Micopol

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L'écriture a ceci de mystérieux qu'elle parle disait Paul Claudel.  [+]

Image de Hiver 2021

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Je sens que je commence à me faire vieux. Mon tronc, au fil des siècles, s’est auréolé de rides profondes et sinueuses. Mes branches se sont épaissies et alourdies. Mon tour de taille a considérablement augmenté : cinq mètres de circonférence, avouez que ce n’est pas mal du tout. Quant à ma cime, elle flirte avec le ciel, du haut de ses vingt-cinq mètres. Planté sur cette place, devant l’église Saint Blaise, au centre du village, j’en suis l’ornement spectaculaire. On m’appelle l’arbre remarquable.
Cette année, on s’apprête à fêter mes cinq cents ans. Avouez que c’est tout de même un bel âge !
Et je serais, parait-il, le plus vieux micocoulier de France ! C’est vrai aussi que, pendant la révolution, la plupart de mes congénères ont été abattus, sous prétexte qu’ils servaient de mobilier pour le clergé. Moi, déjà multicentenaire, j’ai été épargné.
En 1550, je n’étais encore qu’un tout jeune arbrisseau, grandissant joyeusement dans une atmosphère où l’air n’était pas pollué. Aucune construction non plus ne venait gêner ma vision. Les champs et les forêts s’étendaient en liberté tout autour de moi.
J’avais tout juste cinq ans lorsque le petit Paul est né, dans la maison contigüe à l’église.
— Maman, c’est quoi cet arbre ?  demanda un jour le petit garçon.
— C’est un micocoulier, il me semble.
— Mico !! Mico !! répétait le petit garçon
L’enfant aimait venir jouer sous mes feuilles ou grimper sur mes branches. Il arrivait toujours en courant et en appelant : Mico, Mico !!
Désormais, pour tous, j’étais Mico, l’arbre qui grandissait devant l’église. On me connaissait bien car tous les paroissiens devaient passer près de moi pour se rendre à la messe. J’en ai entendu des histoires lorsque les fidèles s’arrêtaient près de moi, à l’ombre, avant de regagner leurs maisons !!! On m’appelait parfois « l’arbre à palabres ».
Mais celui que je préférais, c’était l’enfant Paul. Il venait parfois avec d’autres jeunes garçons jouer à cache-cache derrière mon tronc. Je les entendais rire et leur joie me parcourait tout entier. Cette joie et ces rires, je les transportais par mes racines profondes pour les transmettre aux autres arbres, même s’ils étaient loin de moi. Et tous me remerciaient pour ces bienfaits.
Lorsque je voyais arriver l’enfant, je me sentais joyeux et je faisais vibrer mes feuilles, comme si une brise légère les avait agitées. Paul percevait ma joie, je ne sais pas comment c’était possible car les adultes ne percevaient rien. Lui seul y arrivait. Il s’arrêtait toujours quelques instants pour m’observer et rien ne lui échappait.
— Mico, tu as encore grandi ! me dit-il un jour. Tu es déjà très grand. Moi, je suis encore bien petit. Est-ce que je vais grandir comme toi ? demandait-il ingénument.
— Je suis un arbre et je vais encore beaucoup grandir. Mais toi, tu es un être humain et tu grandiras comme un être humain, lui répondis-je
— Pourquoi es-tu un arbre et moi un être humain ? demandait-il candidement
— Parce que la nature est bien faite. Elle a semé des arbres pour te permettre de respirer. Et les hommes expirent du gaz carbonique pour les arbres. Toi et moi, on se complète.
— Ah oui.
