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Mollo sur le Pouilly

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Il faisait froid pour cette nuit de la Saint Sylvestre. Depuis quelques jours déjà ils s’étaient regroupés dans le métro pour se tenir chaud, insensibles à l’odeur âcre et écoeurante qu’ils dégageaient et qui empestait le quai. Pour célébrer le commencement de cette nouvelle année, les quatre SDF d’un commun accord avaient choisi Maubert Mutualité, une station de métro peu fréquentée. Les métros exceptionnellement cette nuit-là fonctionnaient toute la nuit, mais à intervalle plus lent. De là où ils étaient, même s’ils s’attendaient à voir quelques fêtards au petit matin, ils ne gênaient personne, à condition de se satisfaire de cette odeur pestilentielle, un mélange âcre de transpiration humaine, de saleté, de rats crevés et de relents de vapeurs d’alcool de mauvaise qualité.
Eux s’en fichaient. Ils étaient habitués. Ils se connaissaient bien, alternant temps de veille et temps à boire comme des trous. Quand l’un d’entre eux, un peu plus alcoolisé que la moyenne, devenait plus violent, les trois autres se dirigeaient en vociférant à l’autre bout du quai. Mas en général, ils étaient simplement heureux d’être ensemble à se tenir compagnie dans leur solitude respective, liés par leur amitié d’alcoolique qui remplaçait toutes leurs carences. Ce soir-là, ils avaient donc décidé que même pour eux, le commencement de la nouvelle année devait être une fête.
Ils avaient choisi leur menu, avec toutefois une obligation, tout devait être trouvé selon le système D et gratis. Ils n’avaient aucun moyen de payer quoi que ce soit. Georges était parti le premier à l’aventure. Il était allé sur le marché situé à l’extérieur sur le trottoir. Tous les commerces s’y trouvaient regroupés et ce soir-là, il y avait foule. Tous les bourgeois de Saint Germain des Prés s’y étaient donnés rendez-vous pour finir leurs préparatifs de réveillon. Georges prit son mal en patience et s’installa sur un banc un peu éloigné regardant avec un certain amusement tous ces gens qui allaient bientôt s’empiffrer et finir complètement saouls jusqu’à quasiment rouler sous la table. Vers 20 h, quand tout le monde se mit à remballer la marchandise, il s’avança vers le charcutier-traiteur
- Si par hasard, nous aviez des chutes de foie gras qui vous restent , lui avait-il demandé, en s’excusant de poser la question . Nous sommes quatre SDF et nous voulons nous faire un repas de réveillon mais aucun de nous n’a le moindre euro sur lui
- Vous avez de la chance mon brave, c’est mon jour de bonté. Tenez, prenez ça. Et Bonne Année aussi ! ajouta avec bienveillance le commerçant en tendant à Georges un paquet rempli de petits morceaux de tranche de paté invendues.
Tiens, tiens, se dit Georges, le monde serait –il en train de changer ? Un souffle nouveau était-il en train de souffler sur la ville ? L’année 2018 allait-elle diffuser un sentiment d’empathie et de compassion ? Georges, serrant de près son paquet bien emballé dans du papier sulfurisé, et pensant à la joie de ses copains d’infortune quand ils verraient ce qu’il avait rapporté fit le chemin en sens inverse. Il se disait en lui-même que celui-ci au moins, il l’avait obtenu... sans même avoir à faire la manche ! Il se réjouissait à l’ idée de manger ce nectar de pâté si différent des autres. C’était un peu sa petite madeleine de Proust.
Restait les fruits de mer. Il n’était en effet pas question de faire tout le repas avec du foie gras. Il fallait varier les plaisirs. Les huitres s’imposaient pour une telle circonstance.
- Un Nouvel An sans huîtres n’est pas un nouvel An, avait dit Thierry dont les origines normandes lui imposaient ce rituel.
A son tour, il sortit en chercher. Ca ne s’annonçait pas forcément facile, surtout sur Paris, où elles se vendent par bourriche. Il allait donc devoir jouer fin, ce qui ne lui faisait pas peur. Il sortit à l’air libre et tomba nez à nez sur le marchand d’huîtres et de fruits de mer. Le bonhomme l’envoya balader.
- Au prix où sont les huîtres, je ne vais tout de même pas vous en faire cadeau ! marmonna le bonhomme en rangeant ses huitres dans le camion. Tu les vois, là, c’est retour à la case départ vers Oléron.
