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LAURÉATE
Sélection Public

L’odeur dans la cale est une puanteur. Un mélange d’urine, de sang et de peur. La peur d’une mort certaine, qui vide les entrailles et acidifie l’haleine. Dans les yeux aussi elle est visible, dans leur effroi, leur éclat glacé. La peau, les poils, sont poisseux, mousseux de stress, les flancs se creusent, asphyxiés.

La tempête jette les chevaux les uns contre les autres, dans un va-et-vient redoutable, une danse effroyable que les animaux ne peuvent contrôler. Ils s’arc-boutent sur leur longe, cassent leur licol, leurs jambes s’emmêlent, ils tombent à genoux, sur le flanc, se relèvent, piétinent ou sont piétinés. Le roulis infernal les propulse les uns sur les autres, dans des hennissements déchirants, des membres se cassent, des nuques se brisent. Les corps qui se relèvent tremblent de tous leurs muscles, des plaies saignent, des yeux se voilent.

Le bateau n’a plus aucune direction, les hommes se sont jetés à l’eau et dans les canots, abandonnant les douze chevaux à leur mort, longtemps ils vont entendre leur hurlement de terreur, longtemps même alors que le navire aura disparu dans la brume.

Sur le plancher mouillé d’urine, d’excréments et de sang, les sabots glissent, dérapent, les corps des chevaux gisant à terre servent de butoir à ceux qui tombent ou bien s’écrasent contre les parois de leur prison, la tête pliée formant un angle contre nature.

Douze carcasses ballottées en tous sens, dans la panique, les cris de terreur ou de douleur, bientôt plus que quelques uns luttant encore. Certains sont morts, d’autres ont abandonné, ils sont couchés, blessés, cassés, ils attendent la mort, ils sont déjà ailleurs, la peur a dévoré leur cerveau.

Et puis, la mort étant inéluctable, ils se sont tus.

Le silence s’est abattu, dans les yeux hagards la défaite, l’anéantissement. Les intestins se sont vidés, les muscles tétanisés, les os brisés, le cœur bat encore, très vite, trop vite.

Une lame énorme couche le bateau et le retourne. La violence du flot explose la porte de la cale. L’eau envahit l’espace et emporte les chevaux dans son tourbillon.

Les cadavres coulent à pic, avec une grâce absurde, dans une danse obscène qui leur rend, un dernier instant, leur beauté. Les crinières et les queues se déploient, ondulent, comme autrefois soufflées par le vent des plaines d’Angleterre, les têtes se déplient doucement, les corps se retournent, offrant leur ventre clair.

Les vivants instinctivement nagent et tentent de remonter à la surface. Quelques cœurs, trop éprouvés, lâchent à cet instant, cet instant où la vie était encore possible. Ceux qui émergent trouvent la nuit noire et des vagues monstrueuses qui s’abattent sur eux. Des corps, encore, vont rejoindre l’abîme.

Une poignée de chevaux, mais ressemblent-ils encore à des chevaux, ces spectres, ces ombres épouvantées, se regroupent, les naseaux dilatés, prêts à éclater, les yeux exorbités qui jamais plus quoiqu’il arrive à présent ne retrouveront leur éclat originel, la vue à jamais souillée par l’horreur qu’ils ont vécu. Ils nagent, droit devant eux, dans le sens du flot qui les pousse ou qui les noie.

A l’aube, ils ne seront plus que trois à nager encore, trois rescapés qui viendront s’échouer sur la terre dont ils ont perçu l’odeur, est-ce elle qui les a maintenus en vie, qui leur a donnés la force inouïe de résister.

Quand leurs sabots fouleront le sol, ils s’écrouleront d’épuisement, hagards sous la pluie, vautrés dans le sable, indifférents à l’orage. Ils resteront immobiles des heures durant, et l’eau du ciel lavera leur corps de l’horreur et de la peur. De ces trois chevaux, un va mourir, là, sur la terre ferme, mourir alors qu’il était sauvé, son sang se répandra dans le sable, une tache noire et visqueuse dans laquelle baigneront sa tête et ses yeux déjà clos.

Le deuxième, est zébré de mille déchirures qui font sur son corps comme des fermetures éclair dont l’une d’elles ouvre la commissure des lèvres jusqu’à la base de l’oreille, dans un demi sourire monstrueux. Le troisième n’a rien, miraculeusement rien, aucune séquelle physique, mais la folie l’habite, la panique absolue, l’impossible repos.

