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Thimul

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Il pleut. Ça fait des jours que l’eau tombe en crachin. Le sol est gorgé d’eau. Je marche avec les autres à travers la campagne. À chaque pas, je dois m’extraire d’une boue argileuse qui colle à mes chaussures décousues.
J’ai faim. Nous avons tous faim.
La nourriture est devenue rare depuis quelque temps. Alors, c’est le grand exode. Chaque jour, des affamés viennent grossir la foule titubante des affamés. Nous sommes de plus en plus nombreux et nous avançons vers la ville.
J’ai quelques souvenirs. Je crois qu’elle s’appelle Rouen. Il y a de quoi manger là-bas. Je ne sais pas s’il y en aura pour tout le monde, mais à vrai dire, je m’en fiche. Au milieu de la foule, c’est chacun pour soi. Il faut nous voir, quand nous trouvons quelque chose, nous battre pour un maigre morceau. Je ne suis pas le dernier. Mais ce que nous trouvons sur le chemin ne suffit pas à rassasier la multitude.
Une grande partie de ma mémoire s’est évanouie. Chaque jour, elle s’effiloche un peu plus.
J’avais une ferme, enfin je crois.
J’avais une femme également, mais je ne sais plus comment elle s’appelait. Elle est morte. Je serais triste, si je n’avais pas si faim. Cette sensation intolérable envahit tout mon esprit. Plus rien d’autre ne compte que cette souffrance qui ne cesse jamais et qui guide chacun de mes pas.
Nous sommes les bannis et les gueux. Nous sommes ceux qu’il faut éliminer car personne ne veut de nous ici.
Les hommes armés ont essayé de nous arrêter. Beaucoup sont tombés sous les balles. Face à ce déchaînement de violence, nous n’avions que le nombre. Ceux qui étaient devant se sont effondrés, mais nous n’avons pas reculé. L’armée ne semblait pas comprendre que sa simple présence n’avait fait que nous rendre plus avides encore. Car là où il y a des armes qui nous tuent, il y a de la nourriture, forcément.
Quand ils se sont aperçus que nous avancions sous la mitraille, certains ont pris peur et se sont enfuis. Ceux qui se sont entêtés ont fini par être submergés. Ils ont tous été tués, pas moyen de faire autrement. Je garde un vague sentiment de culpabilité, mais c’était de la légitime défense. C’était eux ou nous.
Les damnés de la terre dont je fais partie sont de plus en plus nombreux et les hommes qui veulent les abattre de moins en moins. Ils nous haïssent. Pour eux, nous sommes de la vermine à exterminer. Certains utilisent des lance-flammes. Ma main droite en garde un souvenir indélébile : elle est à moitié brulée. D’autres foncent sur nous avec des tanks. J’en ai vu s’agiter alors que les chenilles broyaient leurs jambes. Je voyais dans leur regard la même lueur d’incompréhension qui nous habite tous. Moi tout ce que je sais, c’est que je dois manger. Si je dois mourir en cherchant de la nourriture, peu importe, car de toute manière, cette torture doit cesser.
Personne d’autre que nous n’a la plus petite idée de l’enfer que nous vivons. Ils n’ont jamais eu réellement faim. Une faim qui vous empêche de fermer les yeux, qui vous laisse aux abois chaque minute, attentif à chaque son, chaque odeur, chaque promesse hypothétique d’un soulagement même temporaire. Peu avant de rejoindre le groupe, j’errais seul dans un village quasi désert. J’entrais dans les maisons, mais la plupart du temps, il n’y avait rien pour apaiser mon ventre douloureux à force d’attendre. Par chance, j’ai croisé une voiture à l’arrêt. Il y avait un couple qui s’apprêtait à partir. Quand elle m’a vu, sale, titubant, vêtu de haillons à moitié souillés, elle a hurlé et s’est précipitée dans le véhicule. L’homme paniquait également. Je suis plutôt lent, mais j’ai réussi à leur voler quelque chose avant qu’ils ne s’enfuient. J’ai commencé à manger à genoux sur l’asphalte tandis que les cris désespérés de la femme s’éloignaient.
J’ai encore le souvenir du plaisir intense de la viande juteuse coulant dans ma gorge et mes entrailles. Le souvenir de cette jouissance est à la limite du supportable car cela fait des jours que je n’ai rien mangé. J’ai emporté l’emballage sur la route. Il y a une inscription dessus. Je le garde toujours dans ma main, prêt à l’emploi. De temps en temps, j’en mets une partie dans ma bouche et je suce, mais le goût a quasiment disparu. Je devrais peut-être m’en séparer.
Je n’avais jamais volé, et je détestais qu’on me vole. J’ai parfois des flashs de ma vie d’avant l’exode. Je me revois frappant des types qui s’étaient introduits chez moi. C’est différent maintenant. Plus rien n’a d’importance sauf la subsistance au jour le jour. Je voudrais parler, leur expliquer à ceux qui nous tuent ou qui nous chassent que nous voulons juste manger. Mais aucune parole cohérente ne sort de ma bouche desséchée. Les autres sont pratiquement dans la même situation que moi, incapable d’émettre autre chose que quelques mots plus ou moins compréhensibles.
Suis-je malade ? Sommes-nous tous malades ? Je ne sais pas.
Quelque chose a dû arriver car sinon, ne nous serions pas tous là à chercher de quoi nous alimenter. Une guerre dont nous sommes les victimes involontaires. Une partie du monde s’est liguée contre nous et veut notre extermination. Je ne suis pas révolté, je constate, c’est tout. Tout est tellement confus. Au bout du compte, je suis certain que nous gagnerons. Nous avons des qualités qu’ils n’ont pas : la motivation. Celle-ci efface toutes les peurs et toutes les hésitations.
J’entends de nouveau des coups de feu au loin devant. Le groupe a certainement rencontré à nouveau des hommes armés. Ma faim augmente d’un cran. J’accélère le pas. Le temps que j’arrive, il n’y aura plus rien, c’est sûr. Instinctivement ma main gauche se lève contre ma bouche et je renifle l’emballage. Quelqu’un me bouscule et je le laisse échapper, aussitôt piétiné par la horde des affamés. Je suis traversé par un bref sentiment d’infinie tristesse.
Quelques heures plus tard, effectivement, nous dépassons une dizaine de camions militaires. Des armes jonchent le sol. La foule recouvre un char à l’arrêt. De loin, on dirait un animal couvert d’insectes grouillants. Quelqu’un a réussi à ouvrir le sas et plonge à l’intérieur. Au milieu des grondements, j’entends des hurlements abominables.
Je marche sur une large route maintenant. Elle surplombe la ville. Je distingue un fleuve qui la traverse. De la fumée noire s’élève à certains endroits. La grande bataille a semble-t-il déjà commencé. La foule gémit d’envie et d’impatience.
L’eau ruisselle sur le goudron. Elle a une couleur verdâtre qui me rappelle un visage, un prénom : Jeanne. Le souvenir d’une morsure. Elle aussi avait faim, avant de mourir.
Avant que je la tue ?
Est-ce que j’avais des enfants ? Je ne sais plus.
Je repense à l’inscription sur l’emballage :
« Moi, Kevin, bébé d’amour ».
Déjà son souvenir s’efface. Il ne reste que la faim, encore et toujours.
Ils nous appellent les morts qui marchent.
Un festin nous attend.

