Mitra

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Ce point d’eau, c’est Phù qui l’avait senti. Sa trompe s’était tellement affinée avec le temps. Quelle matriarche elle faisait. Plus de trente ans qu’elle guidait la harde. Force, sagesse, détermination. Sa réputation avait dépassé les frontières du Laos et s’étendait à des milliers de kilomètres à la ronde. Tout le troupeau était honoré de faire partie de son clan. Il faut dire que Phù était la seule éléphante à avoir réussi à s’enfuir d’un sanctuaire à touristes. En pleine nuit et à force d’acharnement, elle avait brisé ses chaînes, rempli de boue la clochette qu’on lui avait mise autour du cou pour l’empêcher de tinter. Grâce à elle, douze autres éléphants captifs avaient également réussi à s’échapper de leur prison en toute discrétion.
Mitra était fière et admirative de sa mère, mais se demandait avec inquiétude si elle arriverait à guider les siens aussi bien qu’elle. Parce qu’un jour, c’était sûr, on la désignerait à la tête du troupeau. Elle savait que ses sœurs et ses belles-sœurs ne seraient pas de taille, mais elle se demandait aussi si elle-même le serait. Pourtant, les autres éléphantes voyaient déjà en elle la relève et cette responsabilité croissante lui faisait un peu peur. Elle avait déjà assez à faire avec son rôle de mère. Ankh avait à peine dix mois et tout à apprendre. Aujourd’hui, il lui tenait sagement la queue avec sa trompe et la suivait docilement partout, mais dans quelques années il devrait quitter la harde pour rejoindre les autres mâles et s’initier à de nouvelles règles fondées sur le rang et la force.
Voyant le plan d’eau boueux, Ankh lâcha joyeusement la queue de sa mère pour se précipiter dedans comme à son habitude.
— Pas tout de suite, l’interrompit Mitra en enserrant son petit avec sa trompe. Tu es assez grand maintenant. Pose-toi deux secondes avec moi. Je veux que tu regardes Phù.
Ankh observa sa grand-mère, absorbée par son rituel de toujours, celui qu’elle faisait dès qu’elle était au bord de l’eau. Coups de patte au sol, infrasons puissants, barrissements. Ankh n’avait jamais su ce que cela signifiait. Un truc de vieille femelle peut-être.
— La vielle femelle, comme tu dis, elle avertit les autres clans de la présence d’eau. La saison sèche les rend rares, tu sais.
— Je comprends mieux pourquoi nos marches sont aussi longues... Bon, je peux y aller maintenant ? Il faut que je me décrotte les pattes. Et puis, Sung m’attend, regarde !
L’éléphanteau leva la trompe vers son cousin, déjà trempé jusqu’aux oreilles.
— Il attendra deux secondes. Tu sais qu’il te faudra bientôt apprendre tout ça. Coups de patte, barrissements, infrasons. C’est important pour notre survie.
La survie de l’espèce. Ankh entendait cette rengaine depuis qu’il était né. Le pays aux millions d’éléphants était devenu le pays aux milliers d’éléphants. L’exploitation forestière avait fait reculer leur habitat naturel, sans parler de la malveillance de certains hommes.
— Ouiiiii, je sais tu me le répètes tout le temps. Sung m’a dit qu’il m’apprendrait tout ça, fit-il en pressant sur la trompe de sa mère qui le retenait prisonnier.
Comprenant son impatience, Mitra libéra finalement Ankh et l’observa courir et plonger dans la boue.
Elle s’approcha à son tour de l’eau pour rejoindre ses sœurs en pleine toilette. Noy s’apprêtait comme pour un rendez-vous galant. Mitra savait qu’un mâle l’attendait en bordure de forêt. Noy sentait les phéromones à pleine trompe.
— Je fais ça pour la survie de l’espèce, rappela Noy.
— Et quel dévouement ! plaisanta Malee, son autre sœur, montrant de la trompe les cinq éléphanteaux de Noy.
— Moi au moins, je fais des femelles, dit-elle fièrement en regardant ses petits.
Sur ses cinq éléphanteaux, Noy avait fait un seul mâle. Sung. Il avait quatre ans maintenant et jouait les pères avec Ankh.
Un barrissement colérique retentit derrière les arbres.
