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Modernité (Noël en juillet)

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André Jalex Jr

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La parité du dollar est un problème grave et compliqué pour les gens sérieux qui s’intéressent à elle. Rien n’est plus préoccupant pour ces mêmes gens sérieux que la situation d’un dollar élevé par rapport à la monnaie nationale, si ce n’est la situation symétrique dans laquelle leur monnaie nationale se met à battre des records d’altitude face au dollar. Ces deux cas de figure, pour si dramatiques qu’ils soient, ne sont cependant rien par rapport à la véritable catastrophe que constitue un troisième cas, celui où les valeurs des deux monnaies se retrouvent exactement identiques. Hormis ces trois cas on se trouve enfin dans un contexte où les économistes et les politiciens qui sont leurs maîtres (et les nôtres) se trouvent enfin en position de donner leur pleine mesure. Ces quelques précisions m’ont paru plus que nécessaires pour la plupart des lecteurs, dont on sait qu’ils ne comprennent rien aux arcanes parfois complexes de l’économie.

Certains sont un peu désorientés depuis que le gouvernement a décidé de reporter la date de la Noël à la troisième semaine de juillet. Nous avons enfin touché un gouvernement moderne ! Bien sûr il y a eu comme toujours des mécontents (qui ont cru déceler une manœuvre) mais la décision était sage puisqu’il convenait d’éviter un télescopage avec le 14 juillet, date qu’il ne peut être question de modifier bien entendu. D’ailleurs je sais être patriote et quand on me dit que le transfert de date va doper l’économie nationale, je m’incline volontiers, à condition toutefois que l’on ne touche pas au 14 juillet (la tolérance a des limites). Cela admis il faut reconnaître sur le tas que le réveillon entre des convives souvent victimes de coups de soleil offrait un petit côté surréaliste. Et quand au douzième coup de minuit (en coïncidence parfaite avec ma douzième mauresque au pastis Henri Bardouin) s’est élevée la voix de Tino Rossi chantant « Petit papa Noël » cela m’a fait tout drôle. J’ai même écrasé discrètement une larme en songeant à mes Noëls d’enfant. Il est parfois dur de grandir quand on a le cœur tendre... Comme cadeau de Noël j’ai trouvé dans mon soulier un maillot de bains à la mode ainsi qu’un jeu de beach ball, des palmes de plongée sous-marine (sport que je ne pratique pas...) et un vaporisateur d’ambre solaire de coefficient élevé (la radio avait opportunément prévenu des risques d’un Noël en juillet). De mon côté j’avais offert à mes hôtes trois disques compacts, de Line Renaud, Georgette Plana et Carla Bruni qui m’ont paru leur faire plaisir : ce sont des esthètes qui savent ce que sont la vraie musique, de vrais chanteurs et la vraie culture !). Après le repas de réveillon nous avons profité de la proximité de la plage pour aller nous baigner. Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de prendre un bain de minuit à Noël !

