Mission sur Damalvina

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Il y eut May, Verne, Klein, Vian, Genevoix, Stevenson et Druillet, Moebius, Corben... Puis Van Vogt, Wodehouse, Giono, Brown, Flaubert, Harrison, Steinbeck, Süskind, Maupassant, Renard, Gide  [+]

De l’espace, elle apparaît comme une boule grise, un peu floue, piquetée de larges taches blanches et cotonneuses. Passés les nuages, il faut traverser le gris pour rejoindre l’astroport. C’est à ce moment là qu’elle se révèle être ce qu’elle est vraiment : une planète-usine, recouverte à perte de vue de bâtiments gris. Gris comme son atmosphère, gris comme son brouillard enserrant la forêt de cheminées grises qui s’y déversent. Grise comme la vie qu’elle abrite. Elle ? La planète Wackerbrath.

Mais elle n’a pas toujours été aussi désespérante. A leur arrivée, face aux vastes étendues, les premiers colons se lancèrent dans les grandes cultures et l’élevage. Ce fut une époque où la vie était riante et riche de promesses. Mais la savane et la forêt claire qui s’offraient aux nouveaux arrivants s’épuisèrent vite et ne durèrent qu’un temps.
Le temps de découvrir la richesse du sous sol : minéraux industriels, métaux, pierres précieuses, carburants fossiles... Leur exploitation s’enclencha. En grand. L’industrie lourde prit son essor et s’étendit avec ses mines, hauts fourneaux, fonderies, forges, raffineries et entreprises en tous genres, empiétant toujours plus sur les sols libres. Les serres hydroponiques et les batteries d’élevage occupèrent le peu d’espace restant, provoquant la surpopulation démente des zones d’habitation assiégées par tout ce gris. Pour pallier cette situation, bon nombre de travailleurs sont logés dans leur usine. Des esclaves ? Non... ils sont payés. Mal.

Le rendez-vous était fixé au Parc. Le Parc n’a pas de nom. Inutile, il est désormais le seul de toute la planète. Le dernier souvenir du temps d’avant, de la dernière grande forêt, anéantie depuis. Un souvenir dérisoire. Il y a peu, sa disparition paraissait imminente : la flore dépérissait inexorablement et la faune, réduite à quelques petits rongeurs, frisait l’extinction. Sper Gynt, le président du Directoire lança une opération de sauvetage. Un simple prétexte.
– Pourquoi ici ? maugréa Sper Gynt.
– La discrétion. Y’a jamais personne, et puis vous verrez le résultat ironisa le major Kowalski.
– Le résultat ? c’est pas le problème ! Et tu le sais bien !
– Peut-être...

Sur Wackerbrath l’industrie tourne sans trêve, les hauts fourneaux déchirent les nuits enfumées de leurs feux rougeoyants ; les forges répandent bruit et chaleur dans un air vicié. Les mines à ciel ouvert sont autant de plaies immenses encrassant tout, sans distinction, ateliers, habitations, personnel ; la chimie mêle ses vapeurs à toutes ces poussières, rendant toute chose plus ou moins polluée, nocive, hostile à la vie.
Mais la fin est proche, les ressources s’épuisent, et vite. Encore une fois. L’importation des matières premières nécessaires, trop lointaines et en si grandes quantités, est hors de prix. Il faut trouver une solution. Et décider.

Une autre particularité de cette planète : ses dirigeants. Dès le début de sa colonisation, les pionniers s’organisèrent en une sorte d’association pour prendre les décisions collectives importantes, un petit comité. Ce système, mêlant économie et vie publique, parvint à se maintenir au fil du temps pour devenir la norme. Maintenant, le Directoire, son digne héritier planétaire, a la mainmise sur l’industrie et la politique, plus étroitement liées et confondues que jamais.
Et Sper Gynt, capitaine d’industrie comme eux, et fier potentat, tient ferme le Directoire et ses membres.

– Où en es-tu ?
Tous deux se tiennent sous une espèce d’arbre aux branches retombantes formant une voûte les isolant des alentours. Kowalski le désigne d’un coup de menton :
– Vous voyez ce Ficus Viatorem que vous m’avez fait ramener ? ce n’est pas vraiment un arbre et...
– T’as fais ce qu’il fallait là bas ?

