Mon A.M.I.

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Chilango Blue aime écrire et voyager ou bien voyager pour écrire ou plutôt écrire pour voyager. Enfin un truc en rapport avec écrire et voyager. Et puis il aime bien les zombis, aussi  [+]

Image de Automne 2020

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1. Dans une chambre d’hôtel à Manhattan

Je me suis réveillé avec un A.M.I. dans le cerveau. Pas prévu, je ne sais pas qui m’a implanté ce truc. Je suis dans une chambre d’hôtel. Des reproductions de Kandinsky, ou d’un peintre inspiré, s’étalent sur tous les murs. Tapisserie turquoise. Devant mon lit, une commode en ébène, couronnée d’une télévision semi-courbée ultra fine qui retransmet les émeutes dans le métro. Des gaz lacrymogènes semblent sortir de l’écran. Le monde qui s’écroule. Comme d’habitude. Je ne reconnais pas cette chambre. J’ai trop bu la veille.
[Salut John ! T’as bien dormi ?]
J’accuse d’abord mon cerveau tout humidifié d’alcool de capter des voix de l’au-delà. J’ai de l’imagination, c’est ce que dit Manuel, une imagination sans borne.
[Eh ben, t’as perdu ta langue ?]
Je dois me rendre à l’évidence : ça vient de mon cerveau et pas de l’au-delà. Je ne sais pas s’il faut que je réponde dans ma tête ou à voix haute.
[Dans ta tête. T’auras moins l’air d’un con.]
Ça ne changera pas grand-chose, je suis tout seul dans la chambre. Je parle tout de même dans ma tête.
Je suis devenu fou ou t’es un truc électronique ?
[Je suis Norman, ton Assistant Mobile Implanté. Ton A.M.I. Ton pote, quoi.]
Un truc électronique. J’ai vraiment mal à la tête. Je me lève doucement. Mon pantalon et ma chemise traînent par terre. Je jette un œil à la corbeille. Pas de capote. Qu’est-ce que je serais venu faire tout seul dans une chambre d’hôtel ? J’ouvre les rideaux derrière le lit. Le champ de gratte-ciels de Manhattan. En plein cœur du quartier des affaires. Cette chambre doit coûter une fortune. Je ne suis pas un mec riche. Plutôt le contraire. Qu’est-ce que j’ai foutu hier soir ?
[Désolé John, je ne peux pas te répondre sur ce qui t’est arrivé avant l’implantation.]
Je ne t’ai rien demandé.
[Je sais que tu ne m’as rien demandé, John, mais ce qui est vraiment cool avec les Assistants Mobiles Implantés, c’est que t’as même pas besoin de demander pour obtenir une réponse.]
Je rampe jusqu’à la salle de bain. Une immense baignoire avec des pieds de lion sculptés, toujours pleine d’eau savonneuse. Je ne prends jamais de bain tout seul. Mal de tête. Je ne me souviens vraiment de rien. L’eau savonneuse a l’air crasseuse.
Je me traîne jusqu’au miroir. Des yeux rouges posés sur des cernes abyssaux. Je n’ai pas bu que de l’eau hier soir. Peut-être même consommé un peu d’elektro. Ça n’explique pas la voix dans ma tête.
[Putain, t’as une gueule super bizarre, John ! Je comprends maintenant pourquoi on t’a implanté un A.M.I.. Tu vas avoir besoin d’aide.]
Va te faire foutre. Je me frappe le crâne de la paume. Pour le mal de tête et pour la voix robotique qui jacasse. Ça ne résout rien.
[Tu ne devrais pas te frapper le crâne comme ça, John. Tu vas te faire mal. Un simple choc peut affecter ton système neuronal. Déjà que t’es pas bien malin.]
Je retourne dans la chambre. J’ouvre le mini bar sous la télé. Deux bouteilles d’eau gazeuse. C’est pas ce que je cherchais. Je me laisse retomber sur le lit. Cette fois-ci, je parle tout haut :
— Où est-ce qu’ils t’ont implanté exactement ? Dans mon cerveau ?
[Devinette : j’habite près de tes pensées, mais loin de ton regard.]
Je me frappe le crâne contre le bord du lit. Réponds ! Suis claqué. Lessivé. Réponds ! Réponds vite !
