Mika

il y a
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Chroniqueur de mes délires introspectifs. Glorificateur de mon oméga instinctif. Amoureux du brut, du brutal et du sensitif  [+]

Mika,
Mica,
Friable et tranchant, insaisissable et brillant, brut et brutal, son épiderme se pare d’une juxtaposition de couches hétérogènes. Loin d’être un roc inébranlable, l’expérience l’érode, le sculpte, le dessine. Et c’est lorsqu’il entre en fusion que sa pulpe granitique se dilate et qu’il étend son magma radiculaire, laissant couler ainsi sa créature potassique dans les interstices de l’alter-monde. Il fond et se fige, se forme et se transforme, au gré des vents, des gens et du temps. Certains dressent l’hypothèse que la vie même a éclos, voilà désormais belle lurette, entre les multiples feuillets de sa couenne ; je ne sais si cela relève du mythe ou est authentique, reste que pour moi, Mika esquisse la puissance quelconque, le quodlibet élémentaire, l’énergie tentaculatrice. 

Mika, je l’ai rencontré, il y a maintenant quelques piges, en graffant du côté de Lille, capitale glaciaire du nord noir. Tout comme moi, il venait de l’informe dortoir francilien, vivotait dans la nuit urbaine et aimait noircir les écrans à l’affichisme tapageur. Il est bien rare de croiser par hasard sur le terrain, un compère bombiste, et encore plus un acolyte du même camp. Alors, quand cela survient, il faut savoir saisir l’occasion par les rênes et sauter sur l’impétueuse monture du destin. Olé.
Avec lui, ça a tout de suite accroché. Du type grand balèze dilettante, Mika était un pur mélange de genres, une orbite contradictoire, un carrefour paradoxal. A la fois tendre et viril, strict et excentrique, sobre et dispendieux, il pouvait aussi bien disserter avec toi pendant des heures d’une voix molletonnée que te casser le pif d’un grand coup de boule. Tout comme il pouvait également se morfondre des jours durant dans sa solitude taiseuse, l’iris sépulcral et le front maussade, ou sauter et crier dans tous les sens, la banane aux lèvres et le regard phosphorescent. Au choix.
Une vivace pétulance tambourinait sous sa coque, un délirant battement sourdait étouffé de son rhizome médullaire ; il était souffle potentiel, vif en devenir, et c’est ce qui m’a irrémédiablement attiré vers lui.
Initié à l’art séditieux par la sphère néo-situ de Paname, il concevait le quotidien comme un combat de chaque instant pour se ménager son espace vital. Dans ce cadre, il fréquentait bien sûr les squats clandos et les premiers de cordées des charivaris militants, mais il entendait aussi marquer le macrocosme mégapolistique de sa patte subversive. C’était par ailleurs un kleptomane hors pair qui dévalisait méthodiquement les grandes enseignes. Son pêché mignon ? Les bouquins de la Fnac, et surtout ceux du Comité invisible «Sourires entendus». Tantôt au pas de course cacophonique, tantôt d’une foulée furtive, il arpentait les arcanes métropolitaines à la recherche d’expériences à assimiler, de sève à singulariser. Comme il n’avait de cesse de le répéter, dans ce tissu urbano-arachnoïdal, il y avait tant à dévorer, tant à modeler, tant à pénétrer, tant à déclencher.

A côté de cet archétype de l’aventurier urbain des temps post-modernes, du libre-acteur révolté que rien ne stoppe, nous étions là, nous étions las, moi et ma baltringue jeunesse. Bon ok, je suis certainement un peu sévère avec moi-même car cela faisait quelques temps que mon astre embryonnaire gravitait sur la fréquence alternative. J’avais fait fronde contre l’Etat policier dans les marées contestatrices, j’avais aussi trempé ma fougue dans les teufs d’anars insubmersibles. Pourtant, j’étais surtout un négateur à bagout, un apôtre de la critique. Bref, un délicieux nihiliste mais un bien piètre activiste. Oh, je ne l’avais peut-être pas toujours été. Comme je l’ai bien dit, j’avais barboté dans les fonds urbains, j’avais, même un temps, fait de la ville mon terrain de jeu, mais force était de constater que mon moral s’était affadi, que ma révolte n’était plus aussi pétillante. A seulement vingt-cinq piges, c’était con ! J’étais de plus en plus désabusé et glissais sur la pente abrupte de la tentation théorisante. Alors, au fur et à mesure que ma ganache s’évanouissait des paysages insurgés ma voix s’élevait grondante des salons souterrains. Même sortir peinturlurer les murs n’était plus qu’occasionnel pour moi. C’est dire si ma rencontre avec Mika est arrivée à point nommé pour me sortir de la lourde glaise de la pleutrerie quotidienne. Le dernier homme que j’étais, l’homme sans qualité, allait enfin entrevoir les potentialités du stade postérieur.