Et moi, j’ai vu cela.

J’étais là.

J’étais là et je n’ai rien pu faire.

Je n’ai pu qu’hurler de terreur, de désespoir et d’impuissance. Vomir, pleurer, me vider de mes entrailles aussi. J’ai lutté pour ne pas tomber, j’ai arraché ma peau, mes ongles en m’accrochant aux parois, je me suis cognée, assommée, j’ai saigné.

Dans ma minuscule cabine-couchette à fond de cale, entre deux rangées de chevaux, j’ai vécu, épouvantée, l’effroyable tragédie.

Quand le bateau s’est retourné, la mer nous a engloutis, une eau glacée comme doit l’être la mort que j’espérais rapide. Jamais je ne pourrai effacer de ma mémoire la vision apocalyptique de ces corps aspirés par les profondeurs, dans un flot rouge sombre, une échappée d’intestins, dans un mouvement de crinières et de queues, une ironique impression de vie.

Mon corps est remonté à la surface, la nuit m’a cueillie avec les autres rescapés. J’ai nagé avec eux, ils m’ont menée à la terre. Quand, épuisée, je me suis appuyée sur eux, accrochée à leur encolure, ils ne semblaient pas sentir mon poids, ni me voir, leurs muscles étaient durs comme pierre, prêts à se rompre, dans un sillage de sang ils nageaient, leur peur, notre peur, n’était plus nommable, elle avait dépassé le seuil de la connaissance.

J’ai vu derrière, sur les côtés, ceux qui lâchaient prise, qui cassaient brutalement et disparaissaient instantanément. J’ai eu la force de donner de la voix, de nous encourager, m’ont-ils entendu, percevaient-ils encore ces sons, en avaient-ils seulement encore le souvenir ? Chaque cellule, chaque atome, chaque vaisseau, chaque molécule n’avait qu’un seul but, une seule action, survivre. Le reste n’avait plus de sens, n’existait plus.

Avec eux je me suis écroulée sur le sable.

Ces chevaux étaient les miens.

Ces chevaux étaient ma vie, mon avenir.

Ils étaient tout pour moi et je les ai menés à la mort.

J’avais racheté le troupeau prestigieux d’un éleveur qui prenait sa retraite. Sir Edmund All. Une fortune. Rien au regard de ce qu’allait rapporter chaque poulain vendu, chaque course gagnée. Cet illustre élevage était mon salut.

Nous avions quitté l’Angleterre en avion cargo jusqu’à New York. Après une semaine de quarantaine sanitaire, un autre avion nous avait transportés à San Francisco. Je n’avais pas les moyens financiers de faire la traversée en avion jusqu’à Brisbane. Nous l’avons faite jusqu’à Tokyo et de là nous avons pris un bateau pour l’Australie.

Ce voyage d’un mois était le seul vrai risque de toute l’affaire.

A l’aube de cette dernière nuit, nous devions accoster à Brisbane. Un dernier trajet en camion et mes chevaux découvraient leur nouveau territoire. Le Queensland.

Les conditions atmosphériques n’étaient pas bonnes et les prévisions météorologiques déplorables. Nous étions à l’aube d’une dépression qui allait s’étendre sur plusieurs mois. Il fallait partir tout de suite ou bien attendre que tout se calme en transit à Tokyo pendant une durée indéterminée. Ce qui était impensable.

Quand le bateau a pris le large, le vent commençait à souffler. Le mauvais temps s’est levé au fur et à mesure de la traversée mais il me semblait être toujours devant lui, toujours en avance d’une vague.

Mais la mer, mais la tempête, nous ont rattrapés. Elles nous ont pris à bras le corps avec une brutalité inouïe. Tout a basculé.

Un homme du bord est descendu dans la cale me hurler d’abandonner les chevaux et de sauter dans un canot de sauvetage. J’ai crié non, j’ai pleuré non, mille fois non.

Après, la porte de la coursive a été bloquée par le corps des chevaux en pagaille. Une deuxième fois quelqu’un est venu me supplier de me tirer de là, je n’ai pas répondu. J’étais pétrifiée, anéantie. Tous ces chevaux allaient mourir. Nous allions mourir.

J’ai pensé qu’ai-je fait mon Dieu, qu’ai-je fait.

J’ai pensé je ne les ramènerai pas à la ferme.