Et Paul se remettait à jouer. Il ne savait pas pourquoi ni comment il communiquait avec moi. Il ne se posait pas de questions. Pour lui, c’était naturel.
« Mico, pourquoi on n’a rien à manger ? Pourquoi j’ai faim tout le temps ? »
Paul pleurait et ses larmes s’écoulaient en un petit ruisseau le long de mes racines, emportant la tristesse tout au fond de la terre. Les arbres alentour recevaient également cette tristesse par la communion de nos racines souterraines.
Depuis plusieurs années déjà, les récoltes se faisaient maigres et les paysans avaient beaucoup de mal à nourrir leurs familles. Les forêts, réservées aux seigneurs, ne leur permettaient même pas de se nourrir de quelques fruits glanés ici et là. Mais la grande famille des arbres et de tous les végétaux avait toujours fait le maximum pour tous les êtres vivants, leur fournissant des baies comestibles, des champignons, des fruits… Alors, secouant mes branches, je fis tomber une poignée de mes fruits, déjà noirs et prêts à être consommés. Les micocoules, les oiseaux s’en nourrissaient depuis des siècles mais les hommes ne savaient pas si mes baies pouvaient leur être bénéfiques. Cependant, Paul avait compris que je lui offrais de quoi apaiser un peu sa faim et s’empressa de les mettre dans sa bouche.
— C’est bon, me dit-il
— Reviens demain, tu en auras d’autres, lui dis-je
J’étais heureux de voir le sourire apparaitre de nouveau sur son jeune visage. Mais voilà que Geneviève, la maman de Paul venait vers nous. C’était une femme encore jeune mais les stigmates de la vie commençaient déjà à marquer son visage.
— Paul, rentre à la maison. Que fais-tu ?
— Je parle avec Mico.
— Viens vite. On rentre à la maison.
Elle le pressa de rentrer, semblant très inquiète soudainement.
Prenant son fils par la main, elle referma la porte.
— Tu sais, Paul, tu ne dois dire à personne que tu parles avec Mico. On va penser que tu es possédé et que moi, je le suis aussi. On pourrait nous brûler pour ça. Surtout si ça vient aux oreilles de Monsieur le Curé.
L’enfant ne comprenait pas très bien mais la panique qu’il voyait sur le visage de sa mère était bien réelle.
— Promets, Paul. Promets-moi que jamais tu ne diras à personne que tu parles avec Mico. Tu pourras m’en parler à moi si tu veux mais uniquement quand on sera tous les deux dans cette maison. Et surtout, ne parle pas avec Mico quand quelqu’un passera près de l’arbre.
Et l’enfant promis.
Le lendemain, il me raconta tout.
— Tu sais, Paul, tu n’as pas besoin de parler. Je t’entends, même dans le silence. Tiens, faisons une expérience. Parle-moi dans ta tête, sans ouvrir la bouche.
Le jeune garçon écarquilla les yeux. Parler en silence, il ne savait pas que ça existait mais il essaya. Et j’entendis ce qu’il me disait. Il comprit alors que nous pouvions communiquer sans aucune parole. Dès lors on le trouva souvent assis près de moi, en silence. C’était notre petit secret. Personne ne pouvait imaginer que nous discutions longuement et Paul et sa mère n’étaient plus en danger. Nous vivions une période très dangereuse car les guerres de religion battaient leur plein et tout un chacun pouvait à tout moment se voir exécuter sans autre forme de procès. Heureusement que je vivais sur l’esplanade devant l’église. Sans ça, on aurait pu pendre des humains à mes branches comme c’était le cas de certains arbres plantés à l’entrée du village.