Mika a été mon initiateur au verso de l’univers, m’ouvrant un champ des possibles, tant palpable que mental, que je ne soupçonnais pas. Avec lui, nous ne restions jamais enfermés, il avait besoin d’air frais, de mouvement. Du coup, pendant des heures, nous sillonnions les avenues et les ruelles, les halls désaffectés et les toits capitonnés, refaisant le monde avec ardeur. C’était un amoureux inconditionnel de la poésie et de l’esthétique de la rue ; il avait donc besoin d’y tremper pour épanouir sa pensée. Et pour ce qui était de la théorie il n’était pas en reste. Tout comme moi, c’était un boulimique littéraire hors paire, ce qui donnait lieu entre nous à d’interminables débats bigarrés qui convoquaient aussi bien Spinoza, Deleuze, Marx et Bey que PNL, Haroun et le gros Moussa.
Tel un possédé, un spliff gros comme un pied de chaise pendu au bec, il promenait ses idées et m’expliquait qu’il était tout aussi primordial de savoir être terre-à-terre que d’abolir la réalité. Si le but était bien celui de l’agir, il était crucial, indispensable même, de ménager une place à l’imaginaire, à l’irréalisé, au non-encore-réalisé comme il disait. Puis il enchaînait sur sa théorie de la cartographie existentielle me déclarant que si le libre-arbitre était une vaste arnaque, cela ne nous empêchait pas de disposer d’une liberté profonde, cachée dans les chemins de traverse de notre vie-mappemonde. Chaque rencontre, chaque expérience, chaque pensée, nous marquant du fer de leur déterminisme, il nous fallait les multiplier pour voir s’ouvrir devant nous un cosmos hétéronome, un décor nervuré de sentiers tout juste perceptibles. Puis il partait d’un grand rire rauque et, m’agrippant à l’épaule, posait une petite phase de rap a capella.
J’étais son petit frelot auquel il avait décidé d’enseigner l’art de vivre. Et j’avoue que les quelques mois durant lesquels je l’ai fréquenté, j’ai senti mon vif stomacal enfler et enclencher lentement ses rouages giratoires. La machine était lancée.

Présenté ainsi, on pourrait croire que Mika était la joie de vivre incarnée, et pourtant, plus le temps s’écoulait plus il semblait hanté par ses démons existentiels. Son énergie était toujours débordante mais il devenait, pour la première fois, saisissable. Son sourire barbouillait encore sa gueule mais dissimulait désormais une ombre mélancolique. Un nouveau venu s’était peu à peu invité dans nos discussions : son besoin d’ailleurs. Cet enfant des grands ensembles se sentait soudain étouffé par la concentration urbaine. « Grand, j’en peux plus de l’irrationnel citadin, faut que j’me casse fissa de là. J’ai fait ce que j’ai pu pour lutter contre ce putain de système vampire. Maintenant, je n’vois plus qu’une seule suite logique si j’veux m’bâtir un autre monde, c’est de réinvestir la terre. Gros, l’avenir est aux néo-ruraux ! ». Et il ponctuait cette sentence d’un petit rire énigmatique et pensif.
Marqué par ces réflexions, je me prenais alors à rêver de grands espaces, de fermes, de collectifs, de forêts, je voyais mon cuir s’endurcir au souffle fortifiant de la vie oxygénée. Pfiou. C’était une bonne façon de survivre au tumulte quotidien du monstre métropolistique qui crachait son haleine carbonique et déployait ses longs bras claustrateurs. J’avais mon échappatoire imaginaire que je ne cessai de broder au fil des jours pesants.

Les semaines passèrent comme toujours passent les semaines.

La ville noircissait le tableau et je tentai plus que jamais de lui opposer mon rayonnement tripal. Mika et moi continuions notre course sur les flèches architecturales, cherchant à échapper à la citadelle panoptique en la surplombant du haut de notre alliage métaphysico-matériel.

Et puis un beau jour, sans que je m’y attende, une voix robotique m’annonça que le numéro de Mika n’était plus attribué. Laissant passé quelques jours et essayant par tous les moyens de le joindre, je me rendis bientôt à l’évidence : il avait pris la tangente et était certainement, à l’heure qu’il était, occupé à élever des chèvres sur les grands causses ou à créer une commune autogérée dans une zone magnifiquement désolée.
J’étais heureux pour lui.
Mais j’étais envieux.
Moi aussi j’étouffais putain.
Eh merde, s’il avait pu mettre les voiles, je le pouvais également.
C’était mon tour.
Il avait voulu me montrer l’exemple.
Je le sentais, il m’avait ouvert la voie.
A bout de doigts, il tenait encore la porte de l’illimité entrebâillée, à moi de m’y engouffrer tête la première.
Il faut savoir s’arracher à temps !
Alors c’est ce que j’ai fait, j’ai foncé pleine balle.

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Paul Thery · il y a
Il faut savoir changer son musil d'épaule
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Randolph · il y a
T'en rates pas une, Robert !
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Randolph · il y a
Un régal incommentairable ! Du moins par bibi. Une petite question à l'auteur ou au narrateur: l'homme sans qualité(s), allusion à Musil ?
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Je(u) · il y a
Cimer pour le commentaire.
Sinon, oui, c'est une référence à Musil. L'homme sans qualité, l'humain des statistiques, celui de la modernité !

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Paul Thery · il y a
réponse ci-dessus