Sper Gynt a chargé Kowalski de ramener de Damalvina quelques végétaux pour, officiellement, tenter de sauver le Parc. Pour ce faire, l’aventurier a recruté un groupe de Sukkars, redoutables mercenaires venus du lointain système de Glièse. Pourquoi des guerriers et de surcroît étrangers ? Pour éviter trop de remous. Illégale, cette expédition a bien assez provoqué de fortes tensions avec les planètes voisines. Damalvina, proche de Wackerbrath et sous son administration, est protégé par une convention interplanétaire interdisant son exploitation et n’autorisant les débarquements qu’à seul but scientifique, d’où le mensonge du Parc. Damalvina doit cette protection à son unicité dans tout l’espace connu. Malgré sa taille imposante, il a le statut d’astéroïde, mais le plus surprenant, c’est sa structure : il est creux. La plupart des astrophysiciens pensent qu’auparavant c’était une énorme comète, recouverte par la suite d’une multitude de météorites, formant peu à peu un épais manteau truffé de minerais. Sous l’effet de la chaleur engendrée par les chocs, la glace s’est lentement évaporée par les cratères d’impacts les plus profonds. Le vide gigantesque ainsi laissé a fini par être colonisé par un écosystème exceptionnel tapissant la face interne de l’astéroïde.

– Le fond des cratères communiquant avec l’intérieur est obturé par des sas. Et là, pour les franchir...
– Des sas ?
– Oui, des sortes de toiles d’araignées, mais suffisamment hermétiques pour retenir l’atmosphère interne. Elles vont par paires, un genre d’argyronètes les ont refermées après chacun de nos passages.
Kowalski ne parle pas des nombreux puits artificiels traversant Damalvina, obturés eux aussi par les mêmes voiles. Manifestement creusés, ils apportent une certaine clarté à l’intérieur. Creusés par qui ?

– L’intérieur est vraiment remarquable, vous savez, chaque animal, chaque plante semble coopérer avec son entourage pour assurer la survie de l’ensemble. Ce Ficus Viatorem n’est pas ce qu’il paraît...
– L’harmonie florale, je m’en fous ! Y a urgence à ouvrir des mines là-bas ! On parle même de coaxium, tu réalises ? de l’hypercarburant ! T’a trouvé le moyen de faire crever tout ça, oui ou non ? !
– Oui, oui, mais vous devez m’écouter...
– Et les Sukkars, ou sont-ils ?
Le major lui révèle le comportement des mercenaires qui s’est mis à changer peu après le franchissement du sas. Leur exploration minutieuse des alentours de leur campement, observant la moindre plante avec attention, semblant traquer une présence invisible. Leur longs moments passés parmi la végétation. Leur empressement à remplir les conteneurs des spécimens destinés à Wackerbrath, et à les choyer. Leur soin à effectuer leur transfert au vaisseau spatial. Et leur départ précipité, sans attendre leur solde.

– Partis ? sans être payés ? Ça t’arrange ça, hein ? et plus de témoins !
– Il en reste encore un : moi...
– T’as l’intention de me faire chanter ? insinua Sper Gynt.
– Pas du tout, mais j’ai des choses à raconter, écoutez moi : le Parc va beaucoup mieux, surtout autour du Ficus. Mais vous ne l’avez pas remarqué...
– La belle affaire ! c’est pas ce qui va faire tourner les usines et rentrer le fric !
– L’argent n’est peut-être pas le plus important, regardez les Sukkars. J’ai compris ce qu’ils ont trouvé ; leur nature si différente de la nôtre les rend bien plus sensibles à certains phénomènes...
– De quoi tu parles ?
– Des Micro-Symbiotes.
– Hein ?
– De micro-organismes. Présents dans chaque individu sur Damalvina. Ce sont eux qui rendent la vie si paisible et harmonieuse dans ce monde clos.

A l’abri dans cet espace fermé, protégé, que forme l’intérieur de l’astéroïde, les Micro-Symbiotes ont pu se développer et coloniser tous les êtres vivants de ce monde, rendant la frontière entre végétal et animal indécise. Ces micro-organismes insufflent à toute forme vivante une force vitale unique dans l’univers. Une force qui accorde toutes les vies en une seule.