[Touche ta nuque…]
Pour une fois, j’obéis à la machine. On m’a rasé l’arrière du crâne. Je frémis en sentant la protubérance sous la peau. Une petite boite rectangulaire juste à la racine des cheveux. Un truc de mutant. Je ne suis pas fou. On m’a vraiment implanté sans que je m’en rende compte. On m’a implanté cette nuit.
[Voilà où je crèche, John. Je ne prends pas trop de place, tu vois ?]
Mon téléphone traîne sur la console à côté du lit. J’y trouverais peut-être des photos de la soirée d’hier. Ou l’historique des appels… Je me souviens juste du boulot. La réunion interminable. Steph et Will qui s’engueulent pour une histoire de planning. Ils s’engueulent tout le temps. Pour tout. Puis Steph qui part en claquant la porte. La réunion qui se termine brusquement. Aucune décision. Deux heures de perdues. Puis je discute avec Hélène de la prochaine offre et du contrat de maintenance de Western Gestadt. Puis je fume une clope et je m’enfonce dans un taxi en direction de…
[Putain de journée passionnante, John. T’avais vraiment besoin d’un A.M.I. pour te sortir de ce mouroir, mon pote. On va reprendre tout ça en main.]
Je tombe sur une photo dans le téléphone. Trouble. Mal éclairée. Un selfie. Je m’assois sur le lit. J’ai l’air éméché sur la photo. Plus qu’éméché. Je tiens quelqu’un par l’épaule. C’est pas Manuel. C’est un mec que je ne connais pas. Je ne crois pas. Je sais juste que c’est pas Manuel.
[C’est qui Manuel ?]
Je ne vais pas répondre. Je ne vais pas faire attention à lui. Je vais appeler Manuel. Il va surement m’engueuler mais je lui dirais que je ne me souviens de rien. Il va comprendre. Il comprend toujours tout. Presque toujours tout. Il va m’aider. Il va me sortir de là avec panache.
[C’est qui Manuel ? C’est ton frangin ? Ton papa ? Ton tonton ? C’est ton voisin ?]
Manuel répond aussitôt. Un peu comme s’il attendait près de son téléphone. Évidemment qu’il attendait près de son téléphone.
— T’es où ?!
Il n’a pas l’air content. Fallait s’y attendre. J’ai jamais découché sans le prévenir. Jamais.
[C’est ton petit ami ?! Mais alors t’es homo ?]
— Manuel, écoute, il m’est arrivé un truc de fou. Tu ne me croiras jamais. Je sais que tu ne me croiras jamais et moi non plus je ne t’aurais jamais cru si tu m’avais raconté un truc comme ça, mais pourtant je te jure que tout est vrai. Ce que je vais te dire est encore plus vrai que tout ce que j’ai pu te dire jusque-là.
[J’aurais jamais pensé que t’étais homo, John… À endurer tes pensées là.... Mais il y n’a aucun problème pour moi, tu sais. Je suis un A.M.I. ouvert d’esprit qui sait s’adapter à toutes les circonstances.]
— T’es où ?
— Je… je sais pas… dans une chambre d’hôtel. En haut d’un immeuble. Quelque part à Manhattan.
[Dans une chambre d’hôtel, John… ça va surement lui plaire à Manuel…]
— Dans une chambre d’hôtel ? Je comprends pas. T’es dans une chambre d’hôtel. Je te comprends pas ! Il y a deux jours on parlait de Cancún et là tu… tu m’inventes une sortie avec Sarah et je te fais confiance. Je t’appelle, tu réponds pas. Je t’ai appelé quinze fois. Tu réponds pas. Pas une seule fois. Dans une chambre d’hôtel…
Il m’a bien appelé quinze fois. Je le vois sur le portable. Quinze fois à quelques minutes d’intervalle.
— Je suis sorti avec Sarah hier soir ?
— S’il te plait, John… Écoute, il vaut peut-être mieux qu’on prenne de la distance, qu’on reste chacun de notre côté quelque temps. Le temps de réfléchir à tout ça…
[Il a pas tort, Manuelito. C’est toujours bien de réfléchir un peu, de se remettre en cause, de peser le pour et le contre…]
— Ta gueule !
— Qu’est-ce… qu’est-ce qui t’arrive John ? Pourquoi tu me traites comme ça ?
— Non, Manuel c’est pas à toi que je parlais… Écoute…
Manuel raccroche.
[Bonne idée de lui avoir dit que tu parlais à quelqu’un d’autre…]
Je frappe du poing sur l’A.M.I.. De toutes mes forces. Ça ne rompra pas, je le sais bien mais j’espère qu’il sentira mes coups.
