Miss Moulettes

il y a
4 min
587
lectures
23
Qualifié
J'avais rendez-vous avec les emmerdements à vingt-trois heures tapantes sur le parking des Moulettes à la sortie nord de la ville. Celui bombardé de nids-de-poule qui sert de lieu de rendez-vous aux blablacaristes. Bref, un parking de pauvres pour qui la fin du mois est beaucoup plus importante que la fin du monde et ses zombies.
Je souriais intérieurement parce qu'avec mon brushing de fausse blonde – je sais que Gégé m'appelait Farah Faussaire – et mon allure de grande bourgeoise de province, on m'aurait donné le Bon Dieu sans confession. Si je n'avais été mariée au plus gros notable du coin au sortir de l'élection miss Côte d'Opale 1983, j'aurais pu tranquillement faire commerce de barrettes de shit au-dessus de n'importe quel commissariat sans éveiller le moindre soupçon.

Planqué dans la semi-obscurité, Gégé m'attendait déjà en fumant un clope, le dos appuyé contre sa « Peugeot toujours un bruit nouveau ». Je distinguais à peine l'extrémité rougeoyante de sa cigarette et la fumée qui s'échappait en volutes blanches dans les parties gibbeuses de la super lune de mai. Il était pas mal, Gégé, avec ses grandes jambes qui prenaient de l'arc, et sa dégaine chic et cool de dandy anglais, mais bon j'étais pas là pour la bagatelle, j'avais assez de la seule boîte échangiste de la région pour m'occuper.

Je me suis garée en laissant un bon kilo de gomme sur les dernières notes de « C'est comment qu'on freine ? » Douces réminiscences...
Une fois le contact coupé, j'ai déverrouillé les portières et Gégé s'est installé côté passager avec l'entièreté de ses dents blanches déployées en chapelet béat d'une oreille à l'autre. Il est comme ça Gégé, il sourit tout le temps, même quand il n'y a vraiment pas de quoi.

Dès qu'il a ouvert sa mouille, j'ai tout de suite compris qu'il allait essayer de me la faire à l'envers. Zorro, chez qui il s'approvisionnait, lui avait posé un gros lapin, du style géant des Flandres. Patient et longanime, Gégé avait fait le pied de grue un bon moment, et puis le gonze avait fini par l'appeler pour lui proposer de la marchandise de dépannage. Grand seigneur, il lui avait indiqué où se trouvaient les clés, la planque, la came, la Terrailllon de précision, et l'avait autorisé à prélever vingt grammes sur sa consommation personnelle, juste pour ma pomme, parce qu'on plaisantait pas avec la femme du maire. Les deux s'étaient donné rendez-vous le lendemain, même heure, pour le plus gros de la transaction.

Tout en décontraction et toujours sucré, Gégé égrène de nouveau son rosaire étincelant et me tend une boulette ridiculement petite, emballée dans un vieux papier d'aluminium.
— Y'en a pour la valeur de vingt balles et c'est que du bon, tu peux me faire confiance !
Parce que c'est en étant près de ses sous qu'on peut rester petit-bourgeois, et parce que je ne me sentais pas d'humeur à me faire confisquer un billet de quatre cents euros, j'agitais l'épouvantail de la visite improvisée d'un flic ripou au domicile del senor Zorro. Connaissant le penchant naturel de mon Gégé à disparaître aussi prestement qu'un as de pique au fond d'une manche, je jugeais utile d'en rajouter une couche sur l'extrême dangerosité des routes communales malgré les efforts constants engagés par notre bon maire.

Ceci étant posé, je l'ai prié de me donner rapidement des nouvelles fraîches et de sortir fissa son petit cul de mon SUV flambant neuf. Je le confesse, même si parfois je peux être soupe au lait, j'ai dit tout ça d'une voix sourde et sans crier. J'en avais pas besoin, j'étais la femme du bourgmestre, la déesse blonde de Moulette-en-Crotoy.

Pressée d'en finir avec des adieux qui s'annonçaient déchirants, et peu habituée à manier mon nouveau joujou, j'ai démarré tellement vite que j'en ai raté la marche arrière et je suis allée violemment percuter Gégé, qui s'appliquait à chercher ses clés tombées sur le sol. Le pauvre est allé valser dans un magnifique bouillonné de pimprenelles roses, en bordure du parking. Ses longues jambes plantées à la verticale faisaient un angle extravagant et j'aurais juré qu'elles formaient désormais un grand X. Il bougeait encore et j'ai pensé qu'il fallait vite conclure, alors j'ai passé la marche arrière, et sans hésitation aucune, je lui ai roulé dessus plusieurs fois de suite comme pour abaisser une pâte à tarte. C'est bien la seule image qui me soit venue à l'esprit à ce moment-là, j'en ai bien peur. À l'autre bout du parking, deux punks à chien rassasiés de bière se mirent à gesticuler et à gueuler dans ma direction. Alors, toute honte bue, j'ai donné un grand coup d'accélérateur, et ils disparurent définitivement de mon rétroviseur et de ma vie. J'ai pas trouvé ça dommage.