Je ne les ramènerai pas à la ferme et la lignée de cracks dont je rêvais ne verra pas le jour.

J’avais prévu de mêler au sang anglais celui des meilleurs mustangs de mon pays. Allier finesse et vitesse à la rusticité, à l’endurance. Je savais que ce cocktail serait explosif.

J’ai pensé mon oncle Costello va racheter mon domaine pour une bouchée de pain. J’ai imaginé le sourire de vainqueur de mon oncle, sa fatuité, sa fourberie. J’ai revu celui de mon père, fatigué, désespéré, avant de mourir. Avec ma mère, ils avaient lutté pour leur terre. Elle, était une aborigène. Pour l’avoir épousée, mon père avait été banni par ses parents. Les cent dix hectares de prairies et de forêts venaient de ma mère. C’était leur seul bien, leur seule fortune que mon oncle avait toujours convoitée. Son argent, ses magouilles n’avaient jamais réussi à acheter la détermination de mon père. Ils avaient élevé des bovins, des moutons, mais toujours l’argent manquait pour entreprendre, moderniser, prospérer. J’avais juré continuer leur combat. Ces chevaux étaient l’immense et belle idée, la fin de ces années d’humiliation et de pauvreté.

Quand le bateau s’est couché, la vague qui s’est engouffrée a englouti tous mes rêves.

Des douze pur-sang pour lesquels j’avais tout donné, tout hypothéqué, il n’en restait que deux, l’étalon et une jument, mais déjà ça, eux et moi en vie, c’était un miracle. Même si nous n’étions plus que l’ombre de nous-mêmes.

L’étalon, King of All, le magnifique et glorieux cheval de course, à la renommée internationale, n’était plus qu’un fantôme couturé, zébré de cicatrices douloureuses, l’arrière main affaissée par une vertèbre fracturée.

La jument, Lady Bird, était miraculée, indemne, mais sa raison avait explosée, elle était destinée à errer, la peur au ventre, toujours en fuite, envahie de démons, de ténèbres insondables. Moi, Augusta Portman, j’étais blessée à l’intérieur de la cuisse, un morceau de bois m’avait proprement tailladée et me faisait boiter bas. Mon cerveau, mes repères, mes certitudes, étaient en puzzle.

Un hélicoptère nous a repérés environ trois jours après le naufrage, mais les conditions météo rendaient tout atterrissage impossible. Je lui ai fait des signes, pour montrer que nous étions en vie. La pluie et le vent ne cessaient pas, nous étions assommés d’eau, de bruit et de fureur.

L’hélicoptère est revenu, il a plané un instant au dessus de nous, de son bord quelqu’un a balancé deux gros sacs suffisamment lestés pour que le vent ne les emporte pas. Des vivres, des couvertures, du matériel de survie dont des médicaments de première urgence.

Il était impossible de parcourir l’île qui nous avait recueillis, le vent nous jetaient au sol à chaque tentative, les chevaux n’avaient rien à manger, quelques racines coincées entre les rochers. Lors d’un deuxième passage les gars de l’hélicoptère ont eu l’incroyable et excellente idée de balancer un sac d’avoine. Pendant tout le temps qu’a duré la dépression, nous nous sommes nourris grâce à ces hommes, abrités dans les rochers, blottis, serrés tous les trois les uns contre les autres. Les chevaux tremblaient de tout leur corps et je ne savais pas si c’était à cause du froid, de la peur, ou bien de la somme de tout ce qu’ils avaient vécu. J’avais beau mettre les couvertures sur leur dos, rien n’arrêtait les tressaillements nerveux qui m’exaspéraient aussi cruellement qu’un cri strident. Ma voix, ma présence les réconfortaient, mais ce n’était pas suffisant pour effacer tant de chaos.

Et cela a duré un mois.

Quand enfin le ciel s’est calmé, l’hélicoptère a pu se poser, sur le seul petit bout de plage que l’île offrait et sur lequel nous avions échoué. Le reste n’était que rochers, terre sèche, aride avec quelques parcelles d’herbe, heureuses taches de verdure dans un décor hostile.

Les chevaux n’étaient pas transportables.

Ils allaient rester ici, et ils allaient mourir ici car l’île n’offrait pas assez de nourriture pour vivre.

J’ai expliqué aux hommes que je restais avec eux. Les chevaux.

Avec l’étalon dont je voulais accompagner les souffrances.

