Mise en boîte

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Longtemps, le lieutenant Varegas s'était couché à point d'heure, tant pour raisons professionnelles que privées, mais en ce triste mardi d'octobre, il ne se coucha pas du tout. Et pour cause !

C'était pourtant une journée qui s'annonçait égale à toutes les autres, à un détail près toutefois : l'humeur massacrante de notre lieutenant. En s'installant devant son petit déjeuner, il fulminait sur les trois raisons de sa morosité. Tout d'abord, cette fichue molaire qui l'avait fait souffrir toute la nuit. Ensuite, ce énième refus qu'il s'était vu signifier suite à sa énième demande de mutation. Et, enfin, cerise sur le gâteau, il y avait l'humeur joyeuse de sa femme. Un état de ravissement qu'elle revêtait parfois, et qui avait le don d'horripiler au plus haut point Varegas
Ce matin-là, sa dulcinée avait préparé des pancakes. Cela aurait dû le ravir, mais Angela, tableau des plus dégoûtants, des moins appétissants, les engloutissait les uns après les autres, et à une vitesse effarante, sous ses yeux. Et, plus agaçant que tout, elle ne cessait de jacasser. Il faut dire qu'en plus de posséder un appétit féroce et les rondeurs qui vont avec, Angela était une terrible commère aimant par-dessus tout médire sur ses semblables.
Avec nostalgie, le lieutenant revoyait sa femme quelques années auparavant. Une beauté ! Certes, pas autant que Patricia, sa secrétaire très particulière qui elle, était une véritable bombe. Cette dernière pensée l'apaisait un peu, et il se prit même à sourire. Ah, les jambes longues et fines de Patricia, les petits seins fermes de Patricia, les boucles blondes de Patricia, les yeux bleus de...
- Et tu sais ce que le boucher lui a répondu ? Je te le donne en mille !
Le lieutenant retomba sur terre. En face de lui, Angela tartinait généreusement ses crêpes dégoulinantes de sirop d'érable.
- Que si elle ne voulait pas de sa viande et bien, elle n'avait qu'à s'acheter du poisson ! Tu parles, quand on connaît le prix du poisson ! Remarque, le prix du bœuf n'est pas mal non plus. Tu sais combien cet escroc vend son rosbif ?
- Euh... non.
- Pas moins de quarante euros le kilo ! Tu te rends compte, un peu ? Mais où va-t-on, je me le demande des fois. Les prix n'arrêtent pas de grimper, je le disais encore hier à Mélanie... et blablabla... et blablabla...
Le lieutenant, qui venait de finir sa crêpe (la seule rescapée de l'ogresse assise en face de lui), n'avait désormais plus qu'une seule idée en tête : fuir !
- Je dois y aller. A ce soir !
- Ah, tu t'en vas déjà ? Bon, eh bien à ce soir ! Cet après-midi je vois une nouvelle amie de Mélanie. Figure-toi qu'elle a organisé une journée de...
Le lieutenant n'entendit pas la suite, il était déjà parti.
La journée au bureau fut calme et sans problème particulier. Il s'apprêtait à rentrer chez lui, lorsqu'il reçut un appel urgent de Martin, son adjoint. Un crime venait d'être commis dans la banlieue nord-ouest de Paris, non loin de chez lui. Parfait, il pourrait établir les premières constatations et rentrer ensuite directement à la maison.
Le lieu où venait de se dérouler le drame était une villa cossue, au luxe un peu trop exagéré. Une jeune femme venait d'être découverte dans le salon. Elle avait les poignets attachés et la gorge tranchée.
Varegas venait juste d'entrer dans le pavillon, quand Martin, son nouvel adjoint, vint le rejoindre.
- Lieutenant, je suis heureux de vous voir ! C'est la première fois que j'enquête sur une affaire de meurtre ! On a commencé à prendre des empreintes et fait quelques constatations.
- Parfait, alors je vous écoute Martin. Qu'avez-vous constaté ?
- Eh bien, la victime est une femme de race blanche d'une trentaine d'années, plutôt jolie. Son nom est Miranda Parker et c'est la propriétaire de cette villa. On lui a attaché les poignets et ensuite, elle a été rouée de coups avant d'avoir la gorge tranchée. L'autopsie nous le confirmera dès demain matin. Voilà, j'ai bien résumé, hein patron ?
Martin s'arrêta alors de parler et, comme le bon chien fidèle qu'il était, sembla attendre une quelconque marque, sinon d'affection, au moins de félicitations. Varegas s'attendait presque à le voir haleter. Il n'eut pas le cœur de le critiquer.
- C'est bien, Martin. Mais, euh... qui a découvert le corps ? Et sait-on quand a eu lieu le meurtre ?
