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MOI. LOUIS.

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michel jarrié

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MOI, LOUIS.

Qu'elles sont longues ces soirées de novembre ! On trempe la soupe avant que la nuit ne tombe mais après ?

Louis en savait quelque chose surtout quand vos bésicles ne supportent pas plus qu'un court moment de lecture, et encore que les gros caractères !
Célibataire endurci, le voilà prêt à passer le cap de ses septante quatre automnes.

Par bonheur demain soir il passera la soirée chez son frère l'Alfred, de huit ans plus jeune. La ferme est bien un peu loin mais bah ! S'il appuie un peu trop sur la lichette qu'importe, là bas il a ses habitudes et un bout de matelas pour digérer de la chose.

Notre Louis, à l'idée du repas qui l'attend, se lèche les babines. Il sait la Germaine fine cuisinière; à vrai dire elle est bonne à tout ! Non, n'allez pas penser à des sous-entendus grivois, bien au contraire, sa belle-soeur aurait pu tout autant être une vraie soeurette tant elle est prude.

C'est pour ça peut-être que la chance de voir le nom de Monbriseau perdurer est tombé à l'eau. Ce n'était pas la première fois qu'un nom choirait dans l'oubli.

Ce soir là Louis rappliqua avec une bouteille de champagne sous le bras (du vrai).
D'habitude l'attendait son cadeau, une cartouche de gauloises sans filtre, mais ayant tourné le dos à la nicotine Germaine lui avait tricoté un bonnet de laine et un cache-nez.
- Tiens, lui dit-elle, s'il te prend idée de repartir dans le nord !
Le mange-mange était fin prêt, de merveilleuses odeurs venaient chatouiller les naseaux des deux frangins lesquels devisaient devant leur anis.
Le souper devrait un peu attendre car Germaine n'aurait pour rien au monde manqué une moindre miette de son Bernard Pivot.

Son bouillon de culture était sacré et faisait passer au second plan tous les autres menus, si bons soient-ils.

Il faut dire que la belle-soeur possédait une culture tout autre que maraîchère. L'Alfred en rigolait parfois et lui disait que ce genre là remplissait rarement l'assiette mais lui, le Louis, avait un profond respect et pour Germaine et pour la chose.

D'abord il s'était toujours demandé pourquoi cette dernière avait quitté ville et emploi pour se perdre dans ce bled pour un paysan qui, en dépit d'un physique avantageux, n'avait pas inventé le fil à couper le beurre, mais c'était un vaillant, à coup sûr.
Louis exploitait les terres qui lui revenaient, puis les années passant il avait tout mis en fermage. On ne lui avait jamais connu de liaisons sérieuses.

Il faut dire que, comme tant d'autres, ses vingt ans et les cinq qui suivirent, il les avait passés outre-Rhin bien malgré lui.

Rentrant pas au mieux de sa forme du fait des séquelles des camps il eut bien assez de soucis à assurer le quotidien sans avoir idée de courir le guilledou.

Les années défilèrent et le voilà ce soir à regarder machinalement Bernard et ses binocles au bout du naze.
L'invité du plateau est une romancière allemande très connue : Ingrid Tallïn.
Le chassé-croisé des questions-réponses s'installa révélant chez l'auteure une parfaite maîtrise de la langue française.
Ingrid se présenta tout simplement, soixante-huit ans, célibataire endurcie encore qu'elle tint à préciser qu'elle était maman et même grand-maman !
En venant aux échanges notre Bernard lui demanda :
Votre enfance n'a pas du être exempte d'épreuves je suppose, quels souvenirs vous reste-t-il de ces années de conflit .
De la douleur avant tout. J'ai connu la destruction de Dresde en 45, j'en suis sortie vivante, mais mes parents non.
Germaine était là, buvant le moindre mot. Les deux frangins buvaient à leur manière attendant l'extinction des parlottes pour passer aux choses sérieuses.
Peut-être convient-il mieux de jeter un voile pudique sur cette période ?
Bien au contraire car, je vais vous étonner, en dépit de ces atrocités, ces moments furent d'une rare intensité dans ma vie de jeune fille.
J'allais sur mes dix-sept ans quand le bombardement survint. Dans le vacarme des bombes incendiaires, j'errais dans ce champ de ruines à la recherche d'un improbable abri.
Là, Ingrid submergée par l'émotion reprit son souffle, Louis et Alfred, eux, un anis.
Votre survie tient donc du miracle ?
Le mot n'est pas trop fort, un trou, un abri de fortune et là soudain une présence humaine.
Le fracas d'une bombe et nous voilà blottis l'un contre l'autre. Les flammes jetaient leurs éclairs sur nous et puis comme par instinct de survie et sans échanger un mot nous nous sommes réfugiés l'un dans l'autre. C'était ma première et douloureuse expérience.
Excusez ma curiosité et notre envie de vous voir narrer la suite.
C'est naturel. Nous sommes restés là jusqu'au bout de la nuit et sortant de cet abri précaire notre premier geste a été de casser la glace d'un trou d'eau afin de nous débarrasser de la couche de poussière qui nous recouvrait.
C'est à ce moment là que je m'aperçus, par sa tenue, que cet homme ne pouvait être qu'un prisonnier évadé.
Avez-vous su sa nationalité ?
Pas sur l'instant, au moment de repartir un gamin de mon âge en uniforme a surgi et a pointé son fusil sur nous. J'ai pu parlementer et l'homme de ma nuit put s'enfuir non sans m'avoir crié « Moi Louis».
Une nouvelle bombe éclata ce soir de novembre 1994 à la ferme d'Alfred et Germaine.
On vit Louis jaillir de sa chaise et se plantant devant la télé, s'écria :
Le Louis de Dresde, c'est moi, c'est moi, c'est moi ! 
Tout à coup il se mit à genoux et entoura la télé de ses bras, collant sa joue gauche contre l'écran en bramant entre deux sanglots :
C'est pas possible, c'est pas possible...
Germaine et Alfred restèrent pétrifiés, certes le Louis leur avait bien parlé par le passé de cette drôle de nuit, mais de là à penser qu'une telle chose puisse se produire !

