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Pitou

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Qualifié

La 2 CV bourdonnait dans la nuit noire. Seuls les phares oblongs dispersaient une lumière jaune sur le macadam encore tiède.

— Merde François, on est complètement paumé, là !
— Ca me paraît plutôt mal barré !
— T’es sûr de ton plan au moins ?!
— J’en sais strictement rien ! J’ai été sur Mappy et puis voilà !
— Sur ta quoi ?
— Oh, putain, Isa, mais c’est pas vrai ! Il faudrait vivre un peu avec ton temps ma vieille, hein ! J’t’ai déjà expliqué que Mapp...
Isa se tourna légèrement vers François avec un petit sourire malicieux.
— Oh là, bien vu ma jolie ! Je vois qu’on garde son sens de l’humour. C’est bien, ça !
— Ben ouais peut-être, mais Mappy, c’est pas encore au point apparemment ! Je parie que ça fait bien deux heures qu’on tourne en rond. Moi, j’te jure, je me demande si ça vaut encore la peine d’aller à cette soirée.
— Quoi ! tu veux qu’on rentre ? P’tain, Manu va être furax ! Et puis rentrer moi, je veux bien mais il faudrait encore qu’on puisse !
— En plus j’ai une de ses envies de pisser. Tiens arrête-toi là sinon je vais faire dans mon froc!
François se gara sur le bas-côté de la route que longeait un bois et coupa le moteur. Le noir s’étendait à perte de vue dans le silence de la nuit.
— Dis donc, mon portable ne capte rien dans ce bled, c’est pas croyable !
François leva les yeux vers le ciel d’encre moucheté ça et là de minuscules pépites incandescentes.
— Franchement, je me demande comment on a pu se planter à ce point.
— Aaah, il était moins une!
Le petit soupir de satisfaction fit se retourner François. Isa était là accroupie, la robe relevée de façon brouillonne sur ses cuisses halées, lumineuse dans les faisceaux des phares restés allumés.
— Tu sais que tu m’excites quand je te vois comme çà.
— Hé t’as vu ?
François pointa son regard dans la direction qu’Isa indiquait avec son menton, ses mains toute occupées à maintenir prisonniers les pans de sa robe.
— Quoi ?
— Bin là le panneau routier! C’est pas un mec qu’on voit dessus ?
François s’approcha un peu et l’éclaira avec son briquet. C’était un panneau indicateur qui ressemblait en tous points à la mise en garde d’un passage d’animaux sauvages mais au lieu d’un cerf ou d’une biche bondissant hors des bois c’était la silhouette d’un homme que l’on pouvait voir.
— On dirait bien. En plus, c’est vachement bien fait, on voit pas la bestiole en dessous. En tout cas, ils ont un drôle d’humour dans le coin !
— François, tu veux pas me refiler le papier cul, s’il te plaît, il doit être sous le fauteuil passager ?
François fouina un petit temps.
— Ca y est, tu le trouves ?!
— Je le vois pas trop. T’es sûr qu’il en restait ?
— T’as regardé dans la boîte à gants ?
— Il est pas là non plus.
— Merde !
— Attends, je vois des kleenex !
— Super, envoie vite, je commence à avoir des fourmis dans les jambes et j’aimerais mieux qu’elles ne remontent pas plus haut.
— En plus t’as pas mis de culotte ! T’es vraiment une salope ! lâcha François en étirant longuement le « o »
— Ah oui, t’aurais préféré les grosses marques sous la robe moulante ? Et puis je trouvais ça plutôt sympa pour toi mais si t’en veux pas !
— T’es folle ou quoi ! Quand je te vois comme ça...je t’assure, t’es à embrasser partout !
Isa laissa retomber sa robe longue le long de ses jambes. Elle défit la pince qui retenait ses cheveux et la tint entre ses lèvres le temps que ses doigts, d’un geste expert, presque naturel, les rassemblent en un chignon qu’elle fixa entre les mâchoires dentées. François la regardait, les bras relevés dévoilant ses aisselles imberbes et les flancs lisses et rebondis de ses seins. Elle lui plaisait terriblement.
— Isa, t’as pas envie qu’on fasse l’amour là tout de suite ?
— Quoi, au bord de la route ? Et si une bagnole passe ?
— On s’en fout des bagnoles et puis ici ça risque pas trop apparemment !
François la prit par la taille et l’embrassa goulûment. Juste avant de partir, ils avaient bu un ou deux verres de vin blanc, un Chardonnay qui restait de la veille. Isa en avait encore l’haleine légèrement imprégnée. François adorait cette odeur qui avait quelque chose de la levure et qui se mélangeait avec le parfum de ses cheveux. Soudain, Isa se déroba et entraîna François dans la 2cv.
