Mon amant de Saint Jean

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Pourquoi on a aimé ?

C’est l’histoire d’un premier amour qui reste en tête, comme une ritournelle. C’est l’histoire d’une vie qui passe et fuit, presque pa

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Récits, romans, nouvelles m'ont toujours accompagné. Puis, lire ne m'a plus suffi, j'ai voulu passer de l'autre côté. Les ateliers d'écriture m’ont évité l'appréhension de la page blanche  [+]

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« Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux ?
Car l’on croit toujours aux doux mots d’amour
Quand ils sont dits avec les yeux » 

Je fredonne ces paroles sans m’en rendre compte pendant que nous nous changeons dans le vestiaire. Suzon me demande :
— Pourquoi tu chantes ça, Lulu ? Ça date bien d’avant-guerre ?
— Non, de quarante-deux. Je peux pas oublier, c’est l’année de mon premier amour.
— Ton premier amour ? T’as eu quelqu’un d’autre avant Louis, toi ?
Je réponds en rigolant :
— Ben oui ! Qu’est-ce que tu crois ? Je peux pas plaire à un autre homme ?
— Non, non, j’ai pas dit ça ! Mais t’as l’air tellement sérieuse, t’es pas du genre à courir après les hommes, toi.

Mon histoire, je ne peux plus la garder pour moi. Quand nous sortons de l’imprimerie et que nous marchons dans la rue, je la raconte à Suzon, la seule personne avec qui je peux vraiment parler.
Un samedi soir de quarante-deux, je suis allée à un bal clandestin avec une copine. Dans l’orchestre, y avait un beau gars qu’avait fière allure. Il jouait de l’accordéon et chantait : Sous les toits de Paris, Rosalie est partie, Les roses blanches, J’attendrai… Il mettait tellement de cœur dans les chansons tristes que ça me donnait la chair de poule. C’est la première fois que j’ai entendu :

« Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux ? »

Ça m’a retourné les sangs. Je me suis avancée vers l’estrade et j’ai senti plusieurs fois son regard se poser sur moi. J’ai laissé partir ma copine et j’ai attendu la fin du bal pour lui parler à ce beau gars. J’avais la frousse de rentrer seule avec le couvre-feu. Mais l’amour, ça fait déplacer des montagnes.
À la fin, j’ai retrouvé le bel accordéoniste à la buvette. Antoine qu’il s’appelait. Il m’a raccompagnée à la maison. Avant de me quitter, il m’a serrée dans ses bras et a posé ses lèvres sur les miennes. C’était la première fois qu’un homme m’embrassait sur la bouche. Je peux pas te dire comme c’était bon. J’ai jamais rien ressenti de pareil avec Louis.
— Pourtant tu l’aimes, ton Louis. Vous avez fait de beaux enfants…
— C’est la crème des hommes. Courageux, honnête et aux p’tits soins pour moi. Mais pour l’amour, c’est pas ça…

En douce de mon père et de ma mère, je retrouvais le bel Antoine au bal ou au cinéma. Un jour, il m’a emmenée dans sa petite chambre sous les toits. Ce gars costaud, bien bâti, qui avait une poigne de fer quand il te serrait la louche, était d’une grande douceur quand il glissait ses mains sur ma peau. On s’embrassait à en perdre haleine. Puis on faisait l’amour longtemps, avec fougue. À la fin, quand nous étions rompus de fatigue, je posais un baiser sur la petite cicatrice au-dessus de sa lèvre.
On s’était juré de ne jamais se quitter. Quand la guerre serait terminée − ces salopards de boches finiraient bien par rentrer chez eux −, on se marierait. Pendant quelques mois, j’ai vécu sur un nuage.

Début quarante-trois, il a été arrêté par la milice, embarqué à Drancy. Ce qu’il m’avait pas dit Antoine, c’est qu’il était communiste et résistant. À ce que j’ai compris plus tard, il était même chef dans la résistance. Pendant quelques semaines, il a réussi à me faire passer des messages en douce. Puis plus rien. Quand les boches expédiaient les prisonniers de Drancy en train, on savait pas où ils allaient. On parlait de fermes, d’usines, de chantiers en Allemagne. J’étais triste, mais je me décourageais pas. Il m’avait juré que jamais on ne se quitterait. J’ai commencé à travailler à l’imprimerie comme papetière. Y a bien quelques gars qui m’ont fait du gringue. En pure perte, ils m’intéressaient pas. Le temps me paraissait long, mais j’étais bien décidée à l’attendre, mon Antoine.
En quarante-cinq, on a su pour les camps de la mort. Mais je m’étais mise dans la tête qu’un grand gaillard comme Antoine s’en était forcément sorti. Tous les jours, pendant plus de deux mois, je suis allée l’attendre à l’hôtel Lutetia. Puis, j’ai commencé à douter. Il avait bien pu y rester lui aussi, comme les millions d’autres. Début quarante-six, j’ai rencontré dans le métro son copain Gilbert qu’on voyait parfois dans les bals. Lui aussi était communiste. Il m’a dit : « Antoine s’est évadé de Drancy avec André. Ils ont rejoint le maquis du Limousin. À la Libération, il a voulu faire l’expérience du socialisme, il est parti vivre en URSS. » Je me suis adressée à d’autres gars du parti. L’un m’a assuré qu’il était bien en Russie et qu’il travaillait dans un atelier de tracteurs. Un autre m’a dit qu’il menait la belle vie. Il chantait dans les usines, les kolkhozes. Il aurait même enregistré un disque. Il avait plus du tout envie de rentrer en France.
Là, je l’ai vraiment eu en travers. Tout ce temps pendant lequel je l’avais attendu et lui se gobergeait tranquillement chez Staline. Avec, si ça se trouve, une belle Russe aux cheveux blonds qui l’attendait dans son pieu.