- Il y a bien un panier déjà ouvert. Vous n’allez pas pouvoir tout remporter. Elles vont crever en route, ajouta perfidement Thierry.
Puis comme le bonhomme ne répondait pas, il s’écarta de l’étal et fit semblant de trébucher. La petite table sur laquelle étaient placées les huïtres s’écroula.
- Non, mais, qu’est-ce que c’est que ce cirque ! hurla le bonhomme ! vous ne pouvez pas faire attention ?
Thierry s’excusa, et montrant sa bonne volonté, se baissa pour aider le marchand à remettre les huîtres dans le panier. Toutefois, à chaque fois qu’il en ramassait une, il en mettait une autre dans une veille besace qui pendait à son cou.
A la fin, la bourriche n’était évidemment pas pleine. Thierry prIt alors les devants
- C’est incroyable comme on peut tricher et entuber les gens  ! dit-il.
- Ca oui ! et maintenant qu’elles sont tombées par terre, je ne pourrai jamais les vendre, rétorqua le marchand. Et puis, bon, finalement, c’est le réveillon. Tenez , prenez-les ! dit le marchand à Thierry. On ne pourra jamais les vendre .
Sûr de lui, en imaginant la tête qu’allaient faire les autres, Thierry ramassa la bourriche éventrée et s’engouffra dans la bouche de métro. Il ne leur restait plus que le pain et le vin. Pour le pain pas de problèmes. En fouillant sous les étals et dans les poubelles, Jacques s’empara de quelques miches déjà entamées, (mais mangeables) jetées par des gens qui en avaient coupé quelques tr anches pour faire des sandwiches et avaient jeté le reste. Une aubaine.
Quant au vin, c’était plus facile. Gilles s’était toujours montré avenant avec le caviste. Il lui faisait parfois de petites courses, quand il était propre sur lui, ce qui arrivait une fois tous les six mois, et à titre amical, il lui donnait toujours en échange quelques bouteilles ouvertes à l’issue d’ une dégustation qui n’avaient pas été finies par les clients.

Les quatre compères étaient fous de joie. Ils avaient amplement de quoi faire la fête (et aux yeux de la princesse ! ). Et tant pis s’ il y avait du monde ou non dans la station de métro. Ils s’en foutaient. La foule ne les empêcherait pas de vivre. D’ailleurs, il n’y avait quasiment personne et quand quelqu’un venait prendre son métro, il faisait bien attention de ne pas s’approcher d’eux tant l’odeur était insoutenable.
Ils furent bientôt au complet. Thierry avait préparé la table. Il avait pris une vieille valise sur laquelle il avait étalé une couverture un peu moins sale que les autres, alors que Jacques s’apprêtait à ouvrir la bouteille de vin.
- Regardez les gars ce que j’ai déniché, c’est du Pouilly,
- Il ne s’est pas foutu de nous le caviste !
- Pouilly fumé ou Pouilly Fuissé ? ajouta Georges, qui était sans doute le plus raffiné de la bande et celui qui s’y connaissait le mieux en œnologie
- Pouilly Fumé, et c’est du bon » reprit Gilles.
- Mais il nous manque un tire-bouchon
- Mas on en a pas besoin, abruti, lui lança Georges, puisque la bouteille est déjà ouverte.
- Et les huitres ? T’as pensé au couteau pour les huîtres Thierry ? demanda Jacques
- Non, répondit Thierry, je n’y ai pas pensé.
- C’est malin, s’exprima Jacques, visiblement agacé par l’air supérieur de Georges. Comment va-t-on faire . Il Il faut en trouver un. Vas-y toi, puisque tu es si malin.
- Pourquoi pas, mais tu peux me servir un peu de ce Pouilly avant de sortir ? C’est marée basse. Et j’ai le gosier sec.
- C’est vrai ça, on pourrait peut-être se verser une petite rasade avant , » proposa Thierry
Les quatre compères, un par un, prirent la bouteille, et se mirent à boire de grandes rasades au goulot .
- et doucement, vas-y mollo sur le Pouilly, dit Georges, il faut qu’il y en ait pour tout le monde .
