Miroir déformant

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En compétition

Passionné d'art jusque dans ses recoins les plus extrêmes  [+]

Image de Été 2020

Bien musclé. C’est toujours le premier critère que j’entre. Presque gros tellement les muscles jaillissent. Muet, taquin, mais pas prétentieux dans son regard. Couleur des yeux aléatoire, couleur et type de cheveux aléatoire, couleur de peau aussi. La même taille que moi, toujours, pas plus grand, mais pas plus petit. Un beau membre bien long, une moustache de deux jours et hop, on imprime. Rien d’extravagant aujourd’hui, je veux simplement être dans un confort pendant une heure et ressortir d’ici détendue.
Je regarde mon historique d’impression pendant que mon sexbot se construit, c’est comme poser son regard sur une partie enfouie de ses désirs. J’entends dire que l’on n’est pas vraiment soi-même lorsque l’on est excité, car soumis à ses instincts primaires. Je pense qu’au contraire cet état révèle en nous notre vraie personnalité, nos véritables fantasmes ainsi que nos soifs les plus brutales et, par conséquent, les plus pures.
À tête reposée cependant, j’ai l’impression de regarder un musée des horreurs. Nous avons la chance d’avoir ici, à LaRouge, une base de données presque infinie pour fabriquer nos androïdes de prostitution, mais il y a certaines choses qui ne devraient peut-être pas voir la lumière du jour. Des robots modelés sur mes acteurs préférés, sur mes collègues, sur ma meilleure amie, sur le fiancé de ma meilleure amie, sur moi-même ; ou alors des aberrations de la nature comme des robots avec des clitoris à la place des yeux et des queues au bout des doigts, des vagins géants sans visage ni jambe ; et je n’ose pas imaginer quelles autres atrocités sont imprimées dans les chambres des clients qui n’ont pas ma stabilité mentale. Ou peut-être suis-je la pire. Peut-être que je fantasme maladroitement cette apparente stabilité qui n’existe que pour me rassurer.
Non, il est connu et reconnu que des unités psychiatriques créent des sexbots taille enfant pour empêcher aux pédophiles de s’attaquer à de vrais humains. Je ne peux pas être moins saine mentalement que ces gens. Si ?
L’historique des modèles de chaque client à La Chambre d’Apollon de LaRouge est un miroir vers le ça de la personne, vers sa face cachée. Je me demande de quelle façon on me jugerait si on voyait ce que je passais mes weekends à enfourcher. Pourtant, tout est si beau ici, l’éclairage est toujours flatteur et les draps toujours propres. On ne fait de mal à personne et aucune paire d’yeux n’est là pour nous humilier. La climatisation diffuse un parfum de bourgeons en fleurs et le silicone des androïdes imite avec perfection le toucher humain, la torride sueur de l’effort et la délicatesse des tremblements de l’orgasme. La combinaison sensorielle frôle la perfection.
Pourquoi ne pourrions-nous pas simplement passer nos journées à nous amuser dans ces endroits ?
Alors que je commence à me perdre dans d’obscures pensées naïves, une petite cloche sonne sur le module d’impression et un pan de mur s’ouvre juste à côté du lit. C’était mon prince, tout chaud et saillant, déjà déshabillé et prêt à s’occuper de moi pendant les cinquante prochaines minutes. Sans me faire prier je m’allonge à ses côtés sur le lit aux couvertures de soie, je tamise la lumière pour offrir la sensation d’un crépuscule orangé, puis j’observe tout en caressant mon jouet les écrans muraux s’effacer derrière le thème holographique choisi (une savane aride dénuée de toute forme de vie).
Ma bouche se love contre la sienne et ses mains m’agrippent les hanches comme si je n’étais qu’une biche sans défense. Mes yeux se révulsent lorsqu’il laisse traîner ses doigts et je me sens comme propulsée par la force de mon désir. Ma langue longe délicatement son ventre et laisse une traînée de salive sur sa parure abdominale jusqu’à ce que je descende encore. Et encore. Et encore. Et… flasque.