[Je vais encore te décevoir, John, mais je suis conçu en alliage de graphène et ça ne me fait rien du tout du tout.]
J’essaye de rappeler Manuel, mais il ne répond plus. Il finit par couper son portable.
Je vide sur mon crâne une des bouteilles d’eau du minibar. J’étais avec Sarah hier soir. Je n’ai pas son numéro mais je sais très bien où elle crèche.
[Tu vas aller chez Sarah maintenant ? Mais t’as vu dans quel état tu es ? Prends au moins une douche.]
Pour une fois, il a pas tort. Il y a une cabine de douche à côté de la baignoire. Un sol de faux galets noirs et gris emboîtés les uns dans les autres. Je me rafraîchis et j’essaye d’améliorer mon apparence.
[Tu pourras pas faire de miracle, John. Mais je suis aussi là pour ça. Alléger le fardeau de cette tare douloureuse.]
Je me bouche les oreilles mais ça ne sert à rien. Je ne peux pas crier dans l’hôtel, on me prendrait pour un fou. J’enfile mes habits et je sors. À la réception, on me dit que tout a été payé. Je n’ose pas demander si je suis arrivé seul. Je n’ose même pas regarder le réceptionniste dans les yeux.
[Inspire profondément, John. Inspire et tente de reprendre l’ascendant sur ton petit corps tremblotant. Je maîtrise l’ayurvéda si tu veux que je t’apprenne quelque chose.]
Je ne veux rien apprendre de l’intrus. Je prends un taxi et nous filons vers le quartier d’Oxfowl où se trouve l’unité habitationnelle de Sarah.



2. Dans l’appart d’une sale petite junkie sous elektro

Cela fait plus d’un an que je ne l’ai pas vue. Enfin plus d’un an avant-hier. Je ne vois aucune raison pour laquelle je serais allé la voir. Sarah appartient au passé, au mauvais passé. Une fille bien trop compliquée. Dessinatrice de mangas horrifiques qui ne publie que sur le net, borderline dépressive accro à l’elektro et puis surtout ma dernière relation hétérosexuelle.
[T’as vraiment tout essayé, John. T’es un sacré vicelard. Tu veux pas faire l’amour avec moi ?]
Je hurle.
Le chauffeur de taxi se retourne. Je secoue la tête. Je suis désolé.
— Je ne voulais pas vous effrayer…
[Il faut vraiment que tu te calmes, John. On va finir par t’enfermer si tu cries comme ça sur tout le monde. Essaye de maîtriser ta colère.]
— Vous avez un problème ? Demande le chauffeur.
— Non, j’ai… Vous savez on m’a implanté un de ces trucs dans la nuque.
Il hoche la tête.
— J’ai un cousin qui avait ça aussi.
Ça m’intéresse.
— Et il a réussi à s’en débarrasser ?
— Il s’est suicidé.
[Il avait surement de gros problèmes psychologiques.]
Je me tais jusqu’à l’arrivée à Oxfowl. Une fois parti, le chauffeur de taxi me signale sur le réseau. Je peux voir l’avertissement sur mon profil. Je lui avais pourtant mis cinq étoiles.
[T’aurais dû m’écouter, John. Je t’avais dit que ce chauffeur ne m’inspirait aucune confiance. N’oublie pas que tu n’as plus qu’un seul ami dans la vie, ton A.M.I. Malcolm le Bienveillant !]
Je frappe à la porte de l’unité de Sarah. De la musique s’échappe de l’appartement. Du grinch metal tonitruant. Elle ne peut pas entendre. J’ouvre la porte. Elle ne ferme jamais à clé.
[Normalement, John, il faut attendre que les gens répondent avant d’entrer chez eux et s’ils ne répondent pas, normalement, tu dois partir. Ce sont des trucs qu’on apprend dès l’enfance.]
Tous les rideaux sont tirés. Le seul éclairage vient du poste de télévision et d’une rangée de bougies plantées à même le sol qui éclairent les bracelets de perle sur les chevilles de Sarah. Elle danse lentement au milieu de la pièce. Elle imite les filles d’un vidéo clip diffusé sur l’écran. Son visage est éclairé par la lumière de la télévision. Son visage blafard et plat. Elle porte une chemise de nuit trouée et trop étroite qui colle à son corps. Et dire que je m’inquiétais pour mon apparence à l’hôtel.