- C'est sa femme de ménage qui l'a trouvée, quand elle est arrivée vers 18h00. Le crime venait juste d'être commis. Le corps était encore chaud, et la scène très impressionnante. Vous savez ce que c'est, patron, une gorge tranchée. Ça tache, pour sûr ! La pauvre femme a tellement hurlé que tout le voisinage est accouru aussitôt.
- Avez-vous vu quelque chose de particulier sur la scène du crime ?
- Pour ça, oui, plutôt ! Venez-voir par vous-même, patron !
Et Martin ouvrit la double porte menant au salon.
La première chose que le lieutenant Varegas vit fut le cadavre de Miranda, allongé sur le canapé. Martin n'avait pas menti, la scène était saisissante. Le sang, qui maculait le canapé, avait également dégouliné sur la moquette beige. En entrant dans la pièce, on ne voyait que cette horrible flaque rouge
La deuxième chose qui, ensuite, frappait le regard, était le désordre régnant dans la pièce. Certains meubles étaient renversés, des coussins, des livres jonchaient le sol ainsi que divers objets que le lieutenant eut tout d'abord du mal à distinguer. Au bout de quelques secondes, il constata que le salon était recouvert de boîtes en plastique. Il y en avait partout, de toutes tailles, de toutes couleurs.
- Mais, bordel, qu'est-ce que c'est que toutes ces boîtes ?
- Ça, c'est des Tupperware, patron. Je connais, parce que ma femme les adore. On en a plein à la maison.
- Et sait-on pourquoi il y en a autant dans la pièce ?
- Oui. Voilà, je me suis rappelé qu'une fois ma femme a fait une réunion Tupperware à la maison. Elle avait invité des amies et toutes ont passé l'après-midi à discuter boîtes et alimentation. C'est sans doute ce qui s'est passé ici. Du coup, j'ai enquêté dans ce sens, et là, bingo, je suis tombé dans le bureau sur une liste de noms de femmes. Tenez patron, c'est celle-ci.
Varegas jeta un œil sur la feuille tendue par Martin et... Nom d'une pipe en bois ! Le nom de sa femme apparaissait au bas de la liste ! Varegas regarda Martin. Son sourire et son air niais le rassurèrent aussitôt. Non, il n'avait apparemment rien remarqué.
- Le jeune Stéphane va appeler ces dames au téléphone dès demain matin, patron, et on va leur donner rendez-vous pour l'après-midi à votre bureau. Sûr qu'elles auront des choses à raconter !
Ce soir-là, lorsque le lieutenant Varegas rentra chez lui, il interrogea sa femme sans attendre :
- Angela, qu'as-tu fais de ton après-midi ?
- Eh bien, figure-toi que je suis allée à une vente Tupperware chez la nouvelle amie de Mélanie, une certaine Miranda Parker, je crois.
Aïe, plus de doute possible !
- Tu te souviens, je t'ai déjà parlé d'elle. Son mari et elle viennent juste de s'installer à Saint-Germain. Elle n'est pas très sympathique, le genre grande bringue artificielle.
Apparemment, Angela ne connaissait pas le triste sort qu'avait subi Miranda, quelques heures auparavant. Varegas reprit :
- Il se trouve justement que je suis en train d'enquêter sur... hum... ton amie. Pourrais-tu me dire comment s'est passé cette réunion ?
Tout à coup, Angela parut considérablement intéressée par la tournure de la conversation.
- Tu... tu enquêtes sur mon amie ? Mais, pourquoi ? Qu'a-t-elle fait ? Son mari est un criminel ? Ou un parrain de la drogue ? Ils ont dévalisé une banque, tout comme Bonny and Clyde ? A vrai dire cela ne m'étonne pas vraiment, avec son mauvais genre...
- Angela ! Arrête de dire n'importe quoi ! De toute façon, je ne peux strictement rien te dire. Le secret professionnel, tu as déjà entendu parler, non ? Alors, as-tu remarqué quelque chose de particulier dans le comportement de Miranda ?
- Dans son comportement, ma foi, non pas vraiment. En fait, c'est toute cette réunion qui n'a pas été commune, ça tu peux me croire.
- Que veux-tu dire par là ?
- Eh bien, nous avions toutes rendez-vous vers 13h00 chez Miranda. Moi je suis arrivée à 13h30, et Mélanie juste après. Ensuite ce fut le tour de Mireille et Stéphanie, suivie de Camille ainsi que de sa fille Noémie. Et enfin, en dernier, est arrivée Lucette, la bouchère. Pfff, celle-là, elle voulait tout acheter ! On voit qu'elle a les moyens... Pas étonnant, vu les prix que pratique son mari !
- Hum... et ensuite ?