Avec la jument perdue dans sa folie, qui, dans son ventre, portait théoriquement une vie.

Je savais que c’était folie d’y croire, croire que le fœtus vivait encore après tous ces événements, mais je n’avais plus que ça à faire. Cet espoir devenait ma seule raison d’être, ma folie à moi.

La jument était presque à terme quand nous avions commencé le voyage. J’avais longuement hésité à l’emmener sachant qu’il y avait de forts risques pour que, même dans les meilleures conditions, elle avorte. Je voulais la laisser chez l’éleveur, le temps qu’elle mette bas, et revenir la chercher plus tard, mais Sir Edmund All n’avait rien voulu savoir.

Que je sache, la jument pour l’instant n’avait rien expulsé. A moins que tout se soit fait en mer. Dans l’effort inouï de la survie. Sa maigreur plaidait pour la perte du fœtus, mais n’était pas une preuve valable. Peut-être le poulain était mort à l’intérieur, dans ce cas la jument allait elle aussi mourir très vite de septicémie. Qu’importe. Je voulais attendre.

Je voulais y croire.

De toute façon, moi non plus je n’étais pas transportable.

J’étais trop choquée pour retrouver une vie normale. J’avais besoin d’un temps de récupération. Un temps de vide et de silence. Un temps hors du temps.

Avec le soleil, les tremblements ont cessé. La vie reprenait.

J’ai enterré le cheval échoué, là même où il s’était couché, cela m’a pris des heures et une énergie considérable, mais je ne pouvais pas laisser ce cadavre à l’air libre pourrir comme une chose insignifiante, j’étais responsable de sa mort, de leur mort à tous, et c’était tous ceux qui avaient sombré que j’enterrais là de mes mains avec un ultime respect.

J’ai suivi les deux chevaux jour et nuit, mangeant où ils mangeaient, me posant là où ils se posaient. J’ai établi un campement, à la croisée de tous leurs chemins quand ils eurent fini de prendre leurs repères. La jument ne grossissait pas, angoissée comme elle était, mangeant d’un brin d’herbe à l’autre, ne se reposant jamais. La nuit ne lui apportait aucune tranquillité. Pire, elle redoublait de vigilance et d’inquiétude. Elle levait la tête très haut, l’encolure tendue comme un arc, tout son corps prêt à fuir, les yeux exorbités, vrillés dans l’obscurité. Elle tournait autour du mâle pour le protéger, inversant les rôles, s’arrêtait, scrutait, démarrait. Elle m’avait incluse dans son cercle de protection. Quand j’allais près d’elle, elle ne me voyait pas, elle regardait au-delà de moi et ma main sur sa peau et ma voix, ne lui apportaient aucun apaisement. Elle vivait dans un monde de dangers et de monstres invisibles dont elle cherchait hystériquement à nous protéger.

Je doutais qu’un poulain puisse jamais naître de son ventre oppressé, torturé. Parfois je me résignais à penser qu’il serait mieux qu’elle soit vide. Quelle sorte de rejeton pouvait mettre au monde une mère comme elle. Au mieux un poulain mort-né, au pire un animal difforme ou débile.

Des cauchemars hantaient mes nuits, mille fois je revoyais ces corps plonger dans les profondeurs d’une eau noire, un abîme effrayant qui m’aspirait avec eux et au bout duquel je trouvais le sourire démoniaque de mon oncle. Je grelottais de froid et de délire, de fatigue et de désespoir.

Nous avons passé ce temps tous trois habités par nos angoisses, tous les trois à panser nos plaies, à cicatriser. La blessure que j’avais à l’aine semblait guérie mais je traînais méchamment la jambe. Quand nous nous déplacions, la jument devant, en éclaireur, l’étalon et moi, les boiteux, derrière, je ne sais pas alors ce qui nous différenciait. Juste une question d’apparence.

Chaque semaine, l’hélicoptère accostait. Un médecin me soignait, me laissait des vivres, s’assurait que tout allait bien. Il était le seul contact humain que j’avais. Il était jeune, à peu près aussi jeune que moi, 22 ans, et semblait éperdument admiratif de ma détermination à rester avec mes chevaux. Aussi il me rendait le campement le plus confortable possible. Grâce à lui, j’ai gardé quelque humanité.

J’oubliais le reste du monde et cela m’allait bien.