— Dépêche-toi ou il va se trouver une autre femelle, plaisanta Mitra.
Noy sortit de l’eau comme une princesse faisant attendre son cher et tendre. Mitra et Malee regardèrent leur sœur s’éloigner avec tendresse.
— Quel numéro, celle-là. Ce besoin de plaire tout le temps ! s’amusa Malee en se couvrant le derrière des oreilles de boue pour se rafraichir.
— Souviens-toi, adolescente, tous les mâles étaient à ses pieds. Moi, je ne sais pas comment elle fait, je n’ai aucune envie en ce moment.
— Normal, tu as d’autres choses en tête.
— Oui, Ankh occupe tout mon esprit.
— Je ne parlais pas de ton petit. Je sais que tu sens la pression du clan sur toi. Phù n’est pas éternelle. Un jour, ce sera toi qui prendras la tête de notre groupe.
— Je ne suis ni la plus vieille ni la plus expérimentée. C’est toi qui devrais prendre la tête.
— Tu sais bien que je ne pourrais pas. Avec ma patte, c’est trop risqué. Je suis trop faible maintenant.
Mitra se souvenait de cette journée où Malee s’était aventurée seule dans la forêt pour ramasser quelques fruits, plantes et racines pour les petits. Elle n’avait pas vu l’énorme trou dans lequel elle avait chuté. Elles n’avaient jamais su si c’était un piège d’humains. Ça y ressemblait, mais aucun d’entre eux n’était apparu pour les attraper. À la force de sept ou huit trompes, les éléphantes avaient réussi à sortir Malee de là, mais sa patte arrière droite avait été gravement endommagée. Aucun baume, même ceux concoctés par Phù, n’avait pu venir complètement à bout de la blessure. Depuis ce jour, tout le clan s’était calé sur le pas de Malee, lent et boiteux. Il n’en était pas moins fort, au contraire : ce genre d’évènement soudait encore plus la harde.
— Qu’est-ce qu’elle fait avec tous ses branchages ? s’interrogea Malee, observant leur mère affairée sous un arbre.
— Je sens qu’elle prépare un jeu pour les petits. Elle est de plus en plus proche d’eux, tu ne trouves pas ?
— C’est vrai. C’est étonnant. Elle qui a toujours joué les intouchables avec eux. Toujours à vouloir imposer le respect. Elle s’adoucit avec l’âge.
— Mammmaaannn !
Les appels de Ankh étaient toujours les mêmes. Mitra les reconnaissait entre mille. C’était le seul avec cette voix pleine de complainte.
— Oui, mon chéri ?
— Je m’ennuie, viens jouer avec moi. Sung, il est parti.
— Comment ça, Sung est parti ? s’étonna Mitra scrutant le plan d’eau.
— Oui, il est parti chercher son père dans la forêt. Il l’a entendu barrir au loin.
Mitra savait que le mâle attiré par Noy n’était pas le père de Sung. Ce dernier était mort, mais Noy n’en avait toujours rien dit à sa progéniture. En voyant sa mère se diriger dans la forêt pour répondre à l’appel du mâle, Sung avait dû en déduire qu’il s’agissait de son père.
— Ankh, tu restes ici avec tante Malee. Je vais aller chercher Sung.
— Vas-y avec Win et Dala, c’est plus sûr, suggéra Malee.
— Non ne t’inquiète pas, je vais avertir Noy. Ses mamours attendront.
La tête froide, Mitra se dirigea vers la rive sans montrer la moindre panique, alors que tout en elle s’était mis à battre à tout rompre : cœur, veines, tempes... Elle ne savait que trop combien la forêt arpentée seule pouvait être dangereuse. Encore plus pour un éléphanteau.