- Ensuite, Miranda nous a servi du thé dans un très joli service en porcelaine. La vente a commencé tout de suite après. Je ne voulais pas acheter grand-chose, tu me connais, je sais rester raisonnable, pas comme certaines !
- Mais ensuite, que s'est-il passé ?
- Eh bien au début, en fait, tout était normal. Miranda nous présentait les boîtes, les unes après les autres. Il y a vraiment des modèles extra, tu sais ! Sais-tu qu'il existe des boîtes spécialement étudiées pour les pancakes ? C'est génial, elles ont même un bec verseur. Oui, oui, rassure-toi, j'en ai pris une. Je pourrais la tester dès... Hum... oui, tu as raison, je continue... Bref, la réunion avait déjà commencé depuis une heure environ, quand j'ai commencé à me sentir un peu étrange. Et apparemment, je n'étais pas la seule ! J'ai commencé à me poser des questions quand j'ai vu Lucette, la femme du boucher, lancer sa boîte spéciale corn-flakes, le modèle super-méga giga, à la tête de la Camille. Et tout cela simplement parce que cette dernière lui soutenait que son mari était un commerçant de pacotille. La fille de Camille, Noémie, s'est alors levée et a commencé à tirer les cheveux de Lucette en la traitant de tous les noms. Camille a voulu les séparer et c'est là qu'elle a pris un direct dans l'oeil gauche...
- Mais, et Miranda dans tout ça ? C'est elle qui m'intéresse !
- Miranda comptait les points comme nous toutes ! Lucette, très vite, a eu le dessus et alors elle s'en est pris à Miranda. Soi-disant que ses boîtes n'étaient pas complètement hermétiques et de toute façon beaucoup trop chères. Miranda a beau avoir vingt-huit ans, elle n'a pas eu le dessus, surtout que Mireille s'en est mêlée, elle aussi. Mireille a parfois des accès de jalousie, je l'avais déjà constaté, et c'était pour elle une façon de « rosser de la bourgeoise » ! Du coup, la pauvre Miranda s'est pris aussi un direct dans l'oeil.
Le lieutenant Varegas regardait sa femme, l'air de plus en plus effaré !
- Et toi, dans tout ça ? Tu en es sortie indemne on dirait, non ?
- Oui, mais je ne sais pas comment. Ça se battait dans tous les sens, à coup de boîtes, de coussins, de livres ou même à mains nues. Moi, pendant ce temps-là, je ramassais les boîtes et essayais de retrouver les couvercles correspondants. Pas simple, crois-moi !
- Non, effectivement... Et ensuite, que s'est-il passé ?
- Bah, rien de plus, on s'est toutes calmée à peu près en même temps et on est repartie chacune de notre côté. Miranda avait l'air quand même un peu sonnée et surtout affolée de voir l'état de son salon. Elle m'a dit qu'elle avait tout prévu et qu'elle avait demandé à sa femme de ménage de passer en fin d'après-midi pour l'aider à ranger.
- Bien, merci. Euh... Sinon tu te sens bien ce soir ? Tu n'as pas de vertiges, ni quoi que ce soit ?
- Non, pas du tout. Pourquoi ? Je devrais ? Mais... que fais-tu ? Tu repars ?
Le lieutenant était dans l'entrée, en train d'enfiler son manteau.
- Oui, je dois donner quelques consignes à Martin. Il est encore chez les Parker à cette heure. Je rentrerais sans doute très tard, ne m'attend surtout pas et va vite te coucher. Je crois que tu as besoin d'une bonne nuit de sommeil !
Varegas monta dans sa voiture mais, avant de démarrer, appela Martin avec son portable.
- Martin, pouvez-vous me dire s'il y a des tasses sur la table du salon ?
- Non, patron. Il n'y a rien.
- Ok. J'arrive, Martin, je voulais juste vérifier deux ou trois petites choses, dès ce soir.
En temps normal, il n'aurait fallu que cinq petites minutes à Varegas pour se rendre sur les lieux du crime, mais cette nuit-là il mit plus de quinze minutes. Quinze minutes qui lui furent nécessaires pour réfléchir à ce meurtre et à la façon bien particulière qu'il aurait de le résoudre.
Lorsqu'il arriva sur les lieux, malgré l'heure tardive, près de 22h30, Martin l'attendait, ainsi qu'un agent chargé de surveiller l'extérieur de la villa durant la nuit. Le corps avait été emmené et la recherche d'indices prévue pour le lendemain matin à la première heure.
A peine arrivé, Martin, avec son air habituel de bon toutou obéissant, abordait Varegas :
- Patron, vous avez encore besoin de moi ce soir ?
- Non, vous pouvez y aller. Je jette un oeil dans la villa et ensuite, moi aussi, j'me tire. Bonne soirée et à demain !