J’aurais pu rester sur l’île avec les deux chevaux jusqu’à la fin de mes jours. Nous étions indissociables, unis par une même épouvante. Unis par cette odeur que suinte la peur, qui est la même pour tout être vivant, et qui s’imprègne à vie dans la peau, dans le poil. Si l’un s’écartait et restait hors de vue trop longtemps, les deux autres se mettaient à sa recherche. Nous étions trois animaux dont un d’espèce différente. Je sombrais dans le mutisme, le silence, la folie douce.

Rien, dans le comportement de la jument, ne laissait entrevoir une future maternité. L’étalon avait perdu toute ardeur, tout instinct viril, et ne m’était d’aucune aide quant à la détection d’éventuelles chaleurs chez sa compagne. Aucune rondeur n’a jamais adoucit ses flancs. Ses côtes restaient saillantes et provocantes. Ses mamelles étaient aussi sèches et plates que celles d’une vieille mère à la retraite.

Aussi, quand le lait a perlé sur ces mamelles, quand j’ai vu ces deux gouttes d’or, j’ai tremblé de tout mon corps.

Un bonheur indéfinissable mêlé d’une angoisse atroce m’a étreinte et ne m’a plus quittée. Ce en quoi j’avais toujours cru, pour lequel personne n’aurait parié, me semblait subitement d’une fragilité insoutenable. Je l’ai suivie pas à pas, ne dormant jamais puisque elle-même ne se reposait jamais, elle était doublement inquiète, cherchait à s’isoler, mais j’étais comme son ombre, silencieuse, discrète, essentielle.

Deux nuits après que l’or ait perlé, il est né. Contre toute attente, contre le vent, les éléments déchaînés il est né. Contre la terreur, contre la douleur il est né. Dans l’impossible il est né.

Le jour n’était pas levé, et la nuit finissait. Il n’y avait aucun bruit. J’ai vu la jument se coucher, j’ai entendu le râle qu’elle émettait à chaque poussée, un cri étouffé, épuisé, j’ai vu la masse sombre du poulain expulsé. J’étais postée à l’écart pour ne pas importuner la jument, mais suffisamment proche pour suivre les événements et intervenir au cas où. Une fois le poulain entièrement évacué, la jument s’est allongée de tout son long et n’a plus bougé. Le petit non plus ne bougeait pas. Prise d’une angoisse indicible, je me suis approchée tout doucement. En naissant, le poulain n’avait pas crevé la poche qui l’enveloppait. Rapidement je la déchirais et dégageais sa tête et le reste de son corps. Il était visqueux et tiède. C’était un mâle. Aussitôt à l’air vif, le poulain réagit, se secouait, éternuait. La jument ne bougeait toujours pas, mais elle respirait. Je me baissais tout près de sa tête, ses yeux étaient à demi fermés, son souffle était accéléré. Elle était complètement exténuée. Très émue, je lui caressais la tête, l’encolure, je glissais ma main vers son cœur qui battait follement. Pendant qu’elle récupérait, le poulain rampait, se débattait avec cette vie qui lui sautait à la figure. Il était important que la jument le lèche rapidement, pour transmettre son odeur, sa chaleur, pour le sécher, pour activer son sang et toutes les fonctions de son organisme. Pour qu’elle puisse rester encore un peu couchée, j’ai fait glisser le poulain jusqu’à elle, jusqu’à sa tête. Elle s’est redressée, et le contact s’est établi, et le poulain n’était plus seul abandonné dans la nuit.

Elle a léché son petit consciencieusement, longuement, et n’a consenti à se lever qu’au début des tentatives de son rejeton à se mettre debout. Il y en eut plusieurs, infructueuses, douloureuses, et enfin réussies. A cet instant, la jument, que l’angoisse avait reprise, que toute panique avait saisie, partit droit devant elle, déclenchant chez son poulain le réflexe de la suivre. Branlant, tremblant, n’ayant pour tout repère que l’odeur de sa mère, tenaillé par la faim, c’était la seule chose qu’il devait faire. Ou bien il mourrait.

Je l’ai maudite. J’ai pleuré de rage. La nuit me les avait soustraits, j’étais sûre qu’il allait s’effondrer. Il trébucherait, tomberait, elle ne le verrait pas, ou bien il n’arriverait pas à téter, ne trouvant jamais la mamelle nourricière d’une mère toujours en mouvement, il devrait galoper toujours et toujours derrière cette jument toquée, il mourrait d’épuisement avant l’aube.

