Mon amie Sabine

il y a
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Bienvenue au pays des mots et des histoires ✨✨✨✨✨✨✨✨✨✨

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J’ai toujours détesté Sabine. Au collège déjà, elle m’insupportait. Sa poitrine intéressait les garçons, elle se maquillait et avait plein d’amies intéressantes. Je portais des pulls tricotés par ma mère dont j’avais honte (c’était aussi vrai de mes pulls « maison » que de ma mère), des boutons violets couraient de mon menton étriqué jusqu’à mon front, et je mangeais à midi avec les pires demeurés de la classe. En plus, je tournais toujours autour de neuf de moyenne, quand Sabine avait environ treize sans vraiment travailler.
Nous nous sommes perdues de vue au lycée ; enfin, personnellement, je continuais à la regarder depuis chez moi avec les jumelles du Noël du comité d’entreprise de mon père. C’était assez facile depuis le vasistas de ma chambre, surtout l’hiver lorsque les arbres avaient perdu leurs feuilles jaunâtres. Quand j’ai découvert que Sabine se roulait des joints, je n’ai pas prévenu la police ; j’ai le sens de l’amitié.
À la fac, nous ne suivions pas la même formation, mais on se croisait quand même dans le bâtiment délabré. Comme ma frange me cachait les yeux, elle ne m’a jamais vraiment remarquée. Il faut dire qu’il y avait longtemps qu’elle m’avait oubliée. Je lui en ai tenu rigueur le jour où elle s’est malencontreusement retrouvée coincée dans les toilettes des filles. C’était un vendredi soir, et par timidité je n’ai alerté personne. Elle est restée prisonnière jusqu’au lundi matin, faute de portable à l’époque. Ce week-end-là, j’ai fait la fête toute la nuit, seule dans ma chambre. Il fallait bien que je profite de ma jeunesse.
Quand Sabine, fraîchement diplômée, a trouvé immédiatement un emploi, un logement et un petit ami, j’ai redoublé de coups violents sur la poupée vaudou à son effigie et j’ai répandu son adresse mail sur les pires forums. Sa cage d’immeuble est devenue dans le même temps un repaire de narcotrafiquants, au plus grand étonnement de la police de ce quartier si calme.
Pour lui remonter un peu le moral (la pauvre, avec toutes ces épreuves), j’ai décidé de reprendre contact avec elle. Je l’ai attendue un soir après son travail, vu qu’elle ne m’avait pas répondu. Elle ne s’est pas montrée très chaleureuse, et m’a jeté au visage son manque de temps, surtout avec son nouveau bonheur : elle venait d’apprendre qu’elle était enceinte. Je n’ai pas su quoi répondre ; je réfléchissais déjà à certains projets…
J’ai commencé par faire en sorte que son copain soit licencié. Quelques coups de fil ont suffi. Puis, j’ai emménagé discrètement dans une chambre de bonne au cinquième étage de l’immeuble de Sabine. Il n’y avait pas de chauffage, ça me tenait éveillée. Je me suis rapidement liée d’amitié avec la concierge. Je lui rendais de menus services, et j’ai vite repéré où elle gardait les doubles des clefs des appartements.
Il a été très facile de pénétrer dans celui de Sabine, d’essayer ses vêtements, ses crèmes hors de prix. En vérité, je me suis surtout intéressée à ses tisanes. Elle consommait manifestement beaucoup de camomille. Par chance, cette plante, quand elle est séchée, ressemble assez fortement à la Ruta Graveolens, et leur odeur n’est pas si éloignée. Mes études de naturopathie par correspondance m’ont appris qu’une consommation importante de « rue fétide », c’est le nom vulgaire de la Ruta, entraîne de violentes contractions abdominales, pouvant causer l’expulsion d’un fœtus, voire une hémorragie tout à fait fatale à la mère. Ce qui est singulier en un sens, c’est que j’aurais très bien pu choisir une autre plante ayant les mêmes caractéristiques que la Ruta Graveolens, à savoir le genévrier sabine (Juniperus sabina en latin), mais il m’a semblé vraiment trop sournois d’empoisonner ma meilleure amie avec une plante qui porte son nom.
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Qui a dit: "Gardez moi de mes amis, mes ennemis je m'en occupe" ou un truc approchant ?
J'ai bien ri même si j'ai perdu définitivement ma compassion quand est venue l'heure de la tisane !

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Hortense Remington · il y a
Bravo ! Un TTC qui se lit d'une traite et avec plaisir !
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Les Histoires de RAC · il y a
Arrrgh, c'est affreux mais si bien écrit ♫ Compliments ♪
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Murielle Laurent · il y a
vraiment merci !
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Joan E. · il y a
Oh la peste !
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Eva Dayer · il y a
Une vengeance aux petits oignons !
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de l air · il y a
Le mot "intéressant" répété dans les trois premières lignes m'a un peu gêné mais c'est un détail dans ce récit vif et bien mené de la jalousie-vengeance ordinaire.
Un bon moment de lecture.

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Long John Loodmer · il y a
La santé par les plantes 😂
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Ginette Flora Amouma · il y a
Tous mes voeux pour une bonne reprise .
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Ninn' A · il y a
eh ben ! rude vengeance !

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