— Ah, non, Isa, pas dans la bagnole, j’t’en supplie. Si on avait une Cadillac, j’dis pas mais là c’est vraiment pas le cas.
— Tu veux quand même pas me prendre sur le capot !
François résista à l’envie de lui dire que sa proposition était d’enfer et s’empara du plaid qui dormait sur la plage arrière ainsi que de la main d’Isa.
— Où on va là ?
— On n’a qu’à s’enfoncer un peu dans les bois. On se mettra sur la couverture.
Isa se laissa entraîner sans la moindre résistance. Les ronces et les morceaux de bois morts s’agrippaient de temps à autre à sa robe malgré tous ses efforts pour la maintenir relevée.
— Ça va ici on est assez éloigné de la route ?
Isa regarda mais elle n’y voyait que dalle. Seuls les troncs des arbres formaient avec la 2CV dont les phares étaient éteints des taches plus noires dans l’obscurité charbonneuse de la forêt.
— Hé c’est quoi cette lumière ?
— C’est mon portable, qu’est-ce que tu veux que ce soit d’autre ? Eclaire-moi deux secondes le temps que j’étale la couverture sur le sol. Parfait ! Tu viens ?
Isa n’était pas encore allongée que les mains de François couraient déjà partout sur son corps qui ne cessait de se tortiller sous les caresses pressantes et de plus en plus intimes de François. De temps à autre, ils pouffaient d’un rire étouffé et nerveux d’enfants bravant l’interdit.
— Attends un peu ! T’as entendu ?
— Entendu quoi ?
— Bin, j’sais pas. Comme un craquement de branche morte !
— On est quand même dans un bois. Allez viens !
François reprit Isa dans ses bras et lui embrassa le cou.
— François ?
— Quoi encore ?
— Excuse-moi, mais ça me rend nerveuse d’être là à moitié à poil au milieu d’un bois perdu.
— Arrête un peu avec ça ! Qu’est-ce que tu veux qui nous arrive ? T’as plus envie ou quoi ?
— C’est pas ça mais j’ai l’impression qu’il y a quelqu’un.
François feignit de prendre en considération ce caprice et jeta un œil aux alentours. Il fallait être drôlement balaise pour voir quoi que ce soit et il lui fit savoir. Mais alors qu’ils s’apprêtaient à s’enlacer, un relent intense et musqué les submergea les stoppant net dans leur élan.
— Bon Dieu, c’est quoi cette odeur ?
— J’n’en sais rien mais ça sent la bête !
François et Isa avaient juste chuchoté ces paroles. Soudain, un bruit assourdissant claqua dans l’air. Instinctivement, François et Isa se calèrent contre le sol sans plus bouger.
— C’était quoi ce coup de feu, François ?
— Qu’est-ce que j’en sais moi ?
— j’ai l’impression que c’était tout près d’ici ! Viens François, on s’en va, ça me fout trop les chocottes ce genre de truc.
François râlait un peu de voir son plan tombé à l’eau mais il devait reconnaître qu’il n’en menait pas large non plus, alors ils se relevèrent discrètement et s’avancèrent à tâtons vers la route. Il leur restait une vingtaine de pas à faire quand une masse imposante et spectrale s’éleva à quelques mètres devant eux leur barrant le passage. Ils n’eurent que le temps de ne pas mieux en discerner la forme précise qu’une nouvelle déflagration éclaboussa la forêt suivie de l’impact mat de projectiles dans un tronc à coté d’eux.
— Putain, mais il nous tire dessus ce con !
— Quoi ?! Mais pourquoi ?
François ne chercha pas à répondre. Il chopa la main d’Isa et la tira dans la direction opposée. Ils se mirent à détaler droit devant sans prendre le temps de la réflexion. Fuir ! Que pouvaient-ils faire d’autre ? La fuite s’imposait à eux comme l’unique moyen de survie. Il fallait galoper vite, le plus vite possible, mettre de la distance pour se diluer dans l’opacité de la nuit.
Ils couraient sans penser, sans chercher à comprendre, vers nulle part. Chaque pas de leur course aveugle, qui les enfonçait toujours plus profondément dans l’épaisseur du bois, éraflait leurs mains, agressait leur visage, mordait leurs chairs de toutes parts. De temps à autre, Isa, remorquée par François, avait l’impression que son bras se déchirait et son épaule se disloquait sous les à-coups furibonds de leur course saccadée. Elle continuait de courir. Il le fallait ! Mais elle sentait qu’elle faiblissait, que son souffle l’abandonnait, que ses jambes se dérobaient, lentement tétanisées par la peur, la fatigue et la douleur. François se sentit soudain freiné et tiré vers l’arrière. Isa était à terre.