J’ai essayé de les suivre dans le noir, prenant les chemins mille fois parcourus, m’attendant à tout moment à tomber sur le petit corps exténué. L’étalon me suivait, silencieux, écoutant lui aussi tous les bruits.

J’ai pleuré, j’ai pleuré toutes les larmes que je n’avais pas pleurées avant. La peur et l’horreur les avaient figées, glacées, elles revenaient en force.

La jument a du parcourir toute l’île plusieurs fois. A chaque fois que j’arrivais dans une zone, elle semblait venir de la quitter.

Alors je me suis arrêtée.

Je me suis assise par terre, les genoux repliés, le visage caché entre eux. Et je n’ai plus pensé à rien. Juste que c’était la fin.

Le jour m’a cueillie ainsi.

L’étalon a henni. J’ai entendu la réponse. La jument approchait. Je n’ai pas bougé. J’ai su qu’elle était là. J’entendais le froissement de l’herbe, je ne voulais pas voir. J’ai écouté. Le silence était horrible.

Et puis je l’ai entendu. Le bruit de succion. Un bruit goulu, d’abondance, de gavage. Le poulain, avec ardeur, tétait. Il était noir comme la nuit qui l’avait accueilli. Il n’était pas taré, il était indemne.

Dans mes genoux, j’ai souri. J’étais sauvée.

Il avait résisté à tout. Au naufrage, au stress, à une naissance brutale, aux premières heures éprouvantes de sa vie. Il était d’une résistance hors du commun.

Il serait un chef de file hors du commun.

Il s’appellerait Moïse.

Tant de peur et de violence avait prématurément vieilli les cœurs et les corps.

Après avoir déposé son trésor, seule raison pour laquelle elle avait survécu, la jument s’est éteinte rapidement. Un jour, en marchant, avec l’énergie qui la caractérisait, elle est tombée, à genoux, et ne s’est pas relevée. Agenouillée près d’elle, j’ai attendu de ne plus sentir la chaleur de son corps pour la quitter. Le médecin de l’hélicoptère me fournit en biberons et le poulain n’eut pas de mal à m’accepter comme mère adoptive. L’étalon, malgré cette nouvelle compagnie, dépérissait de jour en jour. La mort de la jument l’avait abattu, il l’appelait, la cherchait, il semblait perdu, désorienté. Comme le poulain, il se collait à moi. Était-ce bien lui, ce pauvre animal boursouflé de cicatrices, boiteux, anéanti, que j’avais vu plein de morgue et d’ardeur, de virilité et de puissance, était-ce lui que le monde des courses émerveillé avait acclamé ? Son état m’accablait, me faisait mal. Les facéties de son fils ne le faisaient pas réagir, son esprit était ailleurs, dans sa tête il était déjà mort. Un soir il s’est immobilisé, a laissé pendre sa tête jusqu’au sol, et il a attendu la fin. Ses genoux ont commencé à fléchir, puis sa croupe s’est affaissée, il est tombé lourdement.

J’ai recouvert leur corps de la terre ocre, chacun à la place où il était tombé. J’ai planté un écriteau racontant le naufrage, leur histoire, mon histoire. C’était mon hommage à ces deux héros. Leur mort m’était aussi douloureuse que de perdre des frères.

Le poulain lui était d’une vitalité ahurissante. Je n’avais aucune crainte quant à son développement, sa mère lui avait tout donné, tout transmis, jusqu’à son dernier souffle. Nous nous retrouvions tous les deux, orphelins. Il était venu le temps de reprendre le cours de la vie, même si cela me faisait une peur bleue. La naissance de Moïse m’avait remise en selle, l’envie d’entreprendre, de créer l’élevage, de revoir mes terres maintenant me tenaillait. J’avais à nouveau des espoirs, des envies, des rêves, mais j’étais effrayée à l’idée de retrouver la société, la civilisation.

Quitter l’île n’a pas été une mince affaire. Berceau de tant de drames et de joies, de larmes et de sang, des liens physiques m’unissaient à elle, qui m’assuraient d’y revenir un jour. Je m’éloignais de ses côtes en pleurant. Il fallut hélitreuiller le poulain jusqu’au bateau qui attendait au large. En même temps, je faisais le trajet en canot à moteur. J’ai suivi Moïse dans le ciel la peur au ventre. Je n’entendais plus rien que mon cœur qui battait, j’étais en apnée, je tremblais de tout mon corps. Je voyais ces quatre frêles jambes qui pendaient dans les airs, c’était irréel et violent.