PRIX

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Mireille.bosq · il y a
Horriblement réussi cette histoire de "faim" du monde. Je vote!
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Roxane73 · il y a
Un texte apocalyptique et très bien écrit ! Mes soutiens !
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Arlo · il y a
Extrêmement réussi et cruellement dur. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Moniroje · il y a
Mieux que Migration:
Ames sensibles, s'abstenir.
Brrrr

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Alex Des · il y a
Félicitations, on s'y croirait! La révélation du bébé on la voit venir, ce qui lui ôte un peu de punch, mais l'ensemble est vraiment très réussi!
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Zouzou · il y a
...je me demande toujours comment je réagirais dans une situation extrême ! mes voix , et si vous avez une minute à perdre ...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/vendanges-tardives-2
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-ses-eaux-profondes

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Céline Bricabrac · il y a
Excellent ! Se mettre dans la peau (meurtrie et putréfiée) d'u mort affamé et marchant est très original et "délicieusement" glauque. Bravo !
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Thimul · il y a
Merci. Glauquement votre. Si ça vous intéresse une préquelle de cette histoire existe. Jeanne. C'est un peu plus long.
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Céline Bricabrac · il y a
J'y vais de ce pas !
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Sylvie Franceus · il y a
Avec votre texte , les limites de l'humanité sont atteintes... brrrrrrrrrrrrrrr.... votre écriture est belle.... j'ai voté
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Thimul · il y a
Merci beaucoup
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Sindie Barns · il y a
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Noellia Lawren · il y a
waouhhh quel texte, peur garantie, récit effrayant , bravo on vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo

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