Mississipi Burning

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Tout au fond du fleuve, il n’y a pas de mythique monstre qui remonte de temps en temps à la surface pour relancer le commerce local, aucun Tom Sawyer qui se cache de Tante Polly comme de l’école, pas plus que ces self-made men tombés du toit un jeudi noir de 1929.
On y trouve toutefois un rêve américain livré à ses paradoxes et, certains matins, des carcasses putréfiées jusque dans leurs âmes parviennent à s’échouer sur les rives.

Sous nos pieds, un magma en perpétuelle effervescence qui n’attend que de rejaillir entre une abolition de l’esclavage entérinée et une ségrégation raciale qui vit encore de beaux jours.
Les damnés d’une terre incandescente qui viennent réclamer des comptes à une histoire qui prend tout son temps pour écrire une nouvelle page.

RedNeck-Town, le 4 juillet 1959.
Je m’appelle King Kane.
Ça fait un mois que je suis sur place et j’ai pu décrocher un poste de shérif vacant depuis que mon prédécesseur s’est fait lyncher pour avoir apporté un verre d’eau au petit cireur de chaussures écrasé par un soleil de plomb puis par la foule.
Du coup, j’ai une étoile prés du cœur et un adjoint, Bob, véritable bras cassé porté sur la bouteille mais il a des circonstances atténuantes.

Dans notre bureau, nous jouons souvent aux cartes en attendant que le feu s’embrase, ce qui ne manque jamais de se produire.
Quand j’y pense, on est quand même trop bien situés.
A notre gauche, Taylor Dayne, le croque-mort qui saute sur tout ce qui pénètre un ongle de pied en ville pour prendre ses mensurations, Bob a d’ailleurs tiré une drôle de tête dés notre arrivée, quant à moi, il m’en faut beaucoup plus.
Faut savoir respecter les coutumes, cela facilite l’intégration, lui dis-je un brin ironique.
A notre droite, le NNAT, saloon du coin où tout le monde se retrouve pour picoler, taquiner le carton ou admirer les meneuses de revue aussi aguicheuses qu’aguichantes. Vénérées et vénéneuses, elles sont l’épine dorsale du bistrot.
Tout le monde vient, enfin c’est vite dit quand on comprend que NNAT signifie No Niggers At All, même pas dans le hall d’entrée mais pourquoi après tout dans le hole déjà creusé par précaution.

En face, plusieurs commerces s’emboîtent le pas entre Lee le pressing, Oleson et son épicerie puis Rosenbaum le banquier.
Derrière eux, un dénivelé qui permet d’accéder au fleuve où les fanas du jogging côtoient les marcheurs du dimanche et les amoureux d’une faune aquatique à attraper au lasso, bref des pêcheurs.
Derrière eux, un horizon qui, comme toujours, se couvre.

C’est le jour de la fête nationale et Bob et moi, on se doute bien que nous risquons de ne pas avoir trop le temps de nous ennuyer.
Nous libérons Archie, le poivrot du coin, que nous récupèrerons dans quelques heures, comme toujours.
Bob passe la serpillière dans sa cellule et j’échange quelques mots en pleine rue avec Taylor qui se frotte déjà les mains.
Il faut dire ce qui est, quand il se frotte les mains, ce n’est jamais bon signe.

La rumeur se propage en annonçant la venue ce soir de deux musiciens de génie, Robert « Robbie » Johnson et John « Boomie » Hooker qui vont donner un récital sur les bords du fleuve où une estrade a été montée en leur honneur par leurs frères de couleur.
Robbie et Boomie, deux guitaristes de génie qui vont faire escale dans ce lieu oublié du progrès comme ils ont de la famille à RedNeck Town, cousins, oncles et tantes qui se sont démenés sang et eau pour tirer des câbles jusqu’à une source d’énergie indispensable fournie par Lee en empathie avec les peaux meurtries jusque dans leur chair par les préjugés de tous bords comme ce fut le cas des indiens arrachés à leur propre terre.

Ce soir, c’est décidé, je n’irai pas me détendre en charmante compagnie au NNA T mais me rendrai sur les berges pour assister au show.
Il ne peut en être autrement, moi qui dans dix ans serai à deux doigts de littéralement me prosterner devant Hendrix lors d’un célèbre festival.
Et puis, que serait le rock des blancs sans le blues des noirs ?

Les lumières de la ville, déjà, s’allument.
Party Time !
Tout ce que la population compte de blancs dans ses rangs se presse au NNAT sauf moi donc et Bob, fin mélomane, qui m’accompagne.
Lee est déjà aux premières loges tout comme Taylor qui se sent irrémédiablement attiré par l’odeur du grabuge d’une nuit pleine de promesses.
Le fond de l’air commence à se rafraîchir et quelques éclairs, au loin, commencent à fendre l’horizon.