— Arrête, Lulu ! Tu te fais du mal.
— Tu sais, les hommes…

Je hausse les épaules et me mets à fredonner :

« Mais hélas, à Saint-Jean comme ailleurs
Un serment n’est qu’un leurre
Elle était folle de croire au bonheur
Et de vouloir garder son cœur »

J’allais pas l’attendre toute ma vie, le Coco. À l’imprimerie, y avait Louis qui me faisait les yeux doux depuis belle lurette. J’ai cédé par dépit. Nous nous sommes mariés rapidement, Martine et Alain sont nés. Les années ont passé, les enfants ont grandi. Ce qu’il y a de pire, c’est que malgré ma rancœur, j’ai jamais pu oublier Antoine.

Il y a un mois environ, je devais aller voir une tante à l’hôpital à l’autre bout de Paris. À la station Châtelet, y a toujours des musiciens. J’ai entendu de l’accordéon et une voix éraillée qui chantait :

« Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux ? »

J’en ai eu le souffle coupé. Je devais pas passer par ce couloir, mais j’ai fait un détour. Un pauvre gars, appuyé contre le mur, peinait à tenir sur ses guibolles. Maigre comme un chat de gouttière, le regard éteint, plus un poil sur le caillou, le souffle court, il débitait la chanson en faisant grincer son vieil accordéon. Mon cœur s’est emballé, mes jambes se sont dérobées sous moi, je me suis appuyée contre le mur. Ces inflexions de voix, ces lèvres, ce nez… Je voulais rebrousser chemin, mais j’étais clouée sur place. J’évitais de regarder son visage en me disant : « C’est pas lui ! C’est pas lui ! Tu te fais des idées, ma vieille ! » Et puis j’ai pas pu m’en empêcher, j’ai relevé la tête et je l’ai vue. La petite cicatrice au-dessus de sa lèvre. Mes oreilles se sont mises à bourdonner, j’ai senti le sol trembler. À ce moment-là, son regard s’est posé sur moi, sa voix a faibli, ses yeux se sont troublés, puis il s’est tu. Du monde est arrivé dans le couloir, j’ai été bousculée. Le temps que le troupeau se dissipe, il était plus là.
Un gars à la trogne écarlate chantait un peu plus loin. Quand il a eu fini, j’ai déposé quelques pièces dans sa boîte et lui ai demandé s’il connaissait l’homme à l’accordéon. Il m’a répondu d’une voix rauque : « Le Toine ? Normalement, y devrait pas chanter ici, c’est mon secteur. Mais y me fait pitié. Les Russkofs l’ont envoyé au fin fond de la Sibérie. Sept ans qu’il y est resté à casser des cailloux. Plus que la peau sur les os. L’en a plus pour longtemps, le pauvre vieux. »
Les jours suivants, je suis revenue à Châtelet, j’ai arpenté les couloirs, pas d’Antoine. J’ai demandé à l’homme à la face rougeaude s’il ne l’avait pas vu. « Pas depuis que vous êtes venue, ma p’tite dame. À croire que vous l’avez fait fuir », qu’il a rétorqué de sa voix rocailleuse.

Je regarde Suzon, les yeux brouillés par les larmes, et dis :
— Depuis, je ne peux plus me sortir cette chanson de la tête. 

Elle me prend dans ses bras et me serre très fort contre elle. Je chante, tout bas, d’une voix étranglée :

« Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux ?
Car l’on croit toujours aux doux mots d’amour
Quand ils sont dits avec les yeux. »

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Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Quelle belle histoire d’amour ! Vous m’avez mis les larmes aux yeux !
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François Duvernois · il y a
Ravi que vous ayez apprécié et désolé de vous avoir mis les larmes aux yeux.
Au plaisir de vous lire à nouveau.

Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Mais au contraire c’est très agréable d’être touché par une belle histoire… C’est rare les belles histoires romantiques qui parviennent à éviter le piège de l’histoire à l’eau de rose…
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Fleur A. · il y a
Je le relis avec plaisir
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Je découvre avec émotion
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François Duvernois · il y a
Merci Pierre-Yves.
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Ninn' A · il y a
j'ai relu avec plaisir ce texte que j'avais apprécié; bonne journée
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François Duvernois · il y a
Merci Jeanne pour ce nouveau passage. J'espère vous avoir fait perdre la tête 😁.
Bonne journée.

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JLK · il y a
Flash back sur cette toujours belle et triste histoire...
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Gali Nette · il y a
Beaucoup de douceur dans ce texte. Là encore , la recommandation de SE est méritée.
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Viviane Fournier · il y a
Contente de relire, j'avais adoré et contente de vous retrouver ... c'ets doux !
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François Duvernois · il y a
Merci Viviane pour ton nouveau passage sur Mon amant de St Jean.

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