Miss Green Bean

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Emmy franchit la porte de l’immeuble, se baissa pour déposer son filet à provisions contenant les quatre boites de haricots verts extra-fins. Une charge trop lourde pour elle. Les épiciers du quartier avaient remarqué depuis quelque temps sa silhouette filiforme à l’allure maladive et sa manie de rafler toutes les boites. Ce carburant peu calorique entraînait de fréquents accès de faiblesse jusqu’à ce jour où on l’avait retrouvée évanouie au milieu des rayons, la main serrant son précieux bien. Elle était devenue Miss Green Bean.
Elle n’avait pas toujours été affublée de ce pseudonyme peu flatteur. Aux premiers jours de son emménagement, elle avait produit son petit effet surtout auprès des messieurs. Une femme voluptueuse, au teint rose et frais délivrant sur son passage un délicat parfum de fraise. Emmy Strawberry. Dès le début et sans avoir donné le moindre espoir à tous ces types, la vie de cet immeuble au demeurant si calme en avait été chamboulée. La jalousie s’immisça sournoisement au sein des couples. Les voix toutes en retenue au début se firent plus agressives. La colère enflait. Les portes claquaient. L’immeuble était au bord de l’implosion. Les disputes éclatèrent au grand jour :
— Je n’en peux plus de cette Strawberry !
— Je vois bien ton regard lubrique ! Je ne suis pas assez bien pour toi ?
— Je t’ai vu l’autre jour aider la Strawberry alors que tu ne lèverais pas le petit doigt pour moi !
— Un homme de ta condition sourire aussi niaisement à une femme ? Tu me fais honte !
Emmy ne se départait pas de son calme et de ce sourire bienveillant. Même ce jour où rentrant à son domicile, elle avait découvert cet ignoble portrait d’elle dessiné sur sa porte et cette fois où elle avait retrouvé son paillasson jonché d’ordures. Sa sérénité avait le don d’exacerber les tensions.
Après quelque temps de ce climat détestable, les femmes de l’immeuble décrétèrent d’un changement radical. Ce fut Peggy, la première qui entama cette métamorphose. Toujours habillée de noir et plus desséchée qu’une vieille datte, les atouts de Peggy avaient rejoint depuis longtemps le bureau des objets à jamais disparus. Son mari Peter étant le plus ardent admirateur d’Emmy. Un soir vers cinq heures, après une journée bien remplie, elle avait soigné son apparition. Les autres femmes, alertées de son retour imminent, l’attendaient sur le pas de leur porte dans un état d’extrême excitation. Peggy avait gravi les marches comme une reine, les cheveux relevés en un savant chignon, le visage dégagé, les yeux légèrement maquillés et vêtue d’une robe de soie rouge. Elle avait attendu son mari Peter assise sur le canapé, les jambes croisées, immobile. Peter était rentré chez lui ignorant comme chaque soir la présence de sa femme. Une silhouette se détachait dans la semi obscurité. Il recula d’un pas surpris par cette inconnue.
— Comment êtes-vous entrée ? Qui êtes-vous ?
— Mais c’est moi Peter !
— Toi !
Après Emmy ce fut le tour de Sandy. Tom, son mari après avoir copieusement pratiqué l’adultère s’était retrouvé seul à son domicile. Sandy s’étant accordée un mois de liberté rien que pour elle. Complètement déprimé, Tom se mit à consommer les mouchoirs en quantité phénoménale. Sandy l’avait retrouvé couché trempé de larmes. La disparition de Sandy l’avait anéanti.
Il y eu Nancy, Pam, Lucy, Cathy et pour finir Anna la plus timide de toutes. Une véritable révolte. Les maris, piqués au vif dans leur amour propre décidèrent de contre-attaquer. La reconquête de leur femme respective débuta. Certains d’entre eux durent franchir un mur d’incompréhension. Leurs femmes jouaient depuis trop longtemps un piètre rôle de figurantes. Il fallait remettre les gaz de la séduction et foncer avant que tout se meurt. Et c’est ce qu’ils firent jusqu’à redécouvrir ce goût si particulier, si épicé d’une première fois. L’air chargé de rancœur se purifia, la vie devint plus légère, les couples se reformèrent. Une sensualité palpable débordait de tout l’immeuble.
Emmy Strawberry fut aussi vite oubliée qu’elle était apparue dans leur vie, chaque couple se délectant dans ce bain de jouvence et goûtant sans réserve au fruit défendu.
Emmy reprit une vie normale croisant parfois les protagonistes de cet ouragan. Son sourire ineffable ne reçut guère de réponse. Mais cela lui était égal, elle était amoureuse. Personne ne remarqua ses nombreuses absences et ses retours exaltés dévalant les marches. Elle resplendissait. Débordante de vie par tous les pores de la peau.
Et puis l’exaltation du début s’essouffla doucement. Emmy monta plus péniblement les escaliers, marquant des pauses, l’air tourmenté. Son état se détériora. L’amour s’était enfui. Elle sortait rarement de son appartement, juste pour faire les emplettes de ces boites de conserve. Des courses de survie qui lui permettaient à peine de tenir debout. La tendance s’inversa. Plus les autres femmes s'épanouissaient et plus Emmy s’étiolait. C’est à cette période qu’elle devint Miss Green Bean. Jusqu'à ce jour où la porte de son appartement demeura close. Son absence marqua peu les esprits survoltés et passionnés de l'immeuble. Le courrier s'amoncela dans sa boîte jusqu'à déborder. Peggy, la révoltée du premier en vint à s'affaler de tout son long dérapant sur une enveloppe. Furieuse de s’être retrouvée dans une position aussi inconfortable elle lut le nom du destinataire :
— Emmy Strawberry ? Tiens la Green Bean ! Mais qu'est-ce qu'elle fait ? Elle ne peut pas ramasser son courrier. Je vais monter la voir.