Le poulain a été à peine troublé par cette expédition. Un bon biberon l’a vite remis d’aplomb. J’ai pris le bateau sans arrière-pensée, je nous savais désormais intouchables. Plus rien ne pouvait nous arriver.

L’arrivée sur le continent fut la pire de toutes les épreuves que je venais de subir. Une foule nous attendait, des journalistes, la télévision, les flashs, les cris, les gens qui vous bousculent, vous oppressent. Je pénétrais dans un autre monde, de bruits et de fureur, et j’eus l’oppressante envie de retourner d’où je venais.

Je n’avais pas imaginé une seule seconde que notre aventure avait fait la une des journaux et qu’en Australie tous la suivaient comme un feuilleton. La tragédie du naufrage, ses suites sur l’île, ma volonté de rester avec mes deux chevaux et la naissance du poulain, tout cela relaté par les envoyés de l’hélicoptère, payé par les chaînes de télévision, avait alimenté la presse, déclenchant un élan de solidarité et d’amitié qui me cueillit à mon arrivée. Le jour du sauvetage, il y avait un caméraman à bord de l’hélico et la foule avait pu suivre l’événement en direct.

Des dons arrivèrent de toute part, des éleveurs étrangers m’offrirent des pouliches prestigieuses, débarquées par avion, les chaînes de télévision m’invitèrent à venir raconter en direct, des livres virent le jour. J’ai eu beaucoup de mal à accepter tout ça. Il m’a fallu une longue période de réadaptation. Même mon oncle a voulu m’aider. Ma médiatisation était très intéressante pour cet opportuniste. J’ai refusé.

Grâce à tout cela, j’ai pu conserver ma terre. Et à Moïse.

Quand, de retour chez moi, j’ai lâché le poulain dans les prés, quand je l’ai vu galoper la queue en panache et le nez au vent, fier, si fier, là, sur mes terres, j’ai pensé à mon père, j’ai pensé à ma mère, j’ai tendu les deux bras au ciel et j’ai poussé un long hurlement de bonheur.

Le poulain devint le champion de course tant attendu. Il a foulé les hippodromes de la terre entière. J’étais de tous les déplacements. La première fois qu’il a couru en Angleterre, nous avons été accueillis comme des sommités. Une grande cérémonie avait été organisée en notre honneur à laquelle la reine assista. Moïse était d’origine anglaise et c’est toute la fierté de l’élevage anglais qu’il honorait.

Il engendra des cracks dont les descendants gagnent encore.

Les croisements opérés avec les mustangs s’avérèrent une alchimie redoutable.

Voir mes collines égrenées de chevaux aux robes grises et brunes, soulevant des nuages de poussière jaune de leur galop léger, fut un bonheur unique et jamais égalé.

J’ai gardé des séquelles du naufrage.

Ma blessure à l’aine s’est avérée moins anodine que j’avais cru. Beaucoup plus profonde.

Je n’ai plus pu monter à cheval. Je parcourais les hectares à pied, avec l’aide d’une canne, ou en pick-up. Je restais quelquefois plusieurs nuits dans les collines, campant au milieu du troupeau. J’ai sûrement passé plus de nuits dehors que dans ma maison !

J’ai épousé le médecin. Stephan. Il était fou amoureux, il m’a fait une cour assidue mais discrète, il a attendu que tout se remette en place, que je sois prête à penser à autre chose qu’aux chevaux. Ce fut long, il a tenu bon, et moi, j’ai épousé le meilleur homme qui soit. Je voulais autant d’enfants que j’avais de chevaux, je n’en ai eu qu’un. Encore ma blessure. A la naissance de mon enfant, tout s’est déchiré. J’ai été rafistolée encore une fois mais on m’a conseillé d’arrêter là. J’ai eu une fille, Lucie, une petite merveille qui à elle seule concentre toutes les qualités qu’aurait pu réunir une tripotée d’enfants. C’est elle qui reprend l’élevage. Elle a une poigne de fer et une détermination sans faille. Je lui laisse les rênes avec confiance.