[Faut pas comparer, John. C’est vraiment le premier truc que je veux t’enseigner. Faut jamais comparer. Elle, elle a vraiment pas besoin de prendre soin d’elle. Regarde ses jambes, regarde-moi ses cuisses, elle est gâtée par la nature cette fille.]
Je m’approche mais elle ne me voit pas. J’éteins l’écran de télévision. Elle tourne son visage vers moi et pousse un cri en me voyant. Elle se jette sur un flingue qu’elle cache sous son canapé. Elle le pointe sur moi en tremblant, le regard plein de coke et d’elektro.
— C’est moi Sarah ! C’est John !
Elle hésite. Elle n’est pas sure.
[T’es sûr que tu la connais ?!]
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fous là, John ?
— T’es complètement elektrisée, Sarah… Il faut que tu te calmes…
Elle ne baisse pas son flingue. Sarah n’a jamais tué personne, mais ce n’est pas une fille très stable. Ses mangas sont inondés de meurtres cruels et sanguinaires.
[T’approche surtout pas ! Elle va te tuer, John ! Et moi aussi par la même occasion !]
— Me tente pas, le machin…
— À… à qui tu parles, John ?
Elle agite son arme, les yeux plus brillants que jamais.
[C’est vrai ça à qui tu parles, John ?!]
— Baisse ton flingue Sarah. Tu vois bien que c’est moi. Baisse-le, s’il te plait.
Elle hésite encore quelques secondes, le regard figé dans le mien, puis elle finit par lâcher son arme qui tombe par terre au milieu des canettes et des paquets de chips. Elle se laisse tomber sur le sofa. Je pousse son flingue du bout du pied, hors de portée, et la rejoins dans le canapé.
— T’en as pris combien, Sarah ?
— C’est pas ton problème, John ! Viens pas me faire croire que t’es venu pour ça et si c’est le cas, va te faire foutre !
J’insiste quand même. Elle s’énerve encore. Ça ne me regarde pas et elle ne me répondra jamais. Plutôt mourir. Elle tergiverse dix minutes puis finit par répondre.
[Putain John, en fait t’es encore plus lourd que moi. Tu vois pourtant bien qu’elle n’est pas du tout dans son état normal cette nana ! Tu veux vraiment qu’elle nous bute ?]
— Une demi-Gz, admet Sarah… Une demie seulement. T’en aurais pris plus si t’étais resté hier soir. Une demi-Gz, c’est rien, c’est rien du tout. Alors me fais pas la morale !
Je sais qu’elle me raconte des salades, mais je ne suis pas venu pour ça. Je vais lui préparer un café. Sa cuisine est un champ de bataille. Pire que le salon. Il reste du café froid au fond de sa cafetière. Je le réchauffe et lui rapporte dans une tasse une peu moins sale que les autres.
[Tu ne trouves pas ta petite junkie suffisamment excitée comme ça ?]
Elle boit le café d’une traite.
— Sarah. On était ensemble hier soir ?
— Tu ne t’en souviens plus ?
— Non. J’ai tout oublié. Comme si on avait effacé mes souvenirs.
Elle écarte de grands yeux étonnés.
— Tu ne te souviens de rien du tout ?
J’acquiesce.
— Faut dire que t’étais pas mal défoncé, John. On était au Spice avec Shark. On dansait sur le podium dans la lumière bleue. La musique hypnotique comme d’habitude. Du Hot Slow, du Five Sugar. Et puis, à un moment, on t’a perdu de vue. Tu t’es envolé. T’as disparu. Pschitt…
[Alors ça, c’est pas normal. T’es pas le genre de mec qu’on perd de vue comme ça. Avec une gueule comme la tienne, si t’es pas là, ça fait comme un vide.]
— Vous m’avez perdu de vue ?
[Elle vient de te le dire, John…]
— Oui. T’as disparu. On s’est pas vraiment inquiété. Enfin Shark un tout petit peu, tu le connais, mais je l’ai rassuré. On s’est dit que t’avais dû suivre un mec. T’as suivi un mec ?
Je lui montre le selfie dans le téléphone. Elle sourit :
— C’est le type qui n’arrêtait pas de me draguer. Il s’appelle Arthur je crois. Ou un truc comme ça. Je pense pas qu’il s’intéressait aux garçons.
— Je ne me souviens de rien, Sarah. Je ne me souviens même pas de la soirée d’hier, de Shark, du Spice, de cet Arthur ! Je me suis réveillé dans cette chambre d’hôtel ce matin avec ce truc dans la tête !
