Militairement amoureux

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- Nous n'avons pas le choix officier. L'un de nous devra vivre dans l'Hadès afin que l'autre vive sur terre. Tels étaient les mots du Capitaine Sébira, la seule femme de l'unité spéciale dépêchée au centre du Congo, et chef de ladite unité, dont la mission était de repousser les troupes rebelles.

- Jamais Sébira. Jamais je n'arriverai à me le pardonner. Comment accepterai-je de te voir mourir ? Rétorqua le Capitaine Ikomo, jadis au service de l'État mais aujourd'hui commandant en Chef des troupes rebelles Congolaises qui ont assiégé le Sud du pays et progressaient rapidement vers le Nord. Les deux capitaines se connaissaient depuis longtemps. C'est à Saint-Cyr qu'ils firent leur classe militaire et finirent par s'aimer d'un amour profond et sincère, si sincère qu'ils tissèrent des liens d'une autre nature. Des liens d'une nature frôlant l'extraordinaire. Un extraordinaire qu'on ne lit que dans des contes. Des contes inspirés des plus grands auteurs. Des auteurs dont l'inspiration n'est pas humaine mais divine.

D'origine Algérienne et de nationalité française, Sébira intégra l'armée de terre après sa licence en Génie civile. Ikomo, quant à lui, originaire du Congo, la rejoindra un an plus tard après l'obtention de sa licence en Droit par concours spécial, organisé par les Forces Armées de son pays. Venant d'un milieu très modeste, contrairement à Sébira qui était la fille d'un ancien colonel, l'armée était un second choix. Mais il s'est vite fait une raison.

Dans son pays, être avocat rimait avec corruption, arrestation, discrimination et marginalisation. Ne voulant pas être du nombre des martyres, il entreprît la voie des armes. Seulement, le destin en avait décidé autrement.

Que ce fut par la voie du prétoire ou celle des armes, il serait l'ennemi numéro "un" du président Kazambo. Président qui, par ses nombreuses fraudes électorales, sa dictature outrancière et son administration douteuse, se mît à dos la population Congolaise, notamment le Capitaine Jude Ikomo. Suite à une énième victoire dudit président, avec 75,3℅ des voix contre 24,7% pour son farouche adversaire l'avocat Tadou François, le capitaine décida de rejoindre les forces rebelles dont il devint le Commandant en Chef après le décès de leur ancien meneur, le Colonel Ekaga. Décès survenu à la suite d'un affrontement meurtrier avec l'armée gouvernementale.

Bien que les rebelles perdirent un grand chef, le capitaine Ikomo permit qu'ils remportent la bataille. Les hommes qui combattirent avec lui, disent de lui qu'il était le seul soldat à se battre sans ressentiment. Lorsqu'il tenait une arme, on était tenté de croire qu'il tenait son propre coeur. Le crépitement de chacune de ses balles était un signal de libération doublé d'une déclaration de paix, l'annonce d'une vie heureuse et l'expression d'un amour patriotique.

Après l'avocat Tadou François, il était, sans le moindre doute, l'homme le plus charismatique du Congo. Non seulement parce qu'il était doué au combat, mais aussi parce qu'il détenait une verve assez spectaculaire. Par ses puissants discours et le magnétisme de ses jeux de mots, le pouvoir lui était donné de faire danser des cadavres. Et lorsque ces cadavres avaient achevé leur rigodon, il faisait sauter les arbres. Et quand ces arbres avaient finit de sauter, il ressuscitait des rêves. Il passait en effet le clair de son temps à convaincre toutes personnes qui venaient à l'écouter, y compris ses adversaires.

Voyant que les rebelles, avec un tel Chef, finiraient par occuper le territoire entier, le gouvernement à court d'idées - comme à son habitude -, demanda l'intervention des puissants. Lesquels s'empressèrent d'envoyer les Casques Bleus. Parmi eux, Sébira et son unité. Celle-ci savait pertinemment qu'elle venait interrompre la vie d'Ikomo. Elle n'avait pas d'autres choix que d'accomplir sa mission, et c'était sa seule préoccupation. A aucun moment, elle ne s'autorisait à ressasser le passé.

En revanche, Ikomo n'en savait rien. Il ne pouvait imaginer que l'avion qui se poserait à Iboutou, au centre du Congo, à 200km vers le nord, transportait Sébira. Il avait tous les scénarios possibles dans son esprit, excepté celui-là. Excepté que dans cette guerre civile, il serait contraint de se battre contre la seule femme qu'il aime, qu'il a aimé, et que, sans doute, il aimera.

C'est dans une cabane abandonnée faite de planches mal taillées, de fenêtres blindées à coup de tôles et de toiture en contreplaqués et en feuilles de bananiers, située au Centre-est du pays, à 132km vers le Sud, que les anciens amants se retrouvèrent. Le but étant de négocier un cessez-le-feu.


Grande était la surprise d'Ikomo quand il constata que ce Capitaine avec qui il devait négocier n'était autre que Sébira, sa magnifique Sébira, si intelligente, si parfaite, si forte, si belle, si adaptée à la vie et impropre à la mort. Mais comme une lionne en furie, avec une extrême agilité, elle braqua systématiquement son 9 millimètres sur lui.
Ils étaient à une distance de près de 3m. - Le dialogue continue -.
- Je comprends pourquoi tu as pris ce risque. Tu savais que tu me rencontrerais, poursuivit Ikomo.
- Non seulement je le savais. Mais je savais aussi que je te tuerai, répondit Sébira.
- Je sais aussi que l'état-major t'a placé sur écoute.
- Oui, mais en venant, je me suis débarrassé de mon micro, ajouta-t-elle.
- En te débarrassant de ton micro, tu as signé ton arrêt de mort. Car, s'ils n'ont pas de nos nouvelles d'ici 01h 30, ils ouvriront le feu sur cette cabane. J'ai donné cet ordre à mes hommes et à coup sûr l'état-major en a fait autant.
- Que veux-tu Ikomo? Pourquoi remues-tu le couteau dans la plaie? Pourquoi a-t-il fallu que tu sois du côté des rebelles, répondit Sébira en sanglotant. Ikomo garda le silence.
- Réponds Ikomo !! L'obéissance n'est-elle pas la règle d'or ? Ajouta-t-elle d'une voix forte, les yeux larmoyants et la voix tremblante.
- Tu veux savoir pourquoi j'ai mené cette guerre ? Demanda Ikomo.
- Oui, je veux savoir pourquoi tu as mis ta carrière de côté au profit d'une stupide idéologie qui ne t'apporte que misère.
- Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. 


Dès qu'il eût prononcé ces mots, on entendit à des kilomètres à la ronde le bruit d'une explosion. Un bruit assourdissant accompagné de cris d'oiseaux et de battements d'ailes car cette scène avait lieu en forêt.

Quelques temps après, la cabane était en lambeaux, les planches mal taillées devinrent du charbons, pendant que d'autres se consumaient. Les tôles qui firent office de fenêtres s'éparpillèrent et d'autres se froissaient, certaines d'entre elles encore fondaient comme de la cire. Les feuilles de bananiers ainsi que les contreplaqués qui servirent de toiture tombèrent du ciel comme la grêle. A l'endroit où se trouvait la vieille cabane, s'éleva une épaisse fumée noire en direction des nuages. Et l'herbe des alentours qui encerclait la cabane avait complètement changé d'aspect. Toute l'herbe était calcinée. Les deux capitaines aussi.
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