, nos esprits chaque jour occupés exclusivement par l’état de santé de ma mère.
Puis vint mars, le printemps précoce nous surprit, nous illumina : elle était en rémission.
Nous fêtâmes ses quarante ans.
Pâques, également précoce cette année-là, nous fournit l’occasion de l’entraîner au jardin, sous le prétexte fallacieux de dénicher les œufs cachés.

L’arbuste avait belle allure, il arborait ses larges feuilles luisantes, frétillants poissons volants dans un rayon de soleil. Trop jeune pour nous offrir ses fleurs, il attira l’œil maternel grâce aux guirlandes tressées de friandises chocolatées dont je l’avais affublé, confondant Pâques et Noël. Maman marqua son étonnement et sa satisfaction dans un lumineux sourire :
— Un magnolia ! Cela fait des années que j’en rêvais !
Ravissement des apprentis jardiniers ! Nous avions fait le bon choix. Ces paroles avaient l’éclat d’une bénédiction. L’arbre était agréé, il se greffa naturellement à nos vies.

Dès lors, il devint le totem familial auquel nous devions accorder tous nos soins. Quand, la saison passée, il perdait ses feuilles, c’était presque une compétition entre nous pour en débarrasser le sol qu’elles risquaient d’empoisonner, ce qui aurait contaminé les racines, sources de sa vitalité.
Il ne fallait pas que notre arbre se voie vieillir, il ne fallait pas qu’il dépérisse ! Il fallait que toujours il soit le phare de la maison, qu’il lance avec fierté ses branches pour embrasser le ciel ! Sur nous rejaillissaient les commentaires des passants éblouis par le généreux fleurissement. Cet arbre, c’était l’incarnation de la grâce et de la fragilité.

Il y eut d’autres mois de mars, d’autres éclats de soleil quand le magnolia épanoui narguait l’hiver et enchantait le voisinage. Il y eut aussi des anniversaires sombres d’anxiété, loin du jardin. Il y eut des gelées soudaines qui, en une nuit, grillèrent la floraison. Il y eut des années où une averse de neige inopinée enrubannait ses fleurs d’une gangue blanche, soyeuse et fragile, mais dont le baiser de glace mortel condamnait la plante à végéter jusqu’au printemps suivant.

Il en était de même pour ma mère, le rose et le sombre alternaient et cela dura pendant onze anniversaires.
La douzième année fut difficile, les mois d’été sous des nuages noirs et les orages prirent la teinte grisâtre du désarroi, puis du désespoir, et dès l’automne, nous savions qu’il n’y aurait plus d’anniversaires.
Notre totem subissait la mauvaise humeur du vent, une bourrasque l’amputant d’une de ses branches, il prit cet air désolé des infirmes conscients de leur disgrâce.
Ma mère s’éteignit le jour du printemps, moins d’une semaine avant ses cinquante-deux ans. Les obsèques se déroulèrent sous un soleil glacial. Ce n’est qu’en rentrant du cimetière que je remarquai le magnolia en fleurs, je l’avais oublié au cours de cette période.
Il m’apparut telle une estampe japonaise. Sous le ciel d’un bleu dur frissonnait la délicate floraison rosée. La plaie de l’automne était cicatrisée.
L’arbre m’offrait ses corolles élégantes, mais à peine une fleur caressée, un coup de vent en faisait tomber d’autres.
Le magnolia pleurait…

Mon père disparut quelque temps plus tard. La maison fut vendue… Mon arbre restait le seul lien avec le passé, une empreinte vivante. Je gardai un temps l’habitude de venir le saluer au mois de mars, puis la vie m’appela ailleurs.

***

J’en étais encore à ressasser mes souvenirs quand une voix me fit tressaillir, celle de l’actuel propriétaire.
— Vous cherchez le magnolia… Désolé… Il a fallu le couper, on veut installer une piscine… Il prenait une telle ampleur, vous comprenez…

Je dis que oui, je comprenais. Que dire d’autre ? Hypocritement, j’octroyai à ce barbare l’aumône d’une civilité de façade. Ainsi le veulent les relations humaines. Mais il fut longtemps l’objet de ma haine farouche et je fis de lui le bouc émissaire chargé de toutes mes rancœurs.
Pourtant, je le reconnais à présent, sans qu’il s’en soit douté, ce pauvre diable m’a aidée à me libérer du ressentiment qui m’étouffait alors.

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Lyncée Justepourvoir · il y a
Troquer la vie d'un arbre et de tout son sol pour creuser une piscine, l'absurde.
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Eva Dayer · il y a
Merci Lyncée ! Rien d'autobiographique, là non plus :)
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Ouf ! un naturicide de moins, ou de pas plus... Enfin moins, mieux, chouette !

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