Je vous laisse deviner l'ambiance surréaliste qui s'en suivit, on pleura, on s'embrassa, on vit même, après avoir fait passer la champenoise de vie à trépas, les trois comparses, main sur l'épaule voisine et tête contre tête, se lancer dans une bourrée incertaine.

Germaine retrouva ses esprits la première et ordonna aux deux frères de passer au solide. Chacun d'entre eux, entre deux bouchées, y alla de son :
Tu te rends compte, mais tu te rends compte ?
Perdus dans leurs émotions, submergés par les rires et les larmes, ils restèrent à table jusqu'au moment où, terrassés par la fatigue, le sommeil les gagna.

C'est plus tard qu'ils apprirent qu'Ingrid avait pu trouver refuge dans le village d'où était originaire sa famille maternelle et c'est là que, dans les derniers jours de 1945, elle mit au monde une fille, une petite Louisa.
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Meri Bastet · il y a
tous les personnages bien campés, on y croit :)
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michel jarrié · il y a
Merci pour le compliment.
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zazinette dit zazie · il y a
Rhoooo, c'est trop mignon, j'ai eu la larme à l'oeil
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michel jarrié · il y a
L'occasion de boire un bon remontant pour remonter la pente. Merci Zazinette. Belle année.
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zazinette dit zazie · il y a
Hic hic, c'est fait...
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Ode Colin · il y a
Une belle histoire :-)
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michel jarrié · il y a
Je vous remercie de tout coeur Odile.
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Daniel Nallade · il y a
Une histoire extraordinaire, avec les expressions d'un vécu qui animent ce texte. !Bravo Michel !
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michel jarrié · il y a
Merci cher Daniel. Je laisse Louis en libre pour l'instant. Bon dimanche
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Vivipioupiou77 · il y a
une histoire bien émouvante
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michel jarrié · il y a
Ecrire pour émouvoir est une belle tâche et un beau partage.
Merci de tout coeur.

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Flore · il y a
Merci Michel, une nouvelle belle histoire, bonne soirée.
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michel jarrié · il y a
Bonjour Flore et merci d'avoir rejoint ce brave Louis.
Je vous embrasse.

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michel jarrié · il y a
Les conflits sont source de tant de détresse ! Et aussi, ça et là, quelques petits miracles.
Merci jean- Claude.

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Jean Claude · il y a
Emouvant de bout en bout. J'apprécie les expressions populaires et les raccourcis
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michel jarrié · il y a
mon commentaire précède le vôtre. Bonsoir.
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Mome de Meuse · il y a
J'adore! Comme toujours, cette verve chaleureuse qui campe si bien les personnages et pour finir, cette scène pleine d'émotion et de drôlerie à la fois. Bravo, Michel. Du pur Jarrié.
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michel jarrié · il y a
Merci chère Mome de Meuse pour votre venue et votre beau commentaire.
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Maud Garnier · il y a
Quelle belle surprise à la fin du texte :-)
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michel jarrié · il y a
Sus aux frontières ! L'amour a toujours droit de passage.
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Maud Garnier · il y a
Michel as tu participé à la matinale en cavale ?
J'aimerais bien que tu lises "Les crocs de la nuit" pour me dire ce que tu penses de mon texte...merci davance - bises

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michel jarrié · il y a
J'ai anticipé ton désir et bien m'en a pris. Un excellent texte !
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Maud Garnier · il y a
Oh merci ☺

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