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Les anciens et les modernes.

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Linotte

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Dans l’immense champ jouxtant une villa neuve dont les formes commencent à s’estomper dans le crépuscule, une sorte de véhicule futuriste miniature tourne silencieusement. Noir et frôlant le sol il avance sur ses deux roues, en cercles concentriques. Il ne s’arrêtera qu’une fois le travail achevé puis s’en ira, à bout d’énergie, se reposer sur sa base. Au petit matin, gonflé à bloc, il reprendra sa danse circulaire.

Quand Fabrice avait entendu un collègue vanter les mérites de son robot tondeur de pelouse, il s’était tout de suite dit qu’il lui en fallait un. Il en avait assez de s’échiner avec une petite tondeuse dans son immense terrain, un champ dont sa femme, petite fille de fermiers, avait hérité. Il préférait largement le week-end, après sa semaine au bureau, regarder les sports à la télé plutôt que de tourner en rond pendant deux heures autour de sa villa. Parce qu’une fois la maison construite, il restait encore plus de 2500 m2 à entretenir ! Et puis, il serait le premier dans le village à posséder un outil aussi révolutionnaire, et cette idée lui plaisait bien...Il décida d’acheter le meilleur des robots, le plus cher, le plus sophistiqué, celui qui lui permettrait de traiter un terrain irrégulier comme le sien.
Sa femme, elle, trouvait un tel achat superflu : quasi 6000 euros, c’était une somme, surtout qu’ils allaient devoir bientôt acheter une seconde voiture étant donné qu’elle venait de retrouver du travail à 18 kms de chez eux...Et ça l’énervait, ce besoin qu’il avait de toujours être à l’affût des dernières nouveautés de la technologie. Il avait déjà changé un tas de fois de portable, et si ses moyens le lui avait permis il aurait tous les ans changé de voiture ! C’était une course sans fin, et qui selon elle n’apportait pas plus de bonheur.
Il disait que ça allait lui faire gagner du temps, mais du temps pour quoi ? Pour aller encore plus souvent sur facebook ? Il ne s’occupait que rarement du ménage, et jamais des repas.Elle finissait par se demander s’il s’occuperait de ce bébé qu’ils avaient prévu de faire bientôt, maintenant qu’ils étaient installés et qu’ils avaient chacun un travail. Mais ces réflexions, elle les garda pour elle.
Concernant le robot, elle finit par capituler, pour avoir la paix. Elle avait même accepté qu’ils fissent une petite fête avec famille et amis le jour où le X300 de chez RANAVUS ferait sa première tonte.
Quelques temps plus tard on vit Fabrice installer tout autour de son terrain un câble fixé à de petits piquets, sorte de mur invisible caché dans l’herbe, et destiné à permettre au robot de cartographier son espace de travail et de se géolocaliser. Le fil courait aussi autour des arbres d’ornement qui avaient été plantés l’année précédente.
Cette tâche lui prit tout un week-end et Fabrice remarqua que le propriétaire du pré voisin, un paysan qui ne lui avait jamais dit bonjour, le regardait de loin, planté à côté de son petit troupeau de moutons. Fabrice lui trouva une attitude goguenarde, l’attitude de quelqu’un qui pense que tous les employés de bureau sont des fainéants, des fonctionnaires.
Durant la semaine qui suivit l’initialisation du robot, Fabrice ne partit pas tranquille à son travail : une telle merveille ne pouvait que susciter des convoitises. Certes le robot se mettrait à faire hurler son alarme sur l’i-Phone de Fabrice dès qu’un intrus mal intentionné chercherait à le soulever, mais sait-on jamais, les voleurs sont des gens astucieux...Il ne cessait, dès qu’il avait deux minutes, d’entrer en contact avec son objet high-tech via une subtile application installée sur son i-Phone. Il n’aurait pas davantage surveillé son nouveau-né ! Il ne se lassait pas, sur le petit écran de son portable, de visualiser les paramètres de travail de son robot en train de tondre méticuleusement. Vraiment il était enchanté de son achat, et ne se privait pas de le dire autour de lui.
La nuit, il ne dormait plus que d’un œil. Il avait même pris l’habitude de faire sonner son téléphone à deux heures du matin pour aller vérifier que tout était normal dehors. Sa femme, qu’il réveillait, l’avait menacé de faire chambre à part s’il continuait ce « cirque ».
Il finit par se tranquilliser, et par retrouver le sommeil.