C’est le premier mot qui me vient en tête. Ridiculement flasque. Bien sûr, c’est évident, il fallait que la seule bite qui ne fonctionne pas de tous les androïdes soit celle du mien. L’avantage avec les outils de La Chambre d’Apollon c’est que contrairement à un pénis humain, s’il ne marche pas je peux toujours en fabriquer un autre. La vitesse d’impression est si impressionnante que mes cuisses n’ont même pas le temps de sécher. J’enclenche le mécanisme et voilà.
Et c’est mou.
Encore une fois.
J’en imprime une autre, puis une autre, puis une autre et au bout de quelques minutes le sol est un marécage d’organes qui se tortillent comme des serpents décapités. Je ne suis pas venue ici depuis un moment, peut-être qu’il y a eu une mise à jour sur les modèles, peut-être qu’il y a une nouvelle manière d’activer le mode érection. Je n’ai pas le temps d’essayer de tous les caresser, j’ai besoin d’aide et vite.
J’enfile rapidement la robe de chambre qui nous est mise à disposition et passe discrètement ma tête dans le couloir. C’est désert et toutes les portes sont fermées, il va falloir que je toque à l’une d’entre elles, hors de question que je descende à la réception dans cet état.
Je m’approche de la porte la plus proche, il y a un homme derrière elle et il n’a pas activé le brouilleur de sons. Je tends honteusement l’oreille et je l’entends gémir à son modèle : « … que vous êtes resplendissants. La poitrine n’est-elle pas le symbole de la perfection, ces mamelles de vie bombées par l’amour proto-divin, gorgées du jus de la vie, des tétons malicieux qui pointent en direction du Paradis, parfait objet d’adoration pour les hommes et pour les femmes, illustration de notre besoin originel et immanent de sucer les origines de l’univers, dommage que les tiens n’aient pas ce délicieux goût de lait concentré qui… »
J’étouffe un rire dans ma chemise en espérant qu’il ne puisse pas m’entendre. Je venais d’assister à la tragédie du poète illuminé qui pense que la vie ne devrait être que dialogues en proses. Pas étonnant qu’il n’arrive à prendre son pied qu’ici. Les petits gémissements ainsi que les bruits de déglutition me font comprendre qu’il a désormais la bouche pleine, mieux vaut ne pas le déranger. J’aurais peut-être plus de chance à la chambre d’en face.
J’approche l’oreille de la porte mais n’entends rien. Je frappe alors et j’entends les pas de quelqu’un qui approche. Il s’agit d’un autre homme, ce qui me réjouit (ils posent moins de questions et ne se perdent pas dans des jugements inutiles). Derrière lui il y a les répliques des trois derniers présidents et présidentes du pays assis en tailleur, je me force à ne pas bloquer sur eux.
« Je suis sincèrement désolée, désolée et honteuse de vous déranger mais c’est très important, mon imprimante doit avoir un gros souci, elle n’imprime que des biscuits mous et j’ai vraiment, vraiment besoin d’un tronc de séquoia pour me détendre, pourriez-vous m’en imprimer un rapidement, je vous serai éternellement reconnaissante.
— Ouais, ouais, bouge pas frangine je vais t’arranger ça. »
Il ferme la porte et réapparait quelques secondes plus tard avec un véritable barreau de chaise.
— T’es sûr qu’il marche bien ? Il n’a pas l’air beaucoup plus vif que les autres.
— Je viens de le décrocher des jambes du Président Alexson alors oui, crois-moi il marche. Maintenant tire-toi tu me pompes l’air !
Lorsque je me retourne, il y a un des managers de l’établissement qui se trouve devant ma porte grande ouverte, le regard effrayé et la mâchoire déformée par l’horreur.
« Qu’est-ce que vous avez foutu bordel ?
— Désolée, donnez-moi encore vingt minutes, débitez mon compte il n’y aura pas de souci, j’ai juste eu un problème avec l’imprimante.
— Un problème ? Elle s’est mise à imprimer toute seule ?
— Non pas du tout, pourquoi dites-vous cela ?