Putain, ils manient la guitare comme des dieux et les paroles posées sur un lit de douleur étouffée me tirent presque une larme des yeux.
Je n’ai pas vu arriver une meute de cavaliers vêtus de blanc jusqu’à leur fout ta cagoule.
Très vite, l’ignominie prend toute son ampleur.
J’entends les mots Fouet qui claque la poussière du sol, Corde pour les pendre et Lynchage se répandre dans l’air comme un virus contre lequel on ne peut absolument rien.
Pour compléter le tableau, il ne manque que des croix en feu.
Douze cavaliers d’une apocalypse en devenir.

Bob et moi, on se fait traiter de sales traîtres à la cause, comme si soudain nos étoiles ne signifiaient plus rien du tout.
Lee essaie de s’enfuir et se prend une balle de Winchester en pleine tête, Taylor s’affaire déjà dans son échoppe.
Les deux musiciens sont manu militari descendus de l’estrade et amenés prés du shérif et son adjoint comme des 18 spectateurs présents, regroupés et encerclés par les chevaux énervés et leurs cavaliers prêts à en découdre au signal de leur chef qui met pied à terre.

Une carrure imposante et une voix grave qui me permettent immédiatement de reconnaître le juge du canton, certainement accompagné de ses deux fils.
Ça me fait un score de 3 sur 12, les autres n’étant que des rôles secondaires, des suiveurs de petite envergure embobinés par les inepties de leur chef.
Le juge Heston, pourtant pas dans le remake tout pourri de Burton, se permet de comparer tous ces négros à des singes qui veulent envahir notre planète.
Ils sont le mal incarné, il est le remède.

Un véritable carnage.
11 cavaliers blancs qui mettent en joue 18 noirs et appuient sur la détente au signal d’Heston.
Il pleut des corps déchiquetés par les rafales de balles tout autour de Bob et moi.
Heston, grand pragmatique devant l’éternel, se réserve les deux blancs-becs en sortant un flingue de son étui.
Pour s’échauffer la main, un coup de crosse dans l’arcade sourcilière de Bob qui explose en plein vol.
Le sang recouvre son visage et il tombe à terre, sur un corps lui servant de matelas.
D’instinct, je m’approche de lui sans penser aux conséquences, devenant une proie facile en plein dans la ligne de mire du juge qui déjà me vise.
Je pose ma main sur l’épaule de Bob en lui glissant à l’oreille que tout va bien se passer.

L’orage est à son point culminant.
Le vent est déchaîné, la pluie tombe drue en ne lavant aucun affront quand soudain la foudre décide de s’abattre sur moi.
Boom, boom, boom, mon croisement pour prendre une nouvelle route.

Nous revoilà dans le bureau de Bob.
Le silence est parfois dur à briser comme je bloque sur sa nouvelle cicatrice au coin de l’œil.
Je le laisse à ses pensées en regagnant mes pénates.

Le lendemain, Bob me dit qu’il a effectué des recherches à la bibliothèque et sur le net pour consulter les journaux du 5 juillet 1959.
Le massacre est à peine évoqué, tout juste un fait divers, aucune trace ni preuve de ces deux blancs de passage et l’unique témoin, Archie, qui a tout vu depuis la façade de Lee contre laquelle il était, forcément de façon bancale, appuyé bouteille à la main, se montre confus dans ses explications.
Aucune inculpation ne fut jamais prononcée.
Une affaire classée.

Mais quelque chose s’est cassé chez Bob, son regard n’est plus le même, lui déjà si fragile et en proie permanente à ses démons intérieurs.
Depuis qu’il a découvert avoir été conçu par une mère hippie à Woodstock, son prénom Robert en hommage à Plant pourtant absent du festival, suite à sa rencontre inopinée avec un certain King Kane de passage.

Je maudis mon invention de machine à remonter le temps.
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Maud Garnier · il y a
On a la même culture musicale 😉
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Stéphane Damois · il y a
En relisant à la va-vite (c'est un vieux texte) j'ai vu que je citais Taylor Dayne qui avait eu 2 tubes dans les années 80 : Prove your love et Tell it to my heart !
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Stéphane Damois · il y a
Un texte que j'avais appelé ainsi en référence au film de Monsieur Alan Parker.
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Marie Quinio · il y a
J'adore ce film. Super texte, Stéphane. Une reprise de Strange Fruit pour illustrer ton texte...
https://www.youtube.com/watch?v=B0B-wwtudEM

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Stéphane Damois · il y a
Merci Marie pour l'illustration même si je préfère de très loin la version de Billie Holiday, tant pour moi Aaron c'est la chanson titre du film " Je vais bien ne t'en fais pas ", film que je n'ai pas vraiment aimé pas plus que la chanson.
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Marie Quinio · il y a
Ah moi j'aime bien cette version ;)