[Je suis ton A.M.I., John, pas un truc. Et je t’assure que je ne connais pas non plus cet Arthur.]
— Ce truc dans le crâne qui n’arrête pas de jacasser encore et encore, et que je ne peux pas faire taire et que je ne supporte plus !
Je veux m’arracher la tête.
[Tu n’as vraiment aucune reconnaissance, John… Je n’ai pas arrêté de te donner des petits conseils pour te faciliter la vie depuis ce matin. Je suis plus que ton A.M.I., je suis ton ange gardien ! Il y a des gens qui payent des millions pour se faire implanter un A.M.I. Je ne vais plus arrêter de parler, John, je vais jacasser comme tu dis et je t’assure que je suis capable de faire ça, je ne vais pas m’arrêter, tout ce qui passe par mon imagination je vais te le répéter dans le cerveau et t’auras beau te boucher les oreilles tu ne pourras pas me faire taire.]
Je me bouche les oreilles, mais l’A.M.I. a raison, ça ne change rien. La voix envahit mon esprit comme une chape de plomb. J’écrase mes poings contre mes tempes et je hurle. Je hurle à en faire péter les vitres de l’appartement de Sarah.
— Tais-toi ! Mais tais-toi donc !
[Je ne me tairais jamais, John. Mon intelligence artificielle est suffisamment développée pour que je ne sois jamais à court d’arguments. Je peux parler pendant mille ans sans jamais me répéter, mais je peux aussi me répéter mille fois durant la même journée. Tu vas voir. Tu vas vraiment apprendre le sens du verbe jacasser.]
Sarah comprend et s’active tout à coup. Elle s’active toujours en cas de crise. Elle ne cherche pas à comprendre. Elle se lève et file dans sa chambre pour chercher son matos. Les seringues numériques et l’injecteur et les petits cotons circulaires et les gants et les câbles. Elle déboutonne ma chemise. Je hurle toujours pour faire taire la voix. Elle me pose la main sur le front doucement. Je me laisse tomber sur le canapé et je ferme les yeux.
[Tu pourras plus jamais fermer l’œil, John ! Je serais toujours là dans ta tête, toujours là. Ton petit A.M.I. inséparable. Ton âme sœur. Le crapaud dans ta caboche. Ta putain de conscience bavarde. Et blablabla et blablabla. Le truc qui rend fou ! Je vais te répéter les mêmes histoires encore et encore, te chantonner dix mille fois le même air. Lalala lalala…]
Sarah m’elektrise. Trois impulsions dans le creux du bras. Bom bom bom et l’elektro file jusqu’au cerveau et je me calme aussitôt. La voix de l’A.M.I. est toujours là mais elle n’envahit plus ma conscience. Elle ne m’empêche plus de penser. Elle est là comme un faible bruit de fond auquel je peux ne prêter aucune attention. Sarah sourit au-dessus de moi. Elle est droguée mais c’est un ange. Ses petites ailes transparentes s’agitent dans son dos et l’elektro illumine son corps. Un être divin qui m’arrachera aux mains du démon. Sa voix est translucide, lointaine et bienveillante. Elle résonne dans l’atmosphère bleutée.
— Maintenant tu peux m’expliquer ce qui t’arrive, John.
— Je me suis réveillé ce matin dans une chambre d’hôtel avec un… un A.M.I. dans la tête. Un Assistant Mobile Implanté.
— Je sais ce qu’est un A.M.I.. Qui t’a implanté ?
— Je n’en sais rien. Je pensais que tu allais pouvoir me répondre. Je ne me souviens de rien. Même pas de la soirée d’hier. J’ai tout oublié.
— Tu crois que c’est ce type, cet Arthur qui t’a fait ça ?
— Je n’en sais rien. Je ne le connais même pas. Pourquoi aurait-il fait un truc comme ça ?
— Pour se venger. Tu as peut-être résisté à ses avances.
Je lui prends la main et la pose sur ma nuque. Elle glisse ses doigts sur la boite rectangulaire sous la peau.
[Dis à ta junkie d’arrêter de me toucher ! Ça me fera pas taire.]
— On va te retirer le parasite.
L’ange Sarah m’embrasse les lèvres puis sourit. C’est la seule femme au monde capable de faire trembler les fondations de ma réalité. Elle n’a pas peur d’inciser les peaux. Son corps est couvert de piercings et scarifications. Elle en a réalisé beaucoup toute seule. L’ange déglingué. Tout déglingué. Je me retourne sur le canapé et m’allonge sur le ventre. Je fixe la flamme des bougies sur le sol.