— Il y a une mer de queues sur le parquet.
— Ah oui mais elles ne marchent pas, elles sont toutes flasques. Vous aurez un rapport détaillé plus tard, mais pour l’instant s’il vous plait laissez-moi tranquille.
— De quoi ? Mais comment cela elles ne marchent pas, vous vous foutez de la gueule du monde on pourrait se transpercer le pied en marchant dessus tellement elles sont du… »
Je ne lui ai pas laissé le temps de finir et je lui ai claqué la porte au nez. J’ai besoin de cela, on ne peut pas me l’enlever. J’ai payé pour ce moment. Sauf que si, on peut me l’enlever. Quelque chose de cruel s’abat sur moi. Lorsque je fixe le pénis de notre ancien président sur ma poupée il fond comme neige au soleil et s’aplatit telle une baudruche. Qui est en train de me punir et pour lequel de mes péchés ?
J’ai besoin de sentir quelqu’un que j’aime me réconforter, une aura familière avec des bras que je connaisse, un visage doux et compatissant. Je sais, je n’ai qu’à imprimer un androïde basé sur mon propre corps, je suis déjà dans la base de données.
Oh, mais j’avais oublié, je ne l’ai pas actualisé depuis ma transformation. Tant pis, il devra faire l’affaire.
Quelques minutes plus tard je me blottissais dans les bras d’un robot revêtant une peau à mon image, à mon ancienne image. Une peau qui n’était pas flasque, une peau lisse, une peau où l’estomac ne ressemblait pas à un terrain vague, un visage sain, des fesses fermes, une poitrine défiant la physique, une jeune fille simplement belle.
« Je voulais juste me faire mettre comme si rien n’avait changé » sanglotai-je à voix haute.
Il n’en fallut pas plus à mon esclave moderne pour entendre dans ces paroles un ordre impétueux. D’un geste vif il me propulsa à quatre pattes au milieu du tapis de pénis avec une violence qui me fit saigner les coudes. Le champ de latex sous mon corps se durcit promptement comme des ronces sous une rose. Je n’eus pas le temps de me plaindre de mon inconfort que j’entendis le click d’un harnais s’enclencher et quelque chose de dur me pénétrer. À en juger par le tunnel que mon miroir déformé était en train de creuser dans mes entrailles, il avait dû s’attacher les services de la couleuvre flegmatique dont on me dépanna tantôt afin de le transformer en boa constrictor inarrêtable.
Complètement perdue dans mon extase j’en avais oublié la réalité du temps qui passait jusqu’à ce que l’un des tenanciers n’ouvre brusquement la porte pour me surprendre en plein fantasme nombriliste : mon clone parfait, plus jeune, plus fraîche et plus plantureuse que jamais, arborant une ceinture armée et giflant ma couenne tout en m’agrippant la hanche. Je crus mourir de honte face à son regard appuyé sur mon corps flétri et dégradé, constatant avec effroi qu’une fois encore tous les sexes – y compris celui qui entrait et sortait de moi – étaient retournés à leur état larvaire.
Quelque chose était bel et bien cassé, mais ce n’était pas les androïdes.

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Image de Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Drôle et cruel.
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Aurélien Azam · il y a
Voilà un texte qui a le mérite d'être original ! Parfois brouillon, mais il y a un sens du détail chtarbé, notamment cette mer de queues ^^
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M. Iraje · il y a
Un texte qui donne à voir et à penser 😀😀😀
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cendrine borragini-durant · il y a
Drôle et en même temps philosophique. Pour être désirable( et susciter des réactions vigoureuses), ne faut-il pas d'abord s'aimer soi-même...? Une histoire très originale qui va me donner matière à méditer un bon petit moment.
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Christiane Tuffery · il y a
très original et drôle.

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