Martin parti, Varegas fit le tour de la propriété. Il savait ce qu'il cherchait et savait également, où le chercher. Il savait également qui avait tué Miranda. Le crime était presque signé. Une femme retrouvée dans son salon, les poignets attachés, la gorge tranchée. Toute cette mise en scène sentait le règlement de compte à plein nez. La drogue mise par erreur dans le thé et expliquant le délire de la réunion Tupperware, indiquait l'usage habituel et abusif de cette dernière. Oui, il y avait fort à parier que Miranda était une toxicomane et son mari un revendeur de drogue, sans doute pas très réglo avec ses fournisseurs. Leur emménagement récent expliquait d'ailleurs qu'il ait voulu fuir ses créanciers. Mais ils avaient été retrouvés, et Miranda assassinée, simplement à titre de représailles et d'avertissement. Ce n'étaient pas des tendres dans ce milieu.
Varegas fit rapidement le tour de la villa. Normalement, si son hypothèse était bonne, il y avait de fortes probabilités que les Parker aient une quantité non négligeable de drogue chez eux. La femme de ménage étant intervenue juste après le crime et, ayant ameuté aussitôt tout le quartier, la mafia n'avait pas eu le temps de récupérer les précieux sachets. Sa longue expérience en tant que flic de la criminelle lui fut fort précieuse et utile ce soir-là. Il savait où chercher les sachets de drogue, les revendeurs les cachant presque toujours aux mêmes endroits. Tout d'abord, la cuisine. Minutieusement, il fouilla tous les placards, tasse après tasse, bol après bol. Il trouva trois sachets de 200 g chacun. Ensuite, les toilettes : un gros sachet d'un kilo scotché derrière la chasse d'eau. La chambre à coucher : trois petits sachets scotchés derrière les tiroirs de l'armoire de madame, deux petits sachets derrière les tiroirs de monsieur. Il jeta un œil à la coiffeuse de Miranda. Son coffret à bijoux y traînait. C'était vraiment une femme de mauvais goût, il n'y avait que des bijoux de grand prix, certes, mais clinquants et affreusement tape à l'oeil. Il finit par le garage : là, il y trouva quatre gros sachets, dissimulés dans les boîtes de vis et boulons. C'était presque trop facile !
Il refit un tour entier de la villa, afin d'être sûr de n'avoir rien oublié. Il finit par la cuisine où il s'assura que les tasses à café avaient bien été lavées et rangées. Enfin, satisfait, il put rentrer chez lui. Il était près de 5h30 du matin.
Dès son retour, Varegas jeta un coup d'oeil rapide par la porte de sa chambre à coucher. Angela dormait à poings fermés. Son ronflement bruyant, mais régulier, le rassura.
Il avait encore deux petites choses à accomplir et ensuite il pourrait peut-être, lui aussi, aller se coucher.
Tout d'abord, les sachets de drogue. Il alla dans les toilettes et, soigneusement, dispersa la précieuse poudre dans l'eau. Il dut tirer plusieurs fois la chasse d'eau. A chaque fois, il écoutait les ronflements de sa femme, craignant que le bruit ne la réveille. Non, Angela dormait paisiblement.
Il lui restait encore une chose à faire. Angela laissait toujours son sac à main dans l'entrée. Il s'en saisit et y déposa un des bijoux appartenant à Miranda : un bracelet en or massif. Ne voulant laisser aucune empreinte, il avait pris soin de prendre ce dernier avec une paire de gants appartenant à Angéla, gants qu'il glissa également dans le sac. Il savait que ces dames seraient fouillées demain, dès leur arrivée au central. Elles étaient en effet des suspects en puissance, puisqu'ayant été les dernières à avoir vu la victime vivante. En remettant le sac en place, il sourit. Sa femme, avec son passé de kleptomane, ferait une coupable idéale !
Il passa alors dans la cuisine. Sur le plan de travail, une boîte en plastique de marque Tupperware trônait. A côté, Angela avait posé la recette des pancakes. Un bol de farine, un autre de lait, un sachet de levure, un œuf, un yaourt. On mettait tous les ingrédients dans la boîte et on agitait. Et ensuite, on n'avait plus qu'à faire les précieuses crêpes, en versant directement dans la poêle. Angela avait raison, c'était très facile ! Même un homme seul y réussirait sans problème !
Un coup d'œil à sa montre le dissuada d'aller rejoindre sa femme dans le lit conjugal. Il était déjà 6h45.

Longtemps le lieutenant Varegas s'était couché à point d'heure, tant pour raisons professionnelles que privées. Mais en ce radieux mardi d'octobre, il ne se coucha pas du tout. Et pour cause ! Cette nuit-là, les raisons étaient d'ordre professionnel mais, également, privées !

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