Mis au ban!

il y a
4 min
38
lectures
4

Je me suis mis dans la tête de faire des excercices d'ecriture. J'ai 45 ans, je suis expatrié au coeur des Alpes, en Autriche, depuis bientôt 24 ans. A quinze ans, j'ai lu la saga complète des ... [+]

Le mois dernier, je suis rentré au pays. Je voulais profiter de quelques jours de vacances et eut la soudaine envie de venir me ressourcer dans mes terres. A peine arrivé, mes pas me dirigèrent vers le parc, ce carré de terre battue parsemée de mauvais gazon, tâché de jaune, de pissenlits et de chiendents. Un parc comme il en existe partout, dans les villages et les villes, laissé aux affres du temps et que la politique communale tarde à revitaliser, par paresse ou par manque de moyen, voire les deux.
Hier comme aujourd'hui, le parc reste prisé des villageois. Pendant que les jeunes mamans, qui y emmènent leurs gamins se racontent leur cancan quotidien de mère au foyer, les marmots courent dans tous les sens, jouant au foot ou aux policiers et aux voleurs. Parmi les témoins de la scène, vous trouvez aux abords du parc, les petits vieux, à la peau fripée et tannée par la vie, ainsi que quelques clochards stigmatisés par leur état, aimés uniquement de leurs compagnons canins. A l'heure de la sortie du collège ou durant les congés scolaires, ce sont des bandes d'adolescents qui envahissent le parc. On les voit par petits groupes, écoutant de la musique, parlant fort et s'échangeant quelques cigarettes ou leurs premiers baisers. Ils s'installent çà et là, insouciants et indifférents au monde extérieur.
En arrivant au parc, je tombe nez à nez sur mon pote d'enfance Oleg, assis sur le même banc où je l'avais vu, dix ans auparavant, dans la même posture : jambe gauche croisée sur le genou droit, la tête penchée en arrière, absorbant le soleil, son bras droit pendant derrière le dossier du banc, tandis que sa main gauche tenait une canette de bière. Il n'avait pas changé, l'ami Oleg. Il portait la même barbe de trois jours, ses joues creuses faisait ressortir ses pommettes toujours aussi saillantes et brillantes. Le col de sa chemise canadienne était relevé et son froc délavé semblait toujours aussi trop grand. C'était un moment on ne peut plus étrange. Oleg semblait avoir été téléporté trois-mille six cent cinquante jours dans le futur. Je saluai mon ami, qui leva ses yeux gris vers moi et me dit, comme si on s'était quitté il y a à peine dix minutes :
- Sacha, hey, qu'est-ce que tu racontes ?
Je me lançais avec fierté dans de grandes explications...
- Eh bien Oleg, j'habite à l'étranger maintenant, je travaille pour une banque. Je peux te dire que ça marche pas trop mal, tu sais. Je me suis marié ! Marie est la merveilleuse mère d'Anna, notre fille.
Oleg me laissa l'impression de n'écouter que d'une seule oreille et me répondit du tac-au-tac :
- Ouais, c'est bien ça. Mais dis-moi, pourquoi on ne te voit plus dans les parages ?
On avait fait les quatre-cents coups avec Oleg, dès notre plus tendre enfance. Nous étions cul et chemise, dans tous les coups, même de tous les coups fourrés. Ensemble pour faire l'école buissonnière, ensemble pour faire le boxon dans la salle de classe, ensemble pour chahuter nos camarades dans la cour de récré. Pas un ne prenait une cuite sans l'autre, nous draguions ensemble les filles et, si l'un de nous n'avait pas pécho, nous restions solidaires. Mes yeux pétillaient de tous ces souvenirs furtifs. Oleg avait l'air absent et je lui répétais une deuxième fois :
- Je viens de t'expliquer, Oleg. J'habite à l'étranger depuis plusieurs années, je travaille dans le secteur bancaire et je me porte pas mal. Et puis je me suis marié ! Marie est la plus merveilleuse amante et la maman de notre fille Anna.
Mon interlocuteur me regardait d'un air ébahi.
- Sacha... Sacha, c'est bien intéressant ce que tu me dis là. Mais est-ce si important ? Dis-moi, Sacha, pourquoi je ne te vois plus dans les parages ?
Je restais interloqué et coi. Aucune explication ne me venait, mes cordes vocales restèrent aphones encore un court instant. Enfin, je balbutiai :
- J'ai fait des milliers de kilomètres pour revenir au bercail et profiter de quelques jours de vacances... Dis-moi, est-ce que tu vois encore quelques-uns de nos potes d'autrefois ? Niko, Ivo, Michka, Antonin ?
- Bah ! Et quand bien même je les verrais encore, ils sont tous devenus d'ennuyeux maris ou tontons gâteux.
Il bailla bruyamment, bu une gorgée de sa bière et reteint comme il put un rot. Il sourit en me regardant avec ses yeux gris, mi-clos. Son haleine florale et maltée chatouillait déjà mes narines, quand je me dépêchai d'organiser la fin de ce dialogue insignifiant.
- Bon. J'dois me casser. On a organisé une petite fête de famille. Adieu.
- OK. A un de ces quatre, alors !
Oleg bascula sa tête vers l'arrière et repris sa pose.
Comment était-il possible de n'avoir rien de plus à se dire après toutes ces années ? Ma chemise avait été trop souvent lavée et repassée. Usée et râpée, elle avait perdu sa blancheur d'antan. A force de poser son cul sur ce banc, les côtes du velours de son futal étaient aplaties et râpées et trouées, aux endroits stratégiques où l'ischium rencontre son siège.
Nous nous quittâmes, allant chacun vaquer à nos occupations réciproques. La terre pouvait continuer de tourner, autour d'elle-même, autours du soleil, au gré des saisons. Le jour et la nuit, les pandémies de peste, les grippes aviaires ou porcines, les guerres ou la paix n'exerçaient aucune influence sur Oleg. Je me dis que, dans dix ans peut-être, je le reverrais, statufié sur ce banc, avec sa bière fraîche et son éternelle insouciance. De son côté, Oleg devait se dire que j'avais bien changé et était devenu, moi aussi, un des ces ennuyeux énergumènes qu'il avait évoqués plus tôt.
4

Un petit mot pour l'auteur ? 4 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Phil Bottle
Phil Bottle · il y a
Déjà lu et commenté... dans la fabrique je crois...
Image de Jérémy Schoelinck
Jérémy Schoelinck · il y a
Belle ballade !
Image de Alexandre Sonntag
Alexandre Sonntag · il y a
Merci
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Oleg a raison, il attend plus des hommes.
Ce ne serait pas "Sa chemise..." plutôt que "Ma..."

Vous aimerez aussi !