— Arrête François, j’en peux plus !
François s’agenouilla tout contre Isa, cherchant à se planquer au maximum dans les broussailles épineuses. Leurs respirations courtes et paniquées s’entrechoquaient.
— Qu’est-ce qu’il y a, tu t’es fait mal ?
— Non, mais j’en peux plus j’te dis !
François mit sa main sur la bouche d’Isa qui s’était mis à élever la voix. De partout, ils pouvaient entendre des bruits cognant contre le sol terreux. Des déplacements sourds et massifs. De temps à autre, ça s’arrêtait et tout à coup, le silence. Puis ça repartait. Ils ne les avaient pas semés loin de là. « Les » car ça ne faisait aucun doute qu’ils étaient plusieurs. Combien ? Qu’est-ce qu’ils pouvaient savoir ! Seules des masses aux formes indistinctes se détachaient par moment dans l’obscurité et semblaient les cerner peu à peu.
— Viens Isa, y faut pas rester ici !
— Mais, arrête ! Où tu veux qu’on aille ?
— J’en sais rien, mais y faut s’casser de là, tu m’entends Isa, y faut s’casser, on a pas le choix !
Alors que François avait empoigné sa main pour s’arracher du piège qui se refermait sur eux, Isa le retint.
— Qui c’est, François ?...Qu’est-ce qu’ils veulent ?...Mais pourquoi ?
Isa le matraquait de questions sans même attendre la moindre réponse. Il n’en avait aucune de toute façon. Mais il l’écoutait. Il écoutait cette voix vibrante d’effroi et d’incompréhension. Il pouvait deviner les larmes mais aussi la résignation. François embrassa la main qu’il tenait toujours puis il hissa Isa sur son dos.
— Accroche-toi ma belle !
François sentit les bras d’Isa s’enrouler autour de ses épaules et les serrer pour ne plus faire qu’un avec celui aux mains duquel elle s’abandonnait. Il marqua un arrêt de quelques secondes, puis, d’un coup sec, il s’extirpa des buissons et se remit à cavaler de façon éperdue. Le corps d’Isa pesait davantage à chaque enjambée mais il la sentait s’agripper à son cou comme une naufragée à sa bouée. Il aurait la force pour deux ! Soudain, une détonation sèche aboya dans le noir qui se taillada d’un flash rougeoyant. François poursuivit encore quelques pas sur sa lancée puis vacilla vers la gauche et roula-boula dans les broussailles tandis qu’un gueulement infernal, comme un brame de jouissance, résonna dans les entrailles de la forêt.
François ne comprenait pas. Il ne saisissait pas pourquoi Isa avait desserré son étreinte l’envoyant valdinguer sous sa masse dans les fourrés. Il rampa vers Isa, immobile, et la saisit par les hanches. Mais une forte odeur métallique lui remonta aux narines en même temps qu’une sensation douce et chaude lui mouillait les mains. François chercha de ses doigts visqueux son portable. L’écran ensanglanté éclaira le flanc d’Isa. Du sang s’écoulait en flots continus et épais au travers de sa robe percée de chevrotine. François remonta jusqu’aux yeux mi-clos et atones d’Isa. Terrifié, il se bâillonna la bouche pour tenter d’étouffer un cri d’effroi et resta de longues secondes le dos vissé au sol.
Il avait beau se battre, serrer les doigts jusqu’à enfoncer ses ongles dans ses paumes, de fortes convulsions continuaient de secouer tout son corps foudroyé par une trouille abyssale. Son cœur, ses poumons, son foie, jusqu’à sa rate s’affolaient à tout rompre. Tout tournait dans sa tête, asphyxié par ce trop d’absurdités. Ca ne pouvait être qu’une... qu’une saloperie...de putain de cauchemar ! Pourtant tout était bien réel. Réel ce sol humide qui l’aspirait. Réelles ces ronces qui lui déchiquetaient la peau du dos. Réelles ces ténèbres qui se faisaient complice de son effarement. Submergé de toutes parts, François, le visage grimaçant et enfoui au creux de ses bras, se mit à pleurer comme un enfant. Il ne parvenait pas à réprimer de profonds geysers de sanglots qui remontaient de ses tripes et explosaient dans sa gorge tant bien que mal muselée. Mais en même temps que l’eau salée ruisselait le long de ses tempes et évacuait la pression de terreur qui écrasait son corps, elle érodait sa détermination, ravinait sa volonté, désagrégeait son obstination. Il avait une envie incommensurable de tout lâcher, de tout abandonner. Se résigner, capituler et accepter l’inacceptable pour autant que tout s’arrête ! Naufragé désespéré au cœur d’une mer infinie, il avait lâché les rames et se laissait aller à la dérive.