J’ai acheté l’île. Mon mari, ma fille et moi, y avons enterré Moïse. A côté de sa mère. Nous avons entassé un petit tas de pierres à la tête des trois tombes, et nous avons régulièrement entretenu le site. Pas un journaliste, pas une caméra ne sont autorisés à s’y rendre. Cette île est notre caveau de famille. Stephan depuis peu y repose. J’ai 97 ans, et il me semble que mon heure approche. Je traîne la jambe, je courbe l’échine et je respire bruyamment. Je voudrais tomber en marchant, et je voudrais que ce soit dans les collines au milieu des chevaux. Je voudrais qu’une fois à terre, ils viennent vers moi, me reniflent et soufflent dans mes cheveux, et que de leur sabot ils me pressent et tentent de me faire réagir.

A mon tour je serai enterrée sur l’île. Pas de caveau, directement dans la terre, je veux y pourrir et m’y éparpiller. Devenir grain de sable parmi les grains de sable, que mes flux, que mes jus, par capillarité, rejoignent ceux des chevaux et nourrissent la terre.

Aujourd’hui me revient ce drame en mémoire, aussi nettement, aussi brutalement que s’il s’était passé hier. Depuis soixante-quinze ans que je le porte en moi, c’est la première fois que je l’évoque sans esquive, sans omission. Tout ce qui a été dit et écrit dessus jusqu’à présent n’est que roman. Voici que je le dévoile avant mon dernier souffle, car j’en suis la seule témoin, et je veux que ma fille et que mes petits-enfants sachent exactement de quoi ils héritent. Cette tragédie a été le déterminant de toute ma vie.

Et bon sang comme elle a été belle ma vie. J’ai accueilli chaque jour nouveau comme un cadeau, chaque poulain naissant comme un miracle, chaque matin qui se levait comme une grâce. Je connaissais le prix de cette vie et j’en ai savouré chaque seconde. Je n’ai pas peur de la mort, je l’ai vue, touchée, sentie, dans toute sa brutalité, toute son horreur, elle m’a pénétrée, m’a glacée, pour finalement s’éloigner de moi. Je l’accepte aujourd’hui sans crainte. Je peux partir, je suis prête.

L’île m’attend.

314 VOIX

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Alain Lonzela · il y a
Très émouvant, très bien écrit.... Superbe...
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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci beaucoup. Cette histoire continue de toucher ses lecteurs, à commencer par moi...;) Bonne journée
Sylvia

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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Michellemo · il y a
J'ai pleuré. Je n'ai pu m'en empêcher. C'est tout dire. Merci :-)
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Thimul · il y a
Magnifique et bouleversant.
La première partie décrivant l'agonie des chevaux est juste exceptionnelle.
Ce récit est d'une sensibilité rare.
Un grand merci pour ce moment.
Vous n'avez pas volé votre prix.

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Sylvia de Rémacle · il y a
Merci, très touchée.
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Desiderata · il y a
Très beau, merci pour ce moment passé dans votre bulle, votre écriture est la porte qui mène aisément à votre monde. Bravo et continuez ainsi. J'attends vos futurs textes.
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Elena Lmr · il y a
Magnifique histoire, magnifique écriture... Merci!
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Masayoshi · il y a
Sacré joli morceau de littérature !
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Utilisateur désactivé · il y a
Qu'avez vous donc but pour écrire l'arche des noyés ?! Ce n'est pas de l'eau, à mon avis.
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Sylvia de Rémacle · il y a
Nul n'est besoin de boire
Mais vous, pour écrire "but",
Qu'avez-vous bu?
.)

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Utilisateur désactivé · il y a
Il y a un mois, je ne saurais vous écrire, quelle avait été ma boisson après la lecture, je ne saurais que vous fournir quelques probabilités sur mes habitudes à ce sujet.
Après relecture, vous avez atteint votre but et il manquait à mon commentaire, quelque ponctuation, pour une bonne compréhension.

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Hécate XIII · il y a
Et voilà ! Je pleure. DONC je vous dis merci pour cette émotion ;)
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
on est littéralement emporté, et quel style... deux ou trois petites fautes (d'orthographe) au début, mais le récit les emporte comme la tempête a emporté les chevaux... et ne reste que le meilleur... un récit d'une force inoubliable ! ai voté !!!
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Bernard Frugere · il y a
Descente endiablée dans la tempête et renaissance sur l île, que d'émotions violentes et si bien traduites. Quelle maitrise, on est captivé et on lutte, on souffre avec l'héroïne jusqu'à l'apaisement final. Bravo et merci
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