– Paix et harmonie, hein ? me dis pas que t’as viré écolo, j’t’ai pas payé pour ça !
– Les Sukkars n’ont pas traîné pour le faire ! C’est grâce à eux que j’ai commencé à comprendre. Après leur départ, en déchargeant les plantes ici, je me suis blessé et...
– Et alors, t’ as touché un bon paquet, il me semble !
– Ce Ficus Viatorem dont vous vous foutez, gronda Kowalski, c’est lui qui m’a soigné ! m’a changé !
Kowalski apprend alors les faits au potentat. Il lui parle de sa difficulté, seul, malgré les plaques anti-gravité, à décharger les conteneurs protégeant les plants et ceux remplis de leur substrat, à préparer le sol du Parc pour le jour de l’inauguration officielle. Et de sa blessure à la jambe sur l’arête tranchante d’une excavatrice. Et de la réaction du Ficus.
– Une de ses « branches » s’est faufilée à travers les grilles de sa caisse et s’est enroulée autour de la coupure, comme un pansement. J’ai senti qu’il se passait quelque chose. Quand elle s’est retirée, la plaie était refermée !
– Un arbre soignant qui bouge ses branches, ricana Sper Gynt. Mais tu vas où, là ?

Le major ne répond pas. D’une main armée d’un couteau, il s’entaille l’avant bras. Un rameau du Ficus s’en approche et entoure la blessure.
– T’est fou ? s’étrangle le chef du Directoire
– Je fais une mise à jour. Pour vous.

Dans un tressaillement feutré, des lianes du Ficus, comme de multiples bras, immobilisent Sper Gynt et l’emprisonnent dans un filet aux mailles nerveuses et serrées. Kowalski avance, remonte la manche du prisonnier et lui fait une légère entaille sur la peau, tandis qu’une branche s’en approche. Impuissant, le maître de Wackerbrath hurle :
– Non, lâchez-moi ! Tu fais quoi ?

– N’ayez pas peur. Vous avez refusé de m’écouter, mais maintenant vous aussi, vous allez comprendre. Et donner un réel avenir à cette planète.
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Napoléon Turc  Commentaire de l'auteur · il y a
Cette nouvelle fait quelques clins d’œil à des classiques :
Au Garage hermétique, bande dessinée de Moebius :
-Un astéroïde creux qui porte le nom de la compagne du Major Grubert,
-Le major Kowalsky, fusion du Major Grubert et Dame Kowalsky, architectes du monde intérieur,
-Sper Gynt, un mélange de Sper Gossi, le méchant du Garage et de Peer gynt, personnage créé par Ibsen.
La guerre des étoiles :
-Le coaxium, hyper carburant des vaisseaux spatiaux,
-Les micro symbiotes, équivalent des midi-chloriens, responsables de la Force.

Les Sukkars font une courte apparition après la débâcle que je leur ai réservée dans « Une Grosse bêtise ».

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Nelson Monge · il y a
Une SF traditionnelle qui rappelle les oeuvres des auteurs des années 1950.
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Marie Quinio · il y a
Intéressant cette histoire de lien entre le végétal et l'humain, ça ouvre tellement de perspectives !
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Napoléon Turc · il y a
Pas si intéressante que ça pour le comité de lecture qui l'a refusée (comme bien d'autres). Peu importe, je me suis fait plaisir, et quelques personnes, dont vous, l'ont appréciée. Je vous en remercie.
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Ysyl · il y a
j'attends la prochaine nouvelle verte ou pas !!bon dimanche
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Napoléon Turc · il y a
N'attends plus ! "Une grosse bêtise" devrait te satisfaire, car si elle n'est pas vraiment verte, elle est d'inspiration très végétale et si le vote t'en dit, tu pourra lui attribuer un petit cœur en sucre d'orge...
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Ysyl · il y a
les explications de l'auteur sont précieuses aux moins initié-es à la SF
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Napoléon Turc · il y a
Quand je serai grand, je pondrai une histoire originale et qui n'aura pas besoin d'un mode d'emploi :-)
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Ysyl · il y a
en ces temps de collapsologie , une issue heureuse et qui fera chaud au coeur à celles et ceux qui sont convaincus que le XXI° siècle sera celui du végétal .
Allevard est aussi à la croisée du monde gris et du monde vert , non ??

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Napoléon Turc · il y a
On peut encore espérer que le collapsus est évitable, le XXI siècle aura l'occasion de le vérifier, ou pas... La mairie écolo d'Allevard envisage une nouvelle graphie :
"Ah, le vert !"

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Long John Loodmer · il y a
Ouh là ! C'est du lourd et du documenté. Ça sent son accroc aux BD de SF
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Napoléon Turc · il y a
La lecture du Garage hermétique fut une illumination pour le jeune homme rêveur que j'étais alors. Si vous ne connaissez pas, je vous le recommande vivement !
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Swan · il y a
l Entaille fonctionne t elle également sur les esprits ?
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Napoléon Turc · il y a
Merci de ta visite, pour ce qui est de ta question, il faudra que j'y réfléchisse, l'esprit humain étant une chose bien complexe...
Mes amitiés.