A la deuxième gorgée, l’atmosphère était plutôt à la rigolarde. En buvant comme des trous, cependant, ils n’avaient pas remarqué la silhouette frêle qui se tenait sur le bout du quai, debout face à l’entrée du tunnel. Georges éprouvant tout à coup le besoin d’aller pisser se leva Mais pour se soulager il devait aller à l’autre bout du quai. En titubant il se dirigea vers les escaliers. C’est alors qu’il la vit. A demi penchée, elle semblait en attente et tout son corps semblait tendu, comme si elle guettait l’arrivée du train. Comme le tunnel faisait un coude, elle ne pouvait pas voir l’arrivée du convoi, et inversement le conducteur n’avait aucune chance de voir ce qui se passait sur le quai. Déjà, on entendait distinctement le ronronnement de la machine. Le son remplissait le quai, car à cette heure –là (à vue de nez il devait être trois heures du matin) , le quai était vide.
Georges se trouvait maintenant à quelques mètres de la jeune fille. Elle tourna la tête vers lui. Malgré son ivresse, il vit les deux lignes noires qui avaient coulé sur son visage en pleurs à cause du mascara. Comme elle est jeune ! se dit-il.
Tout en essayant de trouver un peu de lucidité, il l’interpela
- Eh, mademoiselle, ça va ?
Le ronronnement du moteur de l’engin était cette fois tout proche il allait apparaître dans leur champ de vision. En un éclair, il comprit. Il se jeta sur la jeune fille et la tira en arrière. Elle atterrit dans ses bras. Il eut juste le temps de voir la rame entrer dans un grondement furieux sur le quai.
Il la prit dans ses bras comme un oiseau blessé . elle n’opposa aucune résistance malgré la puanteur qui se dégageait de son corps et la ramena vers ses copains. Tout en la guidant, il lui faisait doucement la leçon.
- Allons, allons, rien au monde ne vaut que l’on se suicide ma demoiselle et surtout pas le soir du réveillon. Regardez-nous, nous n’avons plus rien, nous sommes vieux mais on s’amuse bien . On a décidé de faire la fête. Venez avec nous.  !

- Je suis trop malheureuse. Je n’intéresse personne. Laissez-moi disparaître.
Elle sanglotait comme une madeleine. Les trois copains étaient sidérés et pétrifiés. Ils ne savaient pas quoi faire.
- Tenez mademoiselle, prenez-ca, lui dit Jacques, en lui tendant un verre crasseux, c’est du Pouilly et du bon.
Il versa le vin dans ce qu’on pouvait appeler un verre, un vieux truc qu’il avait passé sous le robinet situé sur le quai .
Alice (c’ était son nom )prit quand même le verre qu’on lui tendait, et le vida.... Puis s’effondra de nouveau en larmes. Alors ce fut un déferlement. Les quatre compères se mirent en quatre pour la faire rire. C’était à qui trouvait le meilleur jeu de mots ou la plaisanterie la plus fine, Tant pis si elle était un peu grivoise. Vers 5 H du matin, sous l’effet du Pouilly et de la fatigue, Alice tomba sur l’un des matelas qui traînait au sol et s’endormit d’un sommeil d’ivrogne .
Les quatre se regardèrent. Que faire ? Impossible de la laisser là. D’un commun accord, ils décidèrent de l’emmener aux urgences de la Pitié Salpêtrière. Ce n’était pas loin. Ils la portèrent à tour de rôle. Elle était incapable de mettre un pied par terre. Devant la porte d’entrée des urgences, ils firent signe à un infIrmIer qui passait par là .
- c’est un malaise » lui dirent-ils
L’infirmer installa Alice sur un banc et courut chercher un brancard.
– voilà, venez avec nous faire les formalités fit-il en se tournant vers les autres . Mais sa phrase tomba dans le vide. Georges, Jacques , Thierry et Gilles avaient disparu.
De retour dans leur station de métro, ils finirent tous les fonds de bouteille qu’ils avaient sous la main, s’enfoncèrent dans leurs duvets crasseux, et s’endormirent.
Ils ne savaient plus quelle heure c’était dans la journée, mais dans leur torpeur alcoolique, ils virent surgir devant eux un petit groupe mené par une jeune fille. Ses cheveux blonds, et ce petit bonnet en laine rouge, c’était elle, c’était Alice, mais cette fois , le regard avait changé et brillait d’une petite lueur de malice qui faisait plaisir à voir.
– les voilà, ce sont eux qui m’ont sauvé la vie «  lança-t-elle !!!

Leur plus beau conte de Noël !!!
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Emsie · il y a
Je suis très flattée d'être ta première lectrice ! Sympa, ce conte de Noël et j'adore le titre ;-)
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