Peggy tenta de se relever mais impossible, la douleur la fit hurler :

— Au secours ! A l’aide !

Les portes s’ouvrirent et les curieux se penchèrent par-dessus la rambarde découvrant Peggy. Chacun proposa son aide et ils entreprirent d’aller frapper à la porte d’Emmy Strawberry. Tous se déclarant exaspérés par le comportement inconvenant de leur voisine. On porta Peggy jusqu’à destination, on sonna, frappa de violents coups mais aucune réponse.

— J’ai ce qu’il faut pour ouvrir.

Peter le mari de Peggy revint avec un pied de biche et força la porte. L’appartement était plongé dans le noir. Une forte odeur de chlorophylle caractéristique des haricots verts vous saisissait à la gorge. Quelqu’un alluma et le spectacle les laissa atterrés. Des dizaines et des dizaines de boites de conserve vides jonchaient le sol.

— Miss Strawberry ! où êtes-vous ? Miss Strawberry ? Répondez-nous ?

Aucune réponse. Ils avancèrent prudemment évitant de trébucher sur les boites qui roulaient sous leurs pieds. Chaque pièce fut inspectée jusqu’à la dernière : la salle de bain. Ils se mirent à plusieurs pour l’ouvrir. Quelque chose semblait bloquer la porte, certainement de nouvelles boites. Le premier à pénétrer se mit instinctivement en apnée tant l’air était saturé de miasmes. Ils découvrirent une scène apocalyptique dépassant tout ce qu’ils auraient pu imaginer La baignoire remplie de haricots verts et au milieu Emmy, le visage émacié, le teint verdâtre, émergeant de cet amalgame gluant en décomposition. Personne n’osa s’approcher tant le spectacle semblait irréel. Pas le moindre petit mouvement à la surface, aucun souffle. Elle gisait, seule, en communion parfaite avec ce cloaque. Sur le mur ce mot en lettres vertes : « adieu ».

Personne ne sut qui prévenir, on ne lui connaissait pas d’amis, de famille. On ne s’était guère intéressé à sa vie alors pour sa mort les habitants de l’immeuble essayèrent de se racheter. Ils lui offrirent un bel enterrement et en hommage avec sa mort si particulière, ils se vêtirent tous de vert.
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