Soudain, François se figea et huma profondément le fond de l’air. Il y avait une odeur forte et hostile. Il sentit la peur, refoulée par les larmes, remonter des tréfonds de son cerveau et envahir son cortex. Elle s’immisça dans les tissus, excitant les nerfs et déboula en un flot fulgurant d’adrénaline dans les muscles qui se bandèrent. Une mélasse de glucose se déversa dans son sang reconstituant le stock d’énergie à une vitesse vertigineuse. Boostés par ce sirop charrié par des artères en crue, ses sens devinrent tranchants comme une lame de Stanley. François ne pensait plus à Isa. Il se foutait de ne rien comprendre à quoi que ce soit. Son humanité totalement dissoute par cet affolement corrosif, seuls ses instincts, à la manière de mutins opportunistes, avaient pris les commandes. Il fallait agir vite. Prendre les devants et surprendre. François n’attendait qu’un signal, celui de son instinct qui saurait l’instant. Tapi contre le sol tourbeux, les yeux ronds et la respiration aux abois, il épiait le moindre murmure, le moindre souffle, prêt à obéir... Maintenant ! Mu par un plus fort que lui, il plongea la main dans sa poche, en retira son portable qu’il ouvrit et le fit tourbillonner comme une luciole le plus loin possible. Profitant de cette diversion, il jaillit des fourrés et se rua en sens inverse, vers ses traqueurs. Avec une vivacité sidérante, il se faufila entre les masses prédatrices distraites par cette phosphorescence filante et se retrouva derrière elles. Sans demander son reste, il détala droit devant puis bifurqua sèchement et traça à nouveau tout droit. Il refit cela à plusieurs reprises ayant sur ses poursuivants l’avantage de la fluidité et de la légèreté. Il ne voyait quasiment rien mais obtempérait à des pulsions qui le guidaient parmi les obstacles. Il ne courait pas, il bondissait entre les arbres dont il anticipait la présence avec une intuition hallucinante. De temps à autre, il s’arrêtait net et se planquait dans la végétation puis, d’une impulsion subite, il se relançait dans sa fuite effrénée toujours avec la même dextérité. La conscience de François semblait s’être ratatinée, rabougrie pour n’être plus qu’une vague voix intérieure et lointaine, comme une pensée fiévreuse, lui dictant sa conduite. Soudain, François sauta au-dessus d’un petit fossé et...l’asphalte était là sous ses pieds ! Un peu désarçonné par ce changement brutal d’environnement, François resta là haletant au milieu de la route sinueuse et noire. Mais un bruit... comme un vrombissement. Puis deux lumières. Rondes. Aveuglantes. Rapides. A leur vue, François se contracta puis se figea, incapable de décoller son regard de ses deux soleils hypnotiques. Le choc fut si violent et la douleur si vive qu’aucun son ne sortit de ses lèvres. Son corps roula et s’immobilisa sur le côté de la route. Un petit filet de sang s’écoula de sa bouche et brilla sur le bitume. L’aube se levait. L’air était frais. A l’horizon, le noir du ciel pâlissait vers le bleu. La journée promettait d’être belle.

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Lyriciste Nwar · il y a
Félicitations vous êtes talentueux
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Frédérique Logeais · il y a
vraiment vous êtes doué pour le suspens, vous maîtrisez si bien la langue française avec une justesse, une précision et une vivacité que je vous envie. Par contre je ne suis pas à l'aise avec la crudité de vos propos, je suis sans doute trop vieille ou vieux jeu, je n'arrive pas à me faire à ce langage un peu vulgaire qui est pourtant le plus parlé et admis; Mes textes sont certainement vieillots. Ce qui est sur, c'est que vous avez du talent , vous avez l'imagination, l'énergie et la richesse de la langue pour vous; Bravo!
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Pierre Collin · il y a
1000 mercis pour vos encouragements et votre gentillesse! Pour répondre en deux mots à votre commentaire concernant la "crudité" des mots choisis, ce n'est pas un automatisme, c'est un choix qui se fait en fonction du thème, des effets escomptés, de la caractérisation... Pour d'autres récits, un autre registres, non pas plus soutenu, mais moins "parlé" sera davantage retenu. Ne pensez donc pas que vous êtes vieux jeu ou vieille ou que sais-je mais simplement que votre style est en adéquation très probablement avec vos histoires, leurs climats, les thématiques, les personnages qui y évoluent. N'hésitez pas à les publier!
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Olivier Maurin · il y a
Texte prenant et effrayant, bien écrit et cruel. Dommage qu'on n'en sache pas plus sur les "chasseurs"
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