Après le bain Mauricette (ma compagne d’alors) est venue s’étendre sur le sable à côté de moi et nous avons fait longuement l’amour (j’emploie ce terme d’un raffinement peut-être un peu excessif pour Mauricette qui préfère dire qu’elle aime bien baiser, ce qui est plus cru mais revient au même). Nos rapports, marqués par une rhéologie plutôt râpeuse de l’acte, en ont été sensiblement enrichis. J’avais l’impression de limer dans du papier verre et je l’ai dit à Mauricette qui m’a répondu que ça ne la gênait pas. Une vaillante, celle-là ! Ce fut un Noël curieux, mais un Noël de changement et d’ouverture, comme j’en ai fait la remarque à Mauricette (qui n’a pas paru goûter mon humour à sa juste valeur), donc un Noël à la mode.
Lorsque nous sommes revenus il y avait distribution d’un rab de dinde mais Mauricette, aussi fine et délicate gastronome que baiseuse de talent, a préféré le boudin blanc qui a connu d’ailleurs un franc succès. Il faut dire que l’amour en plein air, ça creuse...
Du salon provenait une musique de circonstance, avec notamment l’Adeste fideles et le Panis Angelicus,...chantés par des chanteurs formidables comme Florent Pagny (qui est quand même moins gros que Lucien Pavarotti). L’assemblée a surtout aimé un jeune ténor, du nom de Barbezotti, ou quelque chose comme ça, qui possède une voix splendide, tout le monde l’a reconnu, même les plus ignares.
Au dessert le gros Loulou, qui avait un peu bu plus que de raison, est monté sur la table en piétinant les victuailles et nous a proposé de nous montrer sa bite mais tout le monde a refusé avec la dernière énergie, surtout les femmes qui la connaissaient par cœur. Par contre la petite Margot, qui nous proposait un spectacle analogue, a connu un franc succès et a été acclamée lorsqu’elle est redescendue de la table en remettant sa petite culotte. Comme quoi les femmes sont toujours avantagées lors des réveillons ! Un plaisantin a lancé un débat sur l’égalité des sexes et Loulou s’est à nouveau mis en avant en proposant de la vérifier « in vivo » mais tout le monde s’est à nouveau récrié qu’il commençait à devenir lourd.
Tard dans la nuit Minouchette, qui tient le rayon (nouvellement créé) des sex-toys à la Grande Pharmacie du Centre a bien voulu nous faire part de son savoir sur les nouveaux produits. Les progrès de la technologie sont tout à fait incroyables, surtout dans ce domaine technologique de pointe. Il a encore fallu retenir Loulou que le thème inspirait (il y aura toujours des gens pour détourner la vraie culture de ses objectifs les plus nobles). Sur ces sujets, certains ont des comportements de gorets. J’ai du promettre à Mauricette de lui offrir quelques objets de la gamme... Mauricette, c’est une fille bien, qui a le souci de se tenir au courant (sans ostentation) des derniers perfectionnements de la technique. C’est cela, la vraie classe !
Les femmes se sont largement exprimées sur leurs expériences et sur leurs attentes. Les disciples de Brigitte Lahaye se sont taillées la part du lion (faute de mieux...) dans une discussion enrichissante, en dépit de nombreuses coupures dues à des interventions intempestives de Loulou qui voulait à tout prix faire admettre qu’il possédait d’abondance ce qu’il fallait pour remplacer avantageusement ces produits nouveaux. Une fois de plus on a du le retenir de montrer son arsenal disponible.
Il faut reconnaître que les débats sur ces thèmes sont beaucoup plus ouverts et beaucoup plus chauds au mois de juillet qu’en décembre, ce qui donne raison a posteriori à nos gouvernants, dont la sagesse a été une fois de plus vérifiée, n’en déplaise à Loulou, opposant notoire.
A la fin des débats certains couples se sont gentiment éclipsés, tandis que Loulou s’avachissait sur sa voisine. Avec Mauricette nous sommes retournés sur la plage afin de poursuivre l’ouvrage entamé en début de soirée. Mauricette ne m’a pas déçu. C’est fou ce qu’elle apprend vite en faisant profiter ses partenaires de ses progrès....

Au retour nous avons trouvé François-Xavier-Nathanaël, farouche héraut du Président et de l’équipe gouvernementale, qui haranguait les convives, un peu ensommeillés il est vrai. Il disait :