En sortant de l’eau, Mitra secoua la boue de tout son corps et commença sa course vers la forêt tout en sonnant avec sa trompe l’alerte destinée à sa sœur Noy. Ses oreilles, ses yeux, ses narines étaient au garde-à-vous pour pister la trace du petit. Sung n’était pas loin, elle le sentait. Mais plus elle s’approchait, plus l’odeur du danger la tenaillait. Elle courrait à travers les arbres tout en continuant d’appeler Noy à la rescousse. Elle finit par déboucher sur une clairière. Et c’est là qu’elle le vit. Sung était sanglé avec des cordes par huit hommes tandis qu’un autre, sur le dos de l’éléphanteau, tentait de le faire avancer à coups de crochet. La rage transforma la trompe de Mitra en une arme sans merci projetant les étrangleurs loin de Sung. La force et la détermination de l’éléphante les firent fuir sans demander leur reste. Le dernier homme sur le dos de l’éléphanteau lança en direction de Mitra son crochet qui vint se planter entre ses deux yeux. Elle ne sentit rien. Elle avait la peau dure comme tous les siens, mais elle savait que c’était la rage qui la protégeait de la douleur. Avec sa trompe, elle retira de son front l’arme couverte de son sang et la retourna contre le braconnier, lui entaillant légèrement le torse. L’homme blessé tomba à terre et se mit à ramper péniblement, tentant d’échapper aux deux pattes avant de Mitra, déjà en l’air et prêtes à retomber sur lui. Alors qu’elle allait broyer le ravisseur, Mitra fut traversée par un souffle puissant, murmurant dans tout son être « pas comme ça ». Reconnaissant la voix ferme mais pleine de sagesse de sa mère, Mitra dévia l’atterrissage de ses deux pattes, juste à temps pour épargner l’homme. Elle le fit rouler avec sa trompe le plus loin possible de Sung puis, jugeant le danger suffisamment écarté, revint sur ses pas pour délivrer le petit de tous ses cordages. Mais Noy était déjà là et à l’œuvre.
Mitra, Noy, et Sung rejoignirent ensemble le clan. Dans l’eau boueuse, l’heure était aux soins des peaux blessées et apeurées. Toutes les trompes s’appliquaient à apaiser et réparer Sung. Mitra remarqua qu’il manquait la meilleure trompe du clan. Celle de Phù.
Se tournant vers l’arbre où elle l’avait vue la dernière fois, elle aperçut le corps de la cheffe couché. Ça lui arrivait de temps en temps de se reposer et d’étendre ainsi son corps vieilli. Mitra s’écarta du clan pour se rapprocher doucement de la rive et rejoindre sa mère. Malee et Noy, la suivirent. Phù, couchée sous son arbre, les yeux fermés, s’était endormie pour l’éternité. Elle avait préparé les branchages de son propre enterrement. Tout le clan sortit de l’eau pour procéder à la veillée funèbre. Après que toutes les trompes eurent caressé le corps sans vie de la matriarche, Mitra s’approcha enfin pour lui adresser son ultime tendresse. Alors que sa trompe glissait entre les deux yeux de Phù, les éléphantes du clan barrirent si fort que toute la forêt sut.
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me lodie · il y a
Joli !
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Nadia (Naiade) TTH · il y a
Charmé par votre autre publication il me fallait en lire plus... Je suis comblée ! Ce texte de toute beauté, émouvant et toujours de si belle facture. Hâte de découvrir vos prochaines publications. Je partage, espérant vous offrir plus de visibilité. (Je n'ai aucune compétence mais la simple lectrice que je suis vois en vous un(e) auteur(e) brillante qui semble disposer d'une belle palette, vraiment enchantée de cette découverte).
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Morgane Urban · il y a
Merci bcp pour ces mots forts encourageants Naïade !
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Doria Lescure · il y a
très joli récit sur une harde d'éléphantes d'Asie. Le style est fluide, le fond est bien amené et cette personnification est bien faite, prenant en compte pour les mettre en lumière, les comportements des pachydermes. C'est une belle histoire d'animaux !
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Camille Berry · il y a
C'est une belle histoire attachante. La tristesse des éléphants...
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Aurore Rey · il y a
Par votre récit, c'est un peu comme si nous vivions la vie d'un éléphant. Se mettre à la place de l'autre, même si c'est un animal, quelle merveille ! Merci
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Françoise Cordier · il y a
Une belle histoire dépaysante et tendre.
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Eva Dayer · il y a
Un joli texte, bien écrit . C'est plus qu'un conte, une découverte, une sensibilisation à la vie animale, par bien des aspects, si proche de la vie humaine.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien documentée, bien menée. captivante !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une chronique de la vie des éléphants , un décor exotique , une intrigue où sont mis en avant les liens de solidarité , d'amitié et de cohésion .

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