Une semaine plus tard, l'écho du Touquet faisait ses choux gras du démantèlement par la police locale d'un important réseau de drogue chapeauté par un certain Zorro. La journaliste chargée de couvrir cet événement extraordinaire avait eu du mal à garder son sérieux lorsqu'elle interviewa le capitaine de gendarmerie, Diego Delavega, qui lui montra quelques signes d'agacement.

Allez savoir comment et pourquoi, sur les deux tonnes de cannabis retrouvées dans une grange à moitié ensevelie sous les ronces, un tiers n'arriva jamais jusqu'au commissariat. Le temps de faire une quarantaine de kilomètres, toutes sirènes hurlantes, une partie de la came s'était volatilisée dans la riante campagne Mouletaise.

Un mois s'était écoulé depuis l'impressionnant coup de filet, quand un vieux punk décharné et sans son chien demanda à voir un officier de l'ordre public – enfin, il ne l'a pas formulé comme ça –, car il avait d'importantes révélations à faire sur la disparition de Gérard Gachet, surnommé Gégé. La déposition fut classée sans suite, car personne ne crut un marginal qui vivait dans une caravane toute déglinguée sur un parking tout aussi pourri, et qui s'en foutait plein les narines chaque pauvre jour que dieu fait.
Et moi ? Pétrie de chagrin et de remords, j'ai suggéré de rebaptiser les Moulettes en parking Gérard Gachet. C'est vrai quoi, je suis pas un monstre !
23

Un petit mot pour l'auteur ? 35 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ray dit Kourgarou
Ray dit Kourgarou · il y a
J'ai passé un très bon moment à lire au 'tit déj' cette aventure si habilement relatée.
Arrivé à l'épisode 'Diego Delavega' j'ai vocalisé un "hahaha!" en manquant d'avaler de travers une bouchée de pain beurré, constellant mon écran de postillons tartinesques !
Allongé sur le tapis, mon chien Bernardo, bien que sourdingue et peu bavard, a levé la tête à cette exclamation inquiet probablement de ma santé mentale, moi qui suis généralement peu enclin à faire montre d'émotion particulière à heure matinale.
J'imagine que 666 bons kilos de sucre brun ne se sont évaporés que très temporairement et que leur redistribution fut effectuée avec bonheur pour les amateurs de thé et de café dans la région (ou en Seine-Saint-Denis, mon département) ...
666 le "chiffre" du Diable est-il coïncidence ? Satan à interroger... 🤔🙄

😂😂🤣🤣

Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Un très bon rythme & plein d'humour ♫ J'y repenserai chaque fois que je ferai une tarte ☺ Merci pour ce bon moment de lecture ♫
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Facétieux et bien déjanté ce texte qui a un je ne sais quoi des films des frères Cohen...
Très différent de vos autres textes mais tout aussi plaisant à lire...

Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Comme un film ... on regarde l'écran ... on voit et un sourire .. un vrai !
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Y'a un camping à Moulette-en-Crotoy ? Parce que ça donne envie d'y passer quelques jours de vacances !
Image de Simultané Mordescu
Simultané Mordescu · il y a
Oui, juste derrière le cimetière. Pour y accéder c’est un peu sportif, il faut sauter successivement par-dessus les tombes (un peu comme si vous jouiez à saute-mouton) ou bien braquer à droite avec le camping-car. Avec un peu de bonne volonté et en écrasant quelques fleurs ça passe large. Vous allez voir, on est bien à Moulettes. Et si vous avez de la chance et qu’il ne bruine pas trop, vous aurez une vue superbe sur la baie de Somme. On raconte même que Victor Hugo y séjourna quelques jours et trouva les infrastructures du camping très à son goût. A Moulettes on aime la peinture.
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
J'ai hâte du coup !
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Haha, sympa ce texte, pov' Gégé écrasé "comme on abaisse une pâte à tarte" ;)
Image de Virginie Denise
Virginie Denise · il y a
Bien sympathique !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un bon gros vieux polar à l'ancienne qui ne nous roule pas dans la ... farine.
Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
Yes ! Sympa ! Rare ici, sur ce site. Texte déjanté comme je les aime et en écris parfois :)
Image de Simultané Mordescu
Simultané Mordescu · il y a
Et bien moi je tuerais pour avoir le quart de votre talent. Et je ne plaisante pas.
Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
Je peux éventuellement vous mettre en rapport avec le Diable :)
Image de Simultané Mordescu
Simultané Mordescu · il y a
Pas la peine, je connais personnellement miss Moulettes et elle ferait se débattre un diable au fond d'un bénitier.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Peut-être ailleurs, peut-être à côté, mais presque comme dans la vraie vie cinématographique. J'mets mon polar en bandoulière et je vous suis... de loin !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Georges

Michel Dréan

À sept heures du soir, Georges appuya sur le bouton.
Explosion de lumière et de couleurs.
Dans la rue, les initiés applaudissaient déjà. Il sortit sous les acclamations, salua les ... [+]