« Quelle chance ! Il y a longtemps que nous l’attendions et la méritions !
Voilà qu’enfin le pays s’est doté du sauveur qui le débarrassera de son engeance la plus dangereuse, de sa « racaille » comme disent les socio-chrétiens honnêtes (c’est un pléonasme qu’il vaut mieux maintenir à l’usage des mécréants). Même s’il subsiste encore après cela une semi-racaille, elle sera tout de même moins dangereuse et l’on en profitera aussi pour la dresser et rabattre le caquet à tous les privilégiés qui, sous couvert de sécurité de l’emploi, jouissent sans vergogne, comme le font les salariés d’EDF et de la SNCF, d’avantages monstrueux qui leur permettent de voyager dans des conditions favorables ou même d’économiser sur leurs dépenses d’électricité et de chauffage alors que même nous, les riches, n’y avons pas droit ! Ce scandale va enfin cesser ! Mon voisin de Neuilly, un homme remarquable qui pédégète une grande banque que je ne citerai pas (parce qu’il existe une racaille qui risquerait d’en profiter pour faire des histoires) m’a indiqué que certains des minables précités vont jusqu’à posséder des comptes bancaires, quand ce ne sont pas des SICAV ou autres FCP. C’est une honte ! Un pays où les pauvres usurpent le droit de boursicoter est un pays foutu ! C’est tout juste s’ils ne s’indignent pas lorsque l’état leur demande, comme le leur assigne leur condition de pauvres, à combler le déficit des banques, ce qui est tout de même leur devoir civique le plus élémentaire dans une démocratie. Fort opportunément d’ailleurs, notre Président a su ramener les prestations sociales à un niveau supportable par les riches. Les médicaments ont été enfin totalement déremboursés, les journées de maladie portées à la charge des patients pour en finir avec la fainéantise de ces classes déshonnêtes, tout comme les journées d’hospitalisation qui menaçaient de ruiner le pays. En contrepartie les honoraires des médecins et des spécialistes ont été revalorisés, ce qui assure aux classes efficientes une qualité de soins améliorée. Par contre, par souci de justice sociale, les cotisations ont été maintenues et même un peu redressées, ce qui doit permettre aux intéressés de se sentir des citoyens à part entière. Il faut respecter la sensibilité des petites gens, de ce que nous appelons la populace d’en bas. Il ne faut pas oublier que ces individus peuvent nous être utiles en cas de guerre. Mais d’autres mesures viennent également d’être prises. Ainsi l’Assemblée vient de décider fort justement que le 1er mai serait désormais travaillé, ce qui est bien la moindre des choses pour une fête dite du travail. J’ajouterai qu’on aura mis fin ainsi aux défilés de ce jour-là, allant ainsi dans le sens d’une prolongation de la durée de vie des chaussées de la ville entre République et Nation. Notre gouvernement, qui fait de grandes économies, est également sensible aux petites économies et il sait le rappeler brillamment lorsqu’il le faut à ces bandes de touristes.
Mais ce n’est pas là son seul chantier. Le gouvernement envisage aussi de supprimer la notion même d’âge de la retraite, afin de laisser à chacun la liberté de travailler jusqu’à sa mort. Cette grande réforme constituera une grande page de l’oeuvre du Président, qui contribuera à améliorer sensiblement le problème des retraites, puisqu’il ne peut être question, de toute évidence, de verser une retraite à des gens qui ne l’ont pas prise.»

Mauricette venait de glisser dans la poche de mon pantalon une main inquisitrice dont le contact était d’une douce chaleur. Cependant François-Xavier continuait :

«  Le plus terrible sans doute, et le plus dangereux aussi, c’est que l’engeance détestable, dont je vous parlais ci-devant, possède le droit de vote ! Certes le pouvoir, dans sa sagesse, n’en tient pas compte. Leur vote nous fait bien rire et ce n’est pas demain que leurs doléances seront prises en considération. Il y a dans ce pays des citoyens courageux qui sont prêts à mettre fin à toutes les énormités de la démocratie. Comme si la démocratie n’était pas le droit des puissants à régenter toute la plèbe, mais sans le lui dire. Heureusement qu’il s’agit pour la plupart d’individus suffisamment stupides pour avaler les sornettes qu’on leur raconte, notamment sur Télé Bonniche et sur Radio Concierge, deux médias qui nous sont maintenant dévoués. Certains, moins ignares que les autres donc plus dangereux, parlent de propagande radiotélévisée et de dénis à la démocratie. Ce sont les premiers auxquels on devrait retirer le droit de vote. Il est vrai que c’est difficile car sous couvert de leurs professions d’universitaires, de professeurs, de chercheurs, de savants, d’écrivains, d’artistes, bref tous ces métiers d’ergoteurs inutiles (la pensée n’a jamais produit beaucoup d’argent, contrairement aux affaires), ils arrivent parfois à effrayer les gens de notre monde, qui produisent de la richesse. La vraie richesse, celle qui consiste à produire et ramasser toujours plus de sous, n’a rien à faire des bavardages ou ratiocinations de cette populace de soi-disant intellectuels. »

La main de Mauricette s’était animée d’un doux mouvement de translation alternée. Je me sentais si bien que j’aurais presque pu adhérer, malgré mes doutes, aux thèses de l’orateur qui poursuivait :

« Mais nous sommes sur la bonne voie. Toute la presse est maintenant à notre botte et l’ensemble des médias est prêt à manger dans notre main, puisque nous détenons le pouvoir et l’argent. Il faut dire qu’une partie de la racaille, la plus intelligente, s’est ralliée à nos objectifs et à nos idéaux. Grâce à la parole de notre grandissime Sauveur.
Des élites ont inventé l’Europe, du moins une Europe à géométrie variable, qui permet de remettre à leur place les tergiversations sociales et de revenir aux incontournables lois de notre économie, les seules à prendre en compte dans une société qui marche, une société moderne. Il y a cependant encore une populace pour contester cette vérité mondiale en prévoyant le pire pour ceux qu’elle représente, comme si leur avenir avait la moindre importance pour notre avenir à nous, les riches, et bien sûr pour l’avenir de notre monde, le seul qui ait de l’intérêt. »