Malheureusement, les années passaient et les guerres se répétaient, apportant leur lot de malheur. Les survivants ne survivraient pas tous. La famine allait se charger d’en tuer encore quelques-uns.
Vingt ans plus tard, Paul est devenu un homme avec femme et enfants. S’il a continué à dialoguer avec moi, la fréquence de nos échanges a tout de même diminué, le temps lui manquant parfois ou bien la fatigue l’emportant. C’était toujours aussi dur de survivre, entre les guerres et les famines qui se succédaient si souvent. Néanmoins, au prix d’un travail d’esclave, les villageois arrivaient à subsister, tant bien que mal. Le dimanche, après la messe, lorsque tout le monde était rentré chez lui, Paul passait un petit moment près de moi. Il me parlait des bonheurs et des malheurs qui marquaient sa vie. Je lui parlais de ce qui se passait plus loin, au-delà de son village. En effet, mon réseau, celui qui reliait les racines des arbres entre elles, m’apportait des informations que je partageais avec mon jeune ami.
Tous les enfants de Paul aimaient venir jouer près de moi. Mais aucun d’entre eux ne pouvait m’entendre. Jusqu’au jour où la petite Marie vint au monde. Le jour de ses quatre ans, je l’entendis. Elle-même dut m’entendre car je vis un sourire naître sur ses lèvres. Instinctivement, l’enfant ma parlait en silence. Paul, qui l’observait, avait compris.
Son enfant avait reçu le même don que lui. Un soir, alors qu’ils étaient seuls, il aborda le sujet avec elle, lui répétant ce que Geneviève lui avait dit lorsqu’il était enfant. Ce serait notre secret à tous les trois et personne d’autre ne devait le savoir. La petite Marie avait compris. Jamais elle ne me parla à haute voix. Cette enfant me semblait très différente des autres enfants. Ses grands yeux noirs vous scrutaient profondément. Elle semblait voir au-delà de ce qui était visible par les humains. Souvent, elle me parlait des plantes qu’elle ramassait dans les prés ou dans les forêts. Elle avait l’intuition que la nature pouvait soigner les blessures du corps mais aussi de l’âme et l’avenir lui donnera raison.
À l’âge de quarante ans, Paul est devenu un vieil homme. Usé par les privations et le travail, il a vieilli prématurément. Et puis un jour, l’accident ! Son pied a glissé alors qu’il était monté sur une échelle pour réparer la toiture de la maison. La chute lui fut fatale. Enterré dans le cimetière à côté de l’église, j’ai alors étendu mes racines jusqu’à lui. Et Paul les a utilisés pour se fondre en moi. Désormais, j’étais Micopol. Nous ne faisions plus qu’un. Heureux, Paul pouvait communiquer avec les autres arbres, tout comme moi. C’était merveilleux. Un monde souterrain se révélait à lui, immense et insoupçonné. Mais il ne pouvait pas révéler à sa petite Marie qu’il était toujours près d’elle.
L’avait-elle deviné ? Depuis le décès de son père, elle ne se contentait plus de s’assoir contre mon tronc. Lorsqu’elle constatait que personne ne la voyait, elle m’enlaçait de ses petits bras, collant sa poitrine contre moi, les yeux fermés. Ses émotions, elle pouvait les partager avec nous. Nous étions tous les deux bouleversés car personne jusqu’ici ne m’avait permis d’éprouver les émotions telles que ressenties par les êtres humains. Après ce geste, Marie se sentait rassérénée et s’en allait le sourire aux lèvres.
Les années passèrent, puis ce furent les siècles. Marie et certains de ses descendants furent également ensevelis près de l’église. D’autres, ayant quitté le village, attirés par les lumières artificielles des villes, furent ensevelis ailleurs.
Aujourd’hui, en 2050, il ne reste plus qu’une seule personne issue de leur lignée. Après avoir vécu à Marseille, Emy a décidé, il y a trois ans, de venir s’installer au village. Elle savait que ses ancêtres avaient vécu ici pendant très longtemps. Elle souhaitait un retour à la terre. La maison où Paul et Marie avaient vécu avait été détruite pendant la guerre de 1914-1918 puis reconstruite par les ascendants d’Emy. Entretenue par chacun des habitants qui s’y étaient succédé, la demeure avait conservé du charme et son jardin en imposait à plus d’un.
Emy ne connaissait rien de la vie à la campagne mais lorsqu’une de ses tantes lui avait laissé cette maison en héritage, elle était tombée sous le charme, à la fois de la maison et du village. Artiste-peintre, le paysage lui plaisait beaucoup. Et, ce qui lui plaisait encore davantage, c’était moi, l’arbre de cinq cents ans devant l’église. Chaque jour, elle installait son chevalet et peignait ce que je lui inspirais. Ses toiles me dépeignaient avec soin. Chaque nœud de mon tronc y était minutieusement dessiné. Elle savait comment saisir la lumière sur mes feuilles et la restituer dans ses peintures. La clarté de la lune ne lui échappait pas non plus, ni le scintillement des étoiles. Mais surtout, Emy avait su saisir les vies qui coulaient dans ma sève.
Si elle ignorait que son ancêtre Paul y vivait depuis près de cinq cents ans, son intuition l’avait imaginé.
Néanmoins, je n’étais plus l’unique arbre de mon espèce dans le village. En 2030, les scientifiques avaient proposé que le micocoulier soit retenu en tant qu’arbre de l’avenir et soit replanté à grande échelle. En effet, mon espèce était très résistante à la sécheresse. On ne me connaissait pas de maladie particulière et j’absorbais facilement les gaz issus de la pollution atmosphérique. C’est pourquoi des forêts de micocouliers mêlés à d’autres espèces ont commencé à se développer un peu partout aux alentours du village et dans le reste du pays. Nous étions devenus essentiels pour l’homme et non plus seulement un ornement.
« Micopol, l’arbre du passé, du présent et de l’avenir » fut le titre de nombreuses toiles de la jeune artiste-peintre...

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