On est samedi mais le X300, infatigable travailleur, ne connaît pas de week-end et tourne sur l’herbe humide de ce petit matin d’automne. Derrière lui se dessine un ruban de velours vert-pomme qu’on a envie de caresser. Dans la villa tout est calme, tout dort à l’abri des volets clos.
Dans le pré d’à côté, les douze brebis et les trois agneaux se sont regroupés contre la clôture. Au point le plus éloigné du terrain de Fabrice, serrés toison contre toison. Ils bêlent doucement, les uns après les autres, parfois ensemble, en un étrange concert plaintif et monocorde.
Le propriétaire du petit troupeau arrive avec son panier. C’est un lève-tôt, il vient cueillir les rosés sortis dans la nuit et vérifier que ses agneaux se portent bien. Pendant qu’il ramasse les champignons son chien, un collie noir et blanc, ignore les moutons et, planté près de la clôture mitoyenne, aboie longuement en direction du X300, le cou tendu, planté sur ses pattes de devant. Au bout d’un moment, chaque fois que le robot passe à proximité, il se met à creuser avec hargne sous les fils de fer barbelés. Le fermier regarde ses brebis, son chien aux yeux devenus fous. Alors il lance son bâton en direction du robot : « Saloperie, tu vas pas arrêter d’énerver mon chien et de faire peur à mes brebis? Tu vas voir, j’vas bien te calmer, moi ! »
Le bâton tombe à quelques mètres du robot, dans l’herbe qui n’a pas encore été tondue. Encore un tour et le X300 avance vers l’obstacle, le heurte, tente de le contourner mais reste bloqué. Grosse tortue soulevée par l’avant,il se met à hurler sans discontinuer. Le chien s’est faufilé sous les fils de fer barbelés et s’est jeté sur la chose, la bouscule, la griffe, la mord, et finit par la retourner. Le X300 n’est plus qu’un gros scarabée noir inerte, inutile, dont le cri strident retentit dans le champ et sur le portable de Fabrice.
Le fermier escalade la clôture pour remettre le robot sur ses roues, ramasser son bâton, et tirer le collie hors du terrain de son voisin. Il écrase au passage le câble invisible qui délimite la pelouse, ainsi que l’un des petits piquets cachés dans l’herbe. Il a juste le temps de remettre le X300 à l’endroit et de reprendre son bâton avant que Fabrice apparaisse en pyjama sur la terrasse :
- Pourquoi vous êtes chez moi ? Qu’est-ce que vous avez fait à mon robot? Vous vouliez me le piquer ?
- Pas du tout ! C’est mon chien...
- Si vous l’avez détraqué, ça va vous coûter cher !
- Je l’ai pas touché, je voulais juste récupérer mon chien, il est pas en sucre ton engin ! Quelle idée aussi d’avoir un appareil qui terrorise les animaux...
- Sortez de chez moi, d’abord. Et attendez-vous à ce que je dépose plainte pour tentative de vol, parce que s’il y a des dégâts vous allez payer !
- T’en fais des histoires pour un outil !
Le fermier quitte la pelouse, traînant son chien par le collier. Fabrice est au chevet de son robot et crie :
- Il y a des traces de griffures, vous allez pas vous en tirer comme ça !
Et il emporte ses 20 kilos de robot-tondeur dans son garage, pour vérifier l’étendue des dégâts.
Tout va bien, l’engin a repris son travail. Mais Fabrice a bien l’intention de demander un dédommagement pour les rayures faites sur la belle carrosserie noire. Sa femme essaie de l’en dissuader, rien à faire.
Vers 22 heures rien d’anormal, le X300 est revenu au nid, c’est-à-dire à sa base, pour recharger sa batterie. Il peut retourner devant la télé pour voir la fin du classico Marseille-PSG.

Le lendemain matin, les yeux encore ensommeillés, il sort sur le perron : c’est un beau dimanche d’automne, il va pouvoir aller faire du vélo.
Plus de robot ! Il a beau faire le tour du terrain, c’est une évidence abominable, son X300 a disparu !
Il pense à ce voleur de paysan, mais voit la trace de la tonte qui sort de sa pelouse, à l’endroit où le chien a creusé, puis se dirige vers le fond du pré, là où un groupe de saules masque un trou d’eau. Le cœur battant il suit la trace...
Au bord du trou, X300 se tient immobile, comme en attente. Et, flottant à la surface de l’eau stagnante, les toisons des douze brebis et les corps maigres des deux agneaux.

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RAC · il y a
Brr...Affreuse cette chute ! Un scenario pour un film d'épouvante : la vengeance du X300 ! Méfiez-vous... Pas un poil plus haut que l'autre... on vous observe... On vous rasera...
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Artvic · il y a
La technologie ! Un sujet qui nous envoûte tous. Merci ! ❤
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Ginette Vijaya · il y a
En plus ce robot a le sens de la vengeance !
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Linotte · il y a
Et à présent les voitures autonomes, autre sujet de nouvelle... Merci de m'avoir lue!
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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi... enfin si l'on excepte les dommages collatéraux !
Bon Week-end et bises, Linotte !

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SakimaRomane · il y a
Vous avez un vrai talent de conteuse et quelle chute…Bravo :)
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Flip · il y a
très bien enlevé... d'un réalisme saisissant. Vivement les prochaines nouveautés technologiques pour mettre du piment dans nos vies.
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Linotte · il y a
Merci Flip. J'ai voté pour votre petit récit "Tout en bas", bien conduit et bien écrit. Quels rites initiatiques, aujourd'hui, pour nos petits européens?
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Flip · il y a
Chère Linotte, ne faites pas la tête ! A nous d'inventer quelques rites qui ne manqueraient pas de piment... La porte est ouverte !
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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec le même plaisir votre nouvelle avec sa superbe chute. Fabrice pourra se reconvertir dans la tonte des moutons !
Vous avez aimé mon verglas, et je vous en remercie. Il est en finale. Irez-vous le soutenir à nouveau ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Flip · il y a
Sauf erreur de ma part, je crois bien que c'est fait, et bien fait! Un vote sincère qui souligne le choix et le réalisme d'un vocabulaire frigorifiant.
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Guy Bellinger · il y a
Excusez-moi, c'est encore moi, ayant cliqué trop tôt. Sur le thème des relations hommes-femmes jaimerais vous présenter deux de mes textes "Le tas d'os et la grenouille éclatée" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-tas-d-os-et-la-grenouille-eclatee) ainsi que le poème "Alice & Charles & Lewis & Carroll (http://short-edition.com/oeuvre/poetik/alice-charles-lewis-carroll)
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Guy Bellinger · il y a
Technique sans éthique n'est que ruine de l'âme, ce que vous démontrez avec un talent certain de conteuse. Thèmes secondaires également intéressants : que faire du temps libre dégagé par l’assistance de la technique ? Et aussi classico vs. j'aide ma petite femme. Au bout du compte, un texte aussi riche que ludique.
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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Peut-être que le robot n'a pas apprécié le choc avec le chien, allez savoir (il a un sursaut de conscience) ?
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