Mauricette avait atteint son but et je lui murmurais doucement à l’oreille qu’elle venait peut-être de gaspiller son petit déjeuner, ce qui la fit rire, du temps que le tribun terminait :

« Certes le chemin est difficile mais nous saurons nous battre pour reprendre à cette pègre les avantages qu’elle a su nous dérober pendant des années. Le plus tôt sera le mieux. Quand ces canailles auront été définitivement matées et seront devenues sages, obéissantes, travailleuses et enfin raisonnables dans leurs revendications salariales et autres, notre Société, celle des gens bien, pourra vivre dans le bonheur et l’opulence que tous ces minables, enfin remisés à leur vraie place, ne songeront plus à leur contester en oeuvrant sans cesse, sans hésitation ni murmure, pour l’améliorer. »

Loulou, que l’on n’avait pas entendu jusque là, occupé qu’il était à pratiquer sur sa voisine un cunnilinctus baveux, se mit à tonitruer qu’il valait mieux entendre de pareilles conneries que d’être sourd, à la grande joie des participants que la perspective d’un débat réveillait un peu. Loulou, sorte de Bérurier tonitruant, traitait maintenant son interlocuteur d’enc..., de trou du c.., de péd..., qu’il sodomiserait jusqu’à la garde s’il n’était par ailleurs un bon copain. Devant cette argumentation politiquement incorrecte, tout le monde avait pris le parti de rigoler. Sans insister beaucoup Loulou (dont la partenaire commençait à s’indigner de cette interruption brutale susceptible de compromettre son douzième orgasme) était retourné, si l’on peut dire, à ses agapes, non sans faire remarquer lourdement à l’assistance les effets néfastes sur le métabolisme d’une alimentation discontinue. François-Xavier, un peu chiffonné tout de même, se consolait avec un Pimm’s number one qu’il sirotait à petites gorgées. Cependant Mauricette m’entraînait à l’extérieur pour la poursuite de ses jeux de grande fille. Je ne crois pas faire partie des petites natures mais cette gamine commençait sérieusement à malmener ma fontaine de jouvence, au risque de la tarir. Je ne raconterai pas ici les curiosités que son imagination débordante m’amena à satisfaire, qui n’ont pas leur place dans une littérature convenable.
Depuis lors j’ai perdu de vue Mauricette mais on m’a rapporté qu’elle serait allée à Bruxelles, sur la foi d’informations fallacieuses concernant le Mannekin Pis !

Je sais seulement qu’à quelques mois de là, plusieurs invitées du réveillon donnèrent le jour à de gentils bambins qui vinrent au monde avec houppelande et capuche rouges. Ce n’est pas mon genre de critiquer le pouvoir en place mais nos gouvernants auraient quand même pu y penser lorsqu’ils décidèrent le déplacement de la date de Noël en période caniculaire. N’était-il pas envisageable de la reporter à une autre période, moins dangereuse pour la libido que le mois de juillet, à Pâques par exemple. Ne dit-on pas que gouverner, c’est prévoir ?
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Jean Calbrix · il y a
C'est finalement Noël au balcon en attendant que ce soit Pâques aux tisons ! Bravo Alex pour ce texte qui n'a pas sa langue dans sa poche (double sens). L'analyse de la société par les riches est d'une grande justesse. Merci de nous avoir fait faire un tour dans les arcanes de leur circonvolutions cérébrales. Je clique sur j'adore !
Vous avez aimé Mumba, aimerez-vous Ianna tout autant ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Miraje · il y a
Un sacré défilé ... !
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Joëlle Brethes · il y a
Un texte truculent qui m'a en premier lieu fait feuilleter mon dico pour chercher "rhéologie" ;-) Pas de problème pour le reste du vocabulaire, même pour les mots latins, merci ! ;-)
"Bravo" pour ces mesures "courageuses" que tout patriote sensé appréciera !!!!!!!
Ah, j'allais oublier : ici, à La Réunion, on prend des bains de minuit à Noël, chèèèèèèr

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