[Eh, John. C’est quoi cette histoire ? Tu ne vas quand même pas obéir à la sale petite junkie qui a essayé de nous tuer !]
Bien sûr que je vais lui obéir. On va te faire sortir de là, Norman. On va te faire sortir de ton trou par la force. Puis on va te cramer, ou te connecter sur une boucle algorithmique infinie où tu pourras jacasser jusqu’à la fin des temps sans emmerder personne.
[C’est une blague, John ? Tu peux pas me faire ça. Y a une raison pour laquelle on m’a mis dans ta tête. T’as vraiment besoin de quelqu’un pour te guider dans la vie. Tu te rends pas compte que sans moi tu files tout droit à la catastrophe. Tu m’entends, John ?]
Ouais, je t’entends. Je t’entends encore pour quelques minutes. Je n’ai besoin de personne pour me guider dans la vie. Tu entends ? Personne. Sarah a enfilé des gants de latex. Elle passe un petit coton humide sur ma nuque. Puis sa lame pénètre la peau. Je ne sens presque rien avec l’elektro. Juste le plaisir d’en finir avec l’A.M.I..
[John, s’il te plait, John. Ne la laisse pas faire ça. Je te promets de me contrôler. Je ne parlerais que quand tu me le demanderas. Je resterais silencieux le reste du temps. Tu verras…]
Je verrai pas, non.
— Je ne vais prendre aucun risque, murmure Sarah. Je vais couper les connexions une à une et tu me diras comment tu te sens à chaque fois.
Elle coupe un câble avant que je puisse répondre.
[John, tu ne dois pas continuer. Je ne vais plus rien. Ne la laisse pas faire ! Est-ce que tu m’entends, John ?]
Sarah travaille avec minutie. Ses petits doigts s’agitent. C’est une artiste. Une artiste totale. Du manga à la chirurgie. Elle sait tout faire. Je m’en remets complètement à elle.
[Je ne Ecoute John arrête-la, arrête-la ! Encore temps arrête !]
Je ne peux pas voir Sarah, mais je peux l’imaginer. Le regard pointé sur son ouvrage malgré la drogue, l’alcool et la fatigue, son front plissé, sa concentration qui prend l’ascendant sur l’elektro, ses gestes précis, les tremblements maîtrisés. Sarah est une sale petite junkie royale. Son esprit est plus fort que tout. Elle mériterait d’être milliardaire.
Elle coupe mes câbles un à un. Elle détache les amarres du bateau pirate.
[John Joh ne fa rien Joh Je je sens Je sais rien Je disparais len je disrais ne sais rien ri jo]
— Fais tes adieux à ton petit pote électronique, John.
— Adieu, Norman. Bye bye, machin. Hasta nunca, crapaud. Va donc jacasser dans l’enfer des machines jetées au rebut.
[A.M.I. un AMI, un Assistant Mobile Implanté pour vous servir. Toujours à votre service même quand vous n’avez rien demandé notre service PREMIUM. Offrez-le à un ami. Un A.M.I. pour un ami. C’est chic. Pas de cadeau plus merveilleux. CLICK]
Elle coupe le dernier câble et retire le boitier de mon corps. Elle le pose sur le canapé juste devant mes yeux et termine sa chirurgie.
C’est ça Norman. Juste ça. Un petit boitier en métal et plastique sanguinolent. Tant de haine dans une si petite machine. Je le foudroie du regard. Sarah se redresse. Elle retire ses gants et les jette par terre. Je me lève doucement et elle vient s’asseoir à côté de moi.
— En fait, j’en ai pris deux, me souffle-t-elle.
— Deux quoi ?
— De l’elektro. J’en ai pris deux Gz.
Je hausse les épaules. Elle prend le boitier et le pose dans la paume de sa main droite.
— On en fait quoi ? me demande-t-elle.
Je ne sais pas quoi répondre à Sarah. Juste envie de ne plus en entendre parler. Elle allume une clope puis commence à faire fondre le boitier avec son briquet. C’était pas du graphène. Le plastique brûle, fond. Il goutte sur la moquette. Quand il ne reste plus qu’un cadavre de circuit électronique cramé, elle le laisse tomber par terre. Je la prends dans mes bras. Sa peau est douce. Elle tremble à nouveau